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Expo Balenciaga à La Haye: l'homme qui a radicalement changé la silhouette de la femme

La silhouette créée par Balenciaga est radicalement différente de la célèbre forme en sablier promue par Christian Dior avec le New Look. ©Pierre Even

L’exposition "Balenciaga – Meesterlijk zwart" ouvre ses portes le 24 septembre à La Haye. Mais qui était Cristóbal Balenciaga? Et la relève est-elle assurée?

À la fin de l’exposition "Balenciaga – Meesterlijk zwart", les visiteurs sont invités à regarder un film consacré au défilé couture de Balenciaga de l’été dernier, pour lequel le directeur artistique Demna Gvasalia avait fait défiler la crème du monde de l’entertainment: Nicole Kidman, Kim Kardashian et Dua Lipa entre autres. Des célébrités de réputation mondiale avec liseré d’or et broderies de diamants.

La plateforme Lyst a déterminé le degré de popularité de Balenciaga au moyen de différents paramètres et a classé la maison espagnole en tête des marques de luxe les plus populaires trois fois d'affilée. Même si Gucci l'a détrônée dans le dernier Lyst Index trimestriel, Balenciaga reste une valeur sûre. Lyst a analysé le comportement d’achat en ligne de plus de 160 millions d’acheteurs par an. Les chiffres révèlent que Balenciaga avait déjà connu une hausse phénoménale en 2021. Cette année, la maison a poursuivi sa ligne ascendante (concrètement, +108%!) après "Snowstorm", le défilé de la collection automne-hiver qui s’est déroulé juste après l’invasion de l’Ukraine. Dans la foulée, il y a eu l’ouverture d’un nouveau flagship store et d’une boutique haute couture à Paris, suivies d’un impressionnant deuxième défilé couture présenté par des stars, fans de la première heure, ce qui a fait grimper l’indice de popularité en flèche.

Balenciaga réalisait ses toiles en tissu noir pour mieux voir les volumes. Personne d’autre ne procédait de la sorte. ©Julien Vidal / Galliera / Roger-Viollet

Femmes glamour

Autrefois, Balenciaga était déjà très prisé par cette clientèle mondaine. Cristóbal Balenciaga, couturier et fondateur de la maison, comptait les femmes les plus glamour parmi ses clientes. Dans ses premières années, elles étaient issues de la Cour, de l’aristocratie et des grosses fortunes d’Espagne qui fréquentaient la station balnéaire de San Sebastián. À l’apogée de sa gloire, dans les années 50 et 60, il est à Paris où il habille principalement les femmes dotées d’un sens aigu du style.

L’actrice hollywoodienne Ava Gardner et l’icône de la mode Gloria Guinness étaient des clientes de premier plan, tout comme la duchesse de Windsor et Pauline de Rothschild. En 1960, Cristóbal Balenciaga crée la robe de mariée de la reine Fabiola, sa compatriote. Mona von Bismarck, une des femmes les plus riches du monde, raffolait tellement de ses créations qu’elle commandait toute sa garde-robe chez lui, des robes de bal aux salopettes de jardin.

Christian Dior le surnommait "le maître de nous tous". Et Coco Chanel disait que "Cristóbal était le seul véritable couturier".

Cristóbal Balenciaga était considéré comme un innovateur en matière de mode: au milieu du XXe siècle, il a radicalement changé la silhouette de la femme. Détail non sans importance: contrairement à de nombreux couturiers, Balenciaga était capable de draper, couper, ajuster et coudre à la main ses propres toiles. Balenciaga réalisait ses pièces d’étude en tissu noir, afin de mieux voir la forme, ce que personne d’autre ne faisait.

À partir de ce 24 septembre, quelques-unes de ces toiles peuvent être admirées dans les 16 salles du Kunstmuseum de La Haye, ainsi que plus d’une centaine de silhouettes exposées comme des sculptures. Après la visite de l’exposition "Balenciaga – Meesterlijk Zwart", on comprend pourquoi Christian Dior le surnommait "le maître de nous tous" ou "le couturier des couturiers". Pour Coco Chanel, "Cristóbal était le seul véritable couturier". Quant à Hubert de Givenchy, il affirmait: "Pour moi, il y a Balenciaga et le Seigneur".

