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Delfina Delettrez, héritière de la maison Fendi... et paysanne

Delfina Delettrez en plein shooting dans l'une des propriétés familiales. ©Lea Anouchinsky

Entourée de moutons et les pieds dans la boue, Delfina Delettrez n'a pas l'air d'une directrice artistique. Il s’avère que l’héritière de la maison Fendi en connaît un rayon sur la vie à la ferme et sur les animaux.

Ces derniers  mois ont été mouvementés pour Delfina Delettrez. À la fin de l’année dernière, elle a été nommée directrice de la création de bijoux au sein de l’entreprise de mode familiale Fendi. Un mois plus tard, elle a lancé sa première ligne de haute-joaillerie. Heureusement, elle peut se ressourcer dans le havre de paix qu’est la ferme familiale, I Casali del Pino, dans la belle campagne des environs de Rome.

Juchée sur de vertigineux talons, elle marche... dans la boue. Contre sa robe en voile vermillon mi-longue de la nouvelle collection printemps-été de Fendi, elle tient un agneau tout mouillé qui vient d’être sélectionné dans le troupeau de moutons craintifs rassemblés dans l’enclos de la ferme familiale.

Le petit animal tremble comme une feuille, mais Delfina Delettrez nous rassure: "C’est normal pour un aussi petit agneau. Comme il n’a qu’un jour, il doit encore réguler son système neuromusculaire." Derrière nous, le troupeau de cent têtes bêle dans une cacophonie invraisemblable.

"Ici, dès que je franchis la porte, j’ai l’impression que mon corps se détend complètement!"
Delfina Delettrez
Héritière de la maison Fendi

La photographe et son assistante sautent d’une installation à l’autre, traînant trépieds et gels hydroalcooliques, tandis que des stylistes s’occupent des autres agneaux. La jeune héritière de 33 ans murmure à l’oreille de l’agneau qu’elle a dans les bras comme si, un instant, le reste du monde n’existait plus.

Ferme bio et hôtel

L’image est inattendue: la quatrième génération Fendi (Delfina est la fille de Silvia Venturini Fendi, directrice artistique des collections homme et accessoires de la maison romaine) dans ses plus beaux atours pour un shooting dans l’une des nombreuses propriétés de la famille. Le rôle de l’agneau est de susciter une impression de vie à la campagne, diraient les mauvaises langues. Mais les shootings racontent rarement toute l’histoire, car Delettrez s’y connaît en matière de vie à la ferme et d’animaux domestiques.

Nous nous trouvons à I Casali del Pino, une ferme certifiée 100% bio fondée en 2003 par Ilaria Fendi, la tante de Delfina. C’est là que, depuis son adolescence, elle se promène sur les 175 hectares bordés par la réserve naturelle Parco di Veio. Aujourd’hui, elle partage l’une des maisons restaurées du domaine avec ses trois enfants, son compagnon, l’artiste Nico Vascellari, et sa mère, Silvia Fendi.

Son inspiration, Delfina Delettrez la trouve dans les moments de détente qu’elle passe dans la ferme familiale. ©Lea Anouchinsky

En temps normal, I Casali del Pino est aussi un country-house hotel: 16 chambres sont aménagées dans une annexe de trois étages. "Quand nous sommes ici, ma fille adore dormir à l’hôtel", déclare-t-elle. "Elle joue à la cliente." La nourriture ne manque pas, car la ferme vend ses produits, bio évidemment: fromages, viandes, pâtes sèches et sauces diverses, préparées avec les produits cultivés sur place.

Entre Rome et Paris

Le tracteur John Deere Gator que Delettrez conduit lorsqu’elle est ici est le véhicule sur lequel elle a appris à conduire. Ici, sa vie est faite de nouveaux moutons, d’anciens moutons, de moutons sales et de moutons propres. Mais aussi de produits biodynamiques, de fromages et de charcuterie. Ou d’activités telles que ramasser du bois de chauffage, vérifier les clôtures et faire des promenades dans les bois.

