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De Vogue à Dachau, le parcours de la photographe Lee Miller

"Fashion study with slinky and chairs", Vogue Studio, 1943. ©Lee Miller Archives, England 2021. All rights reserved. leemiller.co.uk

Pendant la Seconde guerre mondiale, la photographe Lee Miller n’a pas seulement immortalisé l’horreur, elle a aussi  pris ses meilleures photos pour Vogue. Un livre et une exposition sont consacrés à son œuvre pour la mode.

Quand Lee Miller se présente pour un emploi de photographe de mode au siège londonien du British Vogue, en septembre 1939, les perspectives ne sont pas encourageantes: l’Allemagne nazie vient d’envahir la Pologne, mais Vogue n’a pas particulièrement besoin de ses services.

En effet, le magazine dispose déjà d’un photographe de premier plan en la personne de Cecil Beaton. Pourtant, ce refus n’est pas lié au savoir-faire de celle qui commença sa carrière en  tant que mannequin à New York avant de s’installer à Paris, dans les années folles, où elle devient l’assistante et la muse du photographe d’avant-garde, Man Ray.

Au cours de la décennie suivante, elle dirige son propre studio à New York, où elle photographie les campagnes du grand magasin Saks Fifth Avenue, mais aussi le beau monde américain. Après un détour par l’Égypte, elle rencontre l’amour de sa vie: l’artiste surréaliste britannique Roland Penrose. Elle le suit sur le continent européen, puis en Angleterre, qui était alors l’endroit le moins dangereux dans une Europe en proie à ses démons destructeurs.

Les femmes de Lee Miller ont de la personnalité, sans pour autant paraître distantes ni arrogantes. ©Lee Miller Archives, England 2021. All rights reserved. leemiller.co.uk

Pour la flamboyante Miller (on raconte qu’elle n’hésitait pas à commander cinq gins-tonics pour accompagner son lunch), le refus de Vogue n’est pas une option. Jour après jour, elle se rend au studio photo du magazine où ses anecdotes et ses potins font merveille, lui permettant d’être nommée assistante, jusqu’à ce qu’en janvier 1940, elle soit enfin autorisée à faire ses preuves.

Ce sera l’une des meilleures décisions de la rédactrice en chef, Audrey Withers. Les plus de 400 photos que Miller réalisera pour Vogue au cours des quatre années suivantes constitueront un temps fort de l’histoire du magazine et serviront de référence à tous ceux qui lui succéderont. Pas mal pour celle qui n’a pas de formation académique de photographe (elle a étudié la peinture à New York et la création de costumes à Paris)...

Les photos de Lee Miller ne semblent pas datées si l’on fait abstraction des idéaux de mode et de beauté de l’époque. ©Lee Miller Archives, England 2021. All rights reserved. leemiller.co.uk

Esthétique contemporaine

Près d’un siècle plus tard, ses photographies sont toujours très actuelles, si l’on fait abstraction des idéaux de mode et de beauté de l’époque. Sur l’une d’elles, un mannequin blond, aux lèvres et aux ongles rouge vif, s’appuie sur un fauteuil, lançant un regard de velours. Sur une autre, un mannequin vêtu d’un tailleur pantalon en tweed a les yeux baissés. Ces photos se distinguent de ce que l’on fait à l’époque par les poses naturelles et un éclairage doux et sensuel.

Les femmes de Miller ont de la personnalité (ce qui n’est pas étonnant à une époque où le monde traverse une terrible épreuve), sans pour autant paraître distantes ni arrogantes. C’est ce subtil équilibre qui rend ses photos aussi puissantes. Si l’on ajoute à cela leur très grande netteté (il est difficile de trouver un flou artistique chez Miller), on obtient un résultat d’une esthétique presque contemporaine.

Enfin, il y a ce sens indéniable du glamour qu’elle insuffle à ses modèles pendant ces années terribles. Le fait qu’elle ait été mannequin (elle a fait la couverture du Vogue américain) joue certainement un rôle dans la finesse avec laquelle elle place les femmes devant son objectif: elle sait ce qu’il faut faire pour les mettre à l’aise.

"Corsetry, Solarised Photographs", Vogue Studio, Londres, 1942. Pour cette photo, Lee Miller a eu recours à la solarisation, un procédé qu’elle avait mis au point avec Man Ray. ©Lee Miller Archives, England 2021. All rights reserved. leemiller.co.uk

Make Fashion, Not War

Dire que son impressionnant portfolio a été constitué dans des circonstances précaires est un euphémisme. Son studio est bombardé et un incendie s’y déclare à deux reprises, suite à des explosions un peu plus loin dans la même rue, ce qui ne l’empêche pas de donner le meilleur d’elle-même, jour après jour. Pour ne rien arranger, contrairement à ses prédécesseurs chez Vogue, les années 40 ne lui permettent pas de disposer d’une garde-robe fantastique pour habiller ses modèles.