Cristóbal Balenciaga était un innovateur dans le domaine de la mode: il a radicalement changé la silhouette de la femme. ©Louise Dahl-Wolfe / Center for Creative Photography, Arizona Board of Regents

Formes inédites

Cristóbal Balenciaga naît en 1895 à Getaria, un petit village de pêcheurs du Pays basque espagnol. Sa mère est couturière et compte des clientes dans le beau monde. À l’âge de douze ans, avec le soutien de la marquise de Casa Torres, Cristóbal entre en apprentissage chez un tailleur dans la très chic station balnéaire voisine de San Sebastián.

En 1917, il y ouvre sa première maison de couture, qui sera suivie par des succursales à Barcelone et Madrid. Dans les années 1930, quand la guerre civile éclate en Espagne, Balenciaga quitte sa patrie et s’installe à Paris. En août 1937, il donne son premier défilé dans les salons de sa toute nouvelle maison de couture, avenue George V. Balenciaga est rapidement salué comme un couturier révolutionnaire par la presse française, Vogue en tête. Les célébrités de l’époque font des pieds et des mains pour avoir accès à ses présentations.

Dans les années d’après-guerre, les créations de Balenciaga deviennent plus complexes et plus sculpturales. Plus le couturier prend de la bouteille, plus sa mode se fait audacieuse. La silhouette qu’il a créée est provocatrice parce qu’elle est radicalement différente de la célèbre forme en sablier promue par Christian Dior avec le New Look.

Balenciaga n’aime pas la taille ajustée de Dior: il préfère se concentrer sur l’espace entre le corps et le tissu, pour apporter un maximum d’élégance à une femme, même si elle n’a pas un corps parfait. Dans les années 50, ses recherches le mènent à inventer de nouvelles formes: la veste ballon, la robe baby doll et la jupe ballon notamment. Avec la robe sac et la robe-chemise, il gomme complètement la taille.

Ava Gardner et l’icone de mode Gloria Guinness (photo) faisaient partie de la clientèle de Balenciaga, ainsi que la duchesse de Windsor et Pauline de Rothschild.

Mai 68

L’impact de Balenciaga sur l’histoire de la mode a été phénoménal. Dans les années 60, sa maison de couture affiche le chiffre d’affaires le plus élevé de toutes les maisons de mode parisiennes. Curieusement, la mode de Cristóbal n’est officiellement pas de la haute couture, car il était en désaccord avec la Chambre syndicale de la Haute Couture parisienne, dont les contraintes étaient trop strictes pour lui.

Balenciaga aimait également les matières non conventionnelles. En collaboration avec le grand fabricant suisse de tissus Abraham, il a développé le gazar, un type de soie idéal pour ses créations architecturales et volumineuses. Le couturier se distinguait aussi grâce aux riches détails dont il ornait certaines de ses robes du soir. Il s’inspirait du folklore espagnol, des costumes historiques et des peintures de Velázquez, Zurbaran, Goya et du Greco.

Tout au long des années 1960, Cristóbal Balenciaga a continué à présenter des collections témoignant d’une technique et d’une esthétique inégalées. Mais lorsqu'en mai 68, le monde tel qu’il le connaissait bascule, c’est en trop pour lui. La vulgarisation de la mode déplaît profondément à ce catholique strict qui travaille toujours dans un silence sacré et préfère voir le monde organisé selon une structure sociale figée. En 1968, il ferme sa maison de couture et se retire dans sa demeure de Valence. Sa plus grande admiratrice, Mona von Bismarck, est tellement sous le choc qu’elle s’enferme dans sa chambre pendant trois jours.

Balenciaga décède en 1972. En 1978, ses neveux vendent le nom et la licence de la maison de couture à Hoechst, l’entreprise qui produit les parfums Balenciaga. La maison de couture se tranforme alors en Belle au Bois Dormant.

La reine Fabiola portait une robe créée par son compatriote Cristóbal Balenciaga lors de son mariage avec le roi Baudouin en 1960. ©Getty Images

Le Baiser du prince Demna

En 1986, Balenciaga est rachetée par le Groupe Jacques Bogart, qui engage un créateur afin d’insuffler une nouvelle vie à la maison de mode. Pourtant, la vraie résurrection n’a eu lieu qu’en 1995, avec l’arrivée du jeune styliste français Nicolas Ghesquière, qui redonne à Balenciaga sa place dans l’univers de la mode et génère des revenus grâce au it-bag ultra populaire, le "Motorcycle Bag".

En 2001, le groupe Gucci acquiert la maison et, pour stimuler son succès, remplace Ghesquière par l’Américain Alexander Wang. Le travail de ce dernier génère des revenus, mais son interprétation de l’héritage de Balenciaga n’est pas suffisamment puissante. Et donc, au revoir, Alexander! Dans l’intervalle, comme Gucci, la maison Balenciaga a été intégrée au groupe Kering de François-Henri Pinault, qui estime qu’il est temps d’apporter du changement.