S’il n’y a pas trop de trafic, la propriété n’est qu’à une demi-heure de route du Colisée, mais ici, le rythme naturel et les saisons sont un monde radicalement différent de son environnement professionnel, entre Rome et Paris.  À Rome, elle travaille avec une équipe d’une trentaine d’artistes spécialisés dans les métaux et les pierres précieuses et vit dans un appartement style loft dans le quartier d’Ostiense. À Paris, elle a un pied-à-terre sur la place de Furstenberg.

"Ici, dès que je franchis la porte, j’ai l’impression que mon corps se détend complètement!", s’exclame-t-elle en riant. "Comme nous nous trouvons dans une réserve naturelle, tout est protégé. On a l’impression d’être en Toscane: en quittant une route de banlieue, on se retrouve dans un environnement de champs, de pins et de cyprès à perte de vue. Avec les animaux de la ferme, les cochons et les moutons, mais aussi des cerfs, des sangliers et des renards." Ilaria Fendi m’expliquera d’ailleurs plus tard qu’ils élèvent près de mille cochons.

Delfina Delettrez se sent parfaitement chez elle à la campagne. ©Lea Anouchinsky

Slow living

I Casali del Pino était autrefois un borgo, habité par les ouvriers de ce qui était, il y a un siècle et demi, une ferme de tabac florissante. Le bâtiment, qui abrite aujourd’hui le restaurant dans lequel se pressent de jeunes Romains stylés en quête d’une cuisine "zéro kilomètre" et de grands espaces verts, était autrefois l’entrepôt où l’on séchait le tabac. La Casa Cappella, où la jeune femme et sa famille séjournent pendant le weekend, était la maison du propriétaire.

"Chaque espace, chaque chose, raconte une histoire personnelle."
Delfina Delettrez

Au-dessus de la grande chapelle désacralisée dans laquelle elle organise parfois des soirées, se trouve l’ancienne chambre du curé - un soupçon d’encens flotte toujours dans l’air. Dans une autre chambre se trouvent une bonne demi-douzaine de lits d’enfant anciens en fer et bois, dans lesquels les cousins et les amis de ses enfants passent régulièrement la nuit.

"On dirait un dortoir pour ouvriers saisonniers", sourit-elle. "Un peu surréaliste, mais magnifique." Dans la cuisine, dont les murs et le sol sont recouverts d’un patchwork de jolis carreaux de céramique, se trouve le feu ouvert d’origine, qui est aujourd’hui allumé afin de chasser l’humidité qui règne en ce jour maussade.

Pour la Romaine, I Casali del Pino est l’endroit où ses obligations de la semaine de travail font place aux horaires flous et à la nature. "Nous passons une demi-journée au coin du feu. Nous partons en tracteur pour aller pique-niquer près de cette magnifique rivière ou sur la crête derrière la ferme. Il nous arrive de luncher chaque jour dans un bois différent. C’est l’un des rares endroits où je puisse décider comment passer mon temps." Un emploi du temps qui tranche avec celui de sa vie professionnelle.

I Casali del Pino est un country-house hotel qui offre 16 chambres dans une annexe de trois étages. ©Lea Anouchinsky

La mode et la nature

Depuis que Delfina Delettrez a fondé sa ligne de bijoux à son nom, en 2007, le thème de la nature est récurrent dans ses collections: pierres précieuses formant une grenouille sur une bague, minuscules chenilles émaillées sur de délicats pendentifs ou sur des boucles d’oreilles en or 18 carats, nid d’abeille et toile d’araignée forment un collier...

Les os, crânes et autres rappels de notre destin de mortels sont également des thèmes récurrents. Son style a toujours eu quelque chose de baroque. "C’est le mystère qui m’attire", affirme-t-elle. "Je suis romaine, ça fait partie de ma culture." La mort, un des principaux thèmes du baroque, mais aussi la grande régulatrice de la nature, n’est pas un sujet qu’elle évite.