Si Vogue avait choisi de continuer à paraître pendant les difficiles années de guerre, durant lesquelles pratiquement personne n’avait les moyens d’acheter des vêtements de luxe, c’était dans l’objectif de soutenir le moral de la population.

En effet, qui dit guerre, dit pénurie de tissus opulents, mais aussi retour à l’essentiel: la plupart des femmes ont d’autres chats à fouetter que d’acheter une nouvelle robe de cocktail ou un coûteux sac à main.

En regardant plus attentivement les vêtements des mannequins, on s’aperçoit qu’ils n’ont rien de glamour: un costume en tweed ou des chaussettes de laine sont des basiques. Pourtant, les photos de Lee Miller parviennent à faire rêver d’un monde meilleur et plus élégant.

Et ce n’est pas par hasard: si le magazine Vogue avait choisi de continuer à paraître pendant les difficiles années de guerre, durant lesquelles pratiquement personne n’avait les moyens d’acheter des vêtements de luxe, c’était dans l’objectif de soutenir le moral de la population. "Œuvrer pour la victoire ne signifie pas que l’on ne puisse plus avoir de charme", clamait une publicité pour des cosmétiques.

Edna Woolman Chase, rédactrice en chef du Vogue américain, avait souligné dans un mémo de 1939 que le magazine, durant la Première Guerre mondiale, avait dû sa popularité à "l’adhésion aux standards de beauté et de goût, ce qui offrait un peu de réconfort dans un monde dévasté".

Cette photo de 1943, "checkmate", montre à quel point Lee Miller domine l’usage de la couleur: un camaïeu de carmins sur un fond d’acajou. ©Lee Miller Archives, England 2021. All rights reserved. leemiller.co.uk

93%
des femmes
Les magazines féminins touchaient à cette époque 93% des femmes, ce qui en faisait une arme redoutable dans la lutte contre l’ennemi nazi.

En même temps, des motifs économiques entraient également en jeu, ce qu’illustre joliment une photo des coulisses du Vogue d’octobre 1940. On y voit Lee Miller travailler d’arrache-pied dans le studio, tandis que la mannequin, Jacqueline Craven, présente une robe du créateur de mode Norman Hartnell. La légende en dit long: "Est-il vraiment nécessaire de se donner tout ce mal quand le pays se bat pour sa survie?", à quoi venait s’ajouter: "Oui, parce que les standards de la mode sont plus importants que jamais. La mode favorise nos exportations et paie nos avions et notre approvisionnement." Le superflu au service du nécessaire.

Autre élément en jeu, l’influence. Selon un calcul du journal britannique The Telegraph, les magazines féminins touchaient à cette époque 93% des femmes, ce qui en faisait une arme redoutable dans la lutte contre l’ennemi nazi. Donc, celle qui achetait Vogue ou tout autre magazine soutenait indirectement les hommes au front.

Reporter de guerre

En 1944, Lee Miller décide d’abandonner le glamour de la mode pour le réel de la guerre. Ses photos des batailles et du camp de concentration de Dachau sont un choc.

En 1944, Lee Miller en a assez de la mode. On ignore pourquoi, mais, pendant l’avant-dernière année de la guerre, elle quitte Vogue et demande son accréditation en tant que correspondante de l’armée américaine.

La photographe glamour devient rapidement une reporter de guerre réputée. Ses images de cadavres de soldats et de la libération du camp de concentration de Dachau font le tour du monde.

Lee Miller est devenue une reporter de guerre recherchée. Grâce à son sens de l’image comme ces femmes avec des masques contre les bombes incendiaires (1941). ©Lee Miller Archives, England 2021. All rights reserved. leemiller.co.uk

Autre photo inoubliable: Lee Miller prend un bain dans la baignoire d’Hitler, une image prise en avril 1945 par David Scherman, son collègue photographe de guerre américain. Avec les troupes américaines de la 45ᵉ division, les deux photographes venaient de s’introduire dans l’appartement munichois du chef nazi vaincu.

Un cadavre d’un SS (1945). ©Lee Miller Archives, England 2021. All rights reserved. leemiller.co.uk

Cette photo, aujourd’hui légendaire, est lourde de sens: à côté de la baignoire se trouvent les bottes crasseuses de Miller, encore pleines de la boue du camp de concentration de Dachau. Elle semble avoir voulu acter la défaite, ainsi que l’idéologie dégueulasse des nazis.

Quatre ans après la guerre, Miller et Penrose emménagent à Farleys House, où son œuvre sera exposée le mois prochain. Lee Miller n’a pas seulement réalisé des photos fantastiques: son esthétique sophistiquée lui a servi d’arme pour maintenir le moral de la population. Une qualité donnée à peu de photographes.

"Lee Miller: Fashion in Wartime Britain" aux éditions Lee Miller Archives Publishing, 40 euros. L’exposition sera inaugurée le 20/05 à la Farleys House & Gallery.

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