Demna Gvasalia, originaire de Géorgie, est diplômé de l’Académie de la mode d’Anvers. Il a vécu pendant un certain temps à Paris, où il a travaillé pour Maison Martin Margiela et Louis Vuitton. En parallèle, il a créé avec un collectif d’amis créateurs sa marque Vetements. Les chasseurs de têtes avisés de Kering ne tardent pas à repérer son talent quand Vetements devient "the talk of the town": il est embauché avec pour mission de se jeter à corps perdu dans l’héritage du grand Cristóbal.

Comme Gucci, la maison Balenciaga a été intégrée au groupe Kering de François-Henri Pinault.

Demna Gvasalia se lance dans l’étude de l’ADN de la maison de couture. Il s’approprie les principes de coupe et de technique du maître Cristóbal Balenciaga et s’avère rapidement capable de traduire son esprit solennel d’antan en idéal contemporain en jouant avec l’espace situé entre le corps et le tissu, comme le faisait Cristóbal Balenciaga.

Il réinterprète aussi les idées de Balenciaga en recourant aux tissus et aux techniques les plus modernes. Il transpose les formes au-delà du présent pour les projeter dans le futur. Il traduit ainsi la sculpturale robe "Enveloppe" de Cristóbal Balenciaga en une robe rose vif en tissu technique munie d’une sorte de nageoire dorsale.

Plus d’une fois, il évolue à la limite du bon goût, avec des références aux vêtements marginaux: il propose des crocs sur talons aiguille ou des chaussures type Buffalo avec plaques métalliques à la new beat. Et il pousse la logomanie à l’extrême, si bien qu’elle redevient artistiquement responsable.

Le fait que Balenciaga connaisse un tel succès est la preuve que les fashionistas saluent l’innovation. Ici, Kim Kardashian, emballée dans du ruban adhésif Balenciaga. ©Bestimage / Photonews

Catapultée au sommet

En quelques années seulement, la revitalisation spectaculaire de Balenciaga, opérée par celui qui se fait tout simplement appeler Demna, a catapulté la maison au sommet de l’univers de la mode, où Cristóbal Balenciaga avait trôné pendant une trentaine d’années. Résultat: tout ce qui porte le nom de Balenciaga déclenche un vent de folie. L’achat massif du streetwear de luxe Balenciaga, des sneakers "Triple S" aux casquettes de baseball, a généré une croissance remarquable du chiffre d’affaires de la maison. Les sacs à main de Balenciaga, appelés "B Bags" par les connaisseurs, sont aussi très prisés, et tout particulièrement le "Hourglass Bag" (2019).

Le succès de Balenciaga est la preuve absolue que les gens veulent de l’innovation et non des versions rabâchées de ce qui se vendait bien précédemment.

La dernière étape de Balenciaga a été l’investissement dans un département et des ateliers couture, où tout est encore conçu sur mesure et réalisé entièrement à la main dans les matières les plus chères. Il n’y a pas plus haut de gamme. La demande croissante pour le "Speaker Bag" présenté au dernier défilé, conçu dans la forme du "Hourglass Bag" et embarquant la technologie Bang & Olufsen, prouve que la haute couture de Demna n’a rien de ringard. Aussi inélégants qu’ils puissent paraître, les étranges escarpins "Space" en gomme que portaient les mannequins lors du défilé s’avèrent également être le succès du moment. S’il ne tenait qu’à Demna et Balenciaga, l’avenir commencerait aujourd’hui.

Voilà qui servira peut-être de leçon aux investisseurs qui préfèrent emprunter la voie de la sécurité: le pouvoir du talent artistique subversif est plus grand que tout algorithme dicté par les moteurs de recherche sur base des succès passés ou présents. Le succès de Balenciaga est la preuve absolue que les gens veulent de l’innovation et non des versions rabâchées de ce qui se vendait bien précédemment. C’est d’ailleurs l’impasse dans laquelle se trouvent actuellement de nombreuses marques de mode. François-Henri Pinault, lui-même collectionneur d’art contemporain, le sait mieux que quiconque.

"Balenciaga – Meesterlijk Zwart", jusqu’au 5 mars 2023 au Kunstmuseum de La Haye. À partir du 8 octobre, on peut également y visiter l’exposition "Anni en Josef Albers", hautement recommandée. www.Kunstmuseum.nl

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