"J’ai passé une partie de mon enfance au Brésil", explique-t-elle. "Là-bas, j’ai appris que la nature peut être effrayante. Les insectes sont beaucoup plus gros et les couleurs, plus acides. En y réfléchissant, on ne peut que constater qu’il y a quelque chose de répugnant dans la nature, de violent aussi. On y voit beaucoup d’ombres, et je trouve les ombres intéressantes. Ma définition de la beauté change constamment. Peu importe qu’une chose soit considérée comme belle ou moche: si elle me touche, si elle m’oblige à réagir, elle est intéressante."

"J’ai la chance de pouvoir m’inspirer de ce qu’il y a dans les armoires de ma mère et de ma grand-mère", reconnaît Delfina Delettrez. ©Lea Anouchinsky

Haute joaillerie

Depuis peu, la créatrice se consacre à ces thèmes depuis une autre plateforme. Kim Jones, le nouveau directeur artistique de la haute couture et du prêt-à-porter des collections femme chez Fendi, a annoncé en décembre dernier qu’elle rejoindrait son équipe en tant que directrice artistique pour la haute joaillerie. Un nouveau rôle au sein de la maison romaine, bien qu’elle ait déjà collaboré à une collection de montres en 2016.

Elle a ainsi présenté ses premières créations le 27 janvier, dans le cadre de la première apparition de Fendi dans le calendrier haute couture de janvier (auparavant, la haute couture n’était présentée qu’une fois par an, en juillet). Delettrez décrit cette haute joaillerie comme "une liberté totale, sans devoir réfléchir à la production en série. On réalise de petites œuvres d’art. L’expérimentation et l’art, dans cet ordre, sont les choses les plus importantes à mes yeux."

Elle est bien consciente de l’avantage de se trouver aussi près de la maison de mode, et d’avoir un accès direct aux archives de l’entreprise. "J’ai la chance de pouvoir m’inspirer de ce qu’il y a dans les armoires de ma mère et de ma grand-mère." Et elle a travaillé en étroite collaboration avec Jones.

"La collection réunit nos deux cultures: Kim voue une admiration à l’Angleterre de Virginia Woolf et du groupe artistique et intellectuel de Bloomsbury, et moi, c’est Rome. Une image tirée du roman 'Orlando' de Virginia Woolf m’a particulièrement frappée: une princesse russe portant un collier de perles sur la tête plutôt qu’autour du cou, un choix personnel et éclectique. Ce fut le point de départ de la collection."

Delfina Delettrez ne ressent pas les conventions de l’art de la joaillerie comme un frein. Le fait de n’avoir suivi aucune formation académique lui a permis de choisir des traitements de matériaux, des combinaisons et des idées inhabituels. Sa bague de fiançailles, par exemple, se compose d’une bande de diamants sous une bande en métal. Elle orne les anneaux de nez et d’oreille de pierres précieuses.

Elle a aussi essayé de nouveaux matériaux pour Fendi: Rome évoque le marbre, mais ici, il est remplacé par du verre de Murano, parfois recouvert de résine, à la fois innovation technique et variation créative. "J’ai voulu allier cette légèreté à un effet marbré, pour créer des objets qui s’inspirent de la sculpture sur marbre."

Croquis de Karl Lagerfeld

Depuis quelques mois, entre deux séjours à Venise, où elle assure le suivi de la production des bijoux, la jeune femme travaille avec son frère Giulio Cesare pour donner une seconde vie à la "Villa Laetitia", l’hôtel de 25 chambres de sa grand-mère Anna Fendi, le long du Tibre. L’éloignement de l’agitation du centre historique, le charme délicat de l’intérieur Liberty et le restaurant à l’ancienne ont séduit une clientèle du monde de la mode. Les chambres, toutes uniques et portant le nom de membres de la famille ou de collaborateurs, sont décorées avec des objets de famille et des créations de l’atelier d’Anna Fendi.

"Dans la famille, nous nous sentons un peu comme les gardiens de cet endroit."
Delfina Delettrez

Delfina Delettrez et son frère voudraient également transformer la Villa en club privé, avec un bar dans les superbes serres. "C’est comme recevoir des gens chez soi", sourit Delettrez. "Nos clients nous connaissent et nous les connaissons. Certains veulent toujours la même chambre. Il m’arrive d’y passer une nuit, et dans la chambre dans laquelle je dors se trouve une commode de mon enfance."

"La chambre qui porte le nom de Giulio est aussi remplie d’objets de son enfance, tandis que la chambre qui rend hommage à Karl Lagerfeld est tapissée de ses croquis originaux. Chaque espace, chaque chose, raconte une histoire personnelle."

Au restaurant sont servis les produits de la ferme: fromages de brebis et de chèvre et saucisson piquant. ©Lea Anouchinsky

Site étrusque

Retour à I Casali, où Ilaria Fendi nous rejoint à la Casa Cappella pour le lunch. Delettrez, qui a troqué sa tenue Fendi pour un vieux pantalon et des bottes Wellington, dépose sur la table des fromages de brebis et de chèvre, du saucisson épicé et d’autres produits de la ferme. Cet apéro est suivi de pâtes all’amatriciana, une sauce typiquement romaine, préparée avec de juteux dés de joue de porc.

"La zone est une mine d’or architecturale, d’autant mieux préservée qu’elle est relativement peu connue."
Delfina Delettrez

La tante et la nièce parlent des difficultés rencontrées pour gérer une exploitation répondant aux normes strictes en matière d’agriculture et d’élevage biologiques en Italie, ainsi que des années qu’il leur a fallu pour obtenir cette certification.

En 2003, Ilaria Fendi ne connaissait rien au métier d’agricultrice: elle a tout appris sur le tas. Les deux femmes évoquent l’histoire de la région, quatre millénaires avant la construction de la ferme, la Piazza D’Armi dans la ville de Veii, où les Romains avaient assiégé la population étrusque locale et fini par la vaincre. Tout est à distance de marche de la maison. La zone est une mine d’or architecturale, d’autant mieux préservée qu’elle est relativement peu connue, explique Delettrez. "Dans la famille, nous nous sentons un peu comme les gardiens de cet endroit."

Plus tôt, avant que le soleil ne disparaisse derrière un mur de nuages, elle nous avait fait monter dans la remorque du Gator et avait emprunté un chemin en direction d’un ravin situé un peu plus loin. Elle avait freiné brusquement pour nous montrer un énorme sanglier sur la ligne de crête, le long de la ligne des arbres...

I Casali del Pino est une ferme bio de 175 hectares, au milieu de la réserve naturelle de Parco di Veio. ©Lea Anouchinsky

Puis, derrière la pente, était apparue une monumentale arche de pierre, un site étrusque. Delettrez avait coupé le moteur, était descendue du tracteur et avait remonté la clôture afin que nous puissions passer pour la voir de plus près. L’air était froid et sentait la pluie, le bêlement des moutons de la colline nous parvenait encore faiblement.

Quelque part là-haut, on pouvait entendre le gros sanglier chercher sa nourriture. Je m’étais alors souvenue d’une phrase prononcée par Delettrez lors de notre entretien, au début du mois: "Pouvoir passer mon temps là-bas, exactement comme je le souhaite, c’est comme un bien matériel, quelque chose qui me rend parfaitement heureuse. Oui, cet endroit représente l’idée que je me fais du luxe authentique."

I Casali Del Pino, 30Via Giacomo Andreassi, 00123 Roma RM, Italie. Le domaine compte 16 chambres d’hôtes et un restaurant qui propose des repas préparés avec les légumes, les fromages et la viande produits par la ferme.

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