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La Belge Karen Van Godtsenhoven au Met Gala à New York

‘Camp: Notes on Fashion’ est la première exposition de mode à New York à laquelle a participé Karen Van Godtsenhoven, passée en 2018 de curatrice au musée de la mode d’Anvers (MoMu) à ‘associate curator’ au Metropolitan Art Museum. ©Bart Heynen

La semaine prochaine aura lieu le vernissage de ‘Camp: Notes on Fashion’ au Metropolitan Art Museum à New York. Et sur la guest-list VIP de l’incontournable Met Gala? Serena Williams, Lady Gaga mais aussi notre compatriote Karen Van Godtsenhoven. Pour l’ancienne conservatrice du ModeMuseum à Anvers, il s’agit de sa première exposition à New York.

Deux personnes sont penchées sur la veste en plastique. Soigneusement, les archivistes ouvrent la fermeture éclair. Sur l’étiquette: Walter Van Beirendonck, le designer belge qui l’a conçue dans les années 90. Du bout des gants, ils vérifient avec précaution les valves au niveau de la poitrine et des bras, même s’ils ne gonfleront cette veste comme un torse d’homme musclé qu’à la veille de l’exposition.

©Johnny Dufort, 2019

Plus loin, on aperçoit un chapeau en blocs Lego signé Jean-Charles de Castelbajac présenté sur de la mousse de polyéthylène. La pièce de résistance de l’expo repose un peu plus loin, sur un buste déposé sur la table: il s’agit d’un masque en plumes de flamants roses avec leur bec, couronné par deux têtes et les ailes déployées de ces volatiles, une pièce du chapelier Stephen Jones pour Schiaparelli.

La pièce du designer belge ainsi que les deux autres sont trois des 150 pièces qui seront à découvrir à partir de ce 6 mai lors de la nouvelle exposition ‘Camp: Notes on Fashion’, organisée par le Costume Institute du Metropolitan Art Museum (Met) à New York.

À livre ouvert

C’est justement au Costume Institute qu’évolue désormais la Belge Karen Van Godtsenhoven. Cette section du célèbre musée d’art existe depuis 1937 et a rouvert ses portes sous le nom d’Anne Wintour Costume Center en 2014, au terme de deux années de rénovation. Nous la rencontrons en présence de la responsable des relations publiques. L’entretien se déroule donc en anglais et aborde ‘Camp: Notes on Fashion’, la première exposition à laquelle notre compatriote a collaboré.

Le thème avait été choisi avant son entrée en fonction; ce n’est que l’année dernière que Van Godtsenhoven troque son poste de curatrice ModeMuseum à Anvers contre celui d’associate curator au Costume Institute à New York. Avec le commissaire Andrew Bolton et un commissaire adjoint, elle a dirigé les dizaines de collaborateurs du ‘curatorial departement’ ainsi que les équipes conservation, installation et collection de l’exposition. Celle-ci sera présentée après-demain au cours du très glamour Gala du Met en présence de Harry Styles et de Lady Gaga, trois jours avant le reste du monde.

L’année dernière, pour sa 70ème édition, le Met Gala avait pour thème mode et religion catholique, en référence à l’exposition “Heavenly Bodies: Fashion and the Catholic Imagination”. ©Getty Images for The Met Museum/

"Ma première année ici a été incroyable", s’exclame Karen Van Godtsenhoven. "En plus je pouvais me consacrer à un seul sujet et à toute la recherche qui va de pair. C’est comme à l’université: il y a toujours un expert que je peux consulter, dans un autre département."

Pourtant, c’est dans son bureau qu’elle passe le plus clair de son temps, dans l’aile Est du bâtiment. Ainsi qu’à l’Irene Lewisohn Costume Reference Library, où nous avons notre entretien. Avec son tapis espresso et ses lourdes chaises et tables en bois, la bibliothèque paraît très ordinaire, sauf pour Van Godtsenhoven: "C’est la bibliothèque de mode la plus incroyable du monde!", lance-t-elle. Son regard s’illumine. "Ici, on trouve toutes les sources imaginables en la matière, dont beaucoup de raretés. La plupart des bibliothèques de mode ont un fonds similaire, mais celle-ci propose tout ce dont on peut rêver." Elle répétera d’ailleurs à plusieurs reprises qu’elle “adore les bibliothèques”.

De la littérature à la mode

Karen Van Godtsenhoven a toujours été un rat de bibliothèque. Adolescente, cette fille de professeurs se rend chaque semaine à vélo à la bibliothèque de Grimbergen, ville où elle grandit. Elle choisit les romans en anglais d’auteurs britanniques: Dickens, les sœurs Brontë et Virginia Woolf. "Mes parents adorent la culture anglaise", explique-t-elle. "Nous avions même des moutons dans le jardin!" (rires)

©Bart Heynen

Elle dévore aussi les magazines de mode et s’essaye à ses propres créations. "Je me suis vite rendu compte que je n’étais pas créative dans ce domaine. Ma force résidait dans les mots." Ses études de littérature à Bruxelles, à Manchester et, enfin, à Gand, s’avèrent un choix plus logique, ainsi que sa formation en sciences de l’information et des bibliothèques. "Je voulais un travail en rapport avec les livres", avoue-t-elle.

Tout en travaillant comme chercheuse à la Bibliothèque universitaire de Gand, elle décroche un diplôme de post-graduat en études de genre et de diversité. Elle arrondit ses fins de mois en tant que mannequin pour Dominique Models Agency et quelques défilés des créateurs de mode Dirk Van Saene et Tim Van Steenbergen. Elle travaille aussi comme journaliste de mode, notamment pour le magazine (en anglais) The Word, dont la rédactrice en chef est alors la curatrice et écrivaine Hettie Judah. C’est cette dernière qui recommandera Van Godtsenhoven au MoMu à Anvers.

Compétences exceptionnelles

Au ModeMuseum à Anvers, Karen Van Godtsenhoven parvient à montrer que la mode est liée aux bouleversements sociétaux d’une époque. Avant que cela ne soit dans l’air du temps, elle se consacre à la slow fashion, au recyclage, à l’engagement social et au féminisme. Pendant son temps libre, elle organise des rencontres sur les droits des femmes et prend sous son aile un réfugié syrien, avec lequel elle lit des livres et va à la bibliothèque (on ne se refait pas).

Comment une Belge rationnelle se retrouve-t-elle dans une institution aussi glamour que le Met? Pas en surfant sur Jobat ou Références évidemment: le poste vacant d’associate curator ne se divulgue que par le bouche-à-oreille, surtout dans le petit groupe très sélect de personnes pouvant se qualifier de ‘mode curator’. "Il n’y a qu’une poignée de musées de la mode dans le monde", explique-t-elle. "En ce sens, nous sommes donc tous collègues." Ce qui signifie que seules quelques personnes avaient l’expérience requise pour ce poste.

La mode révèle qui vous êtes. Même si vous ne voulez rien dire, vous exprimez quelque chose par votre façon de vous habiller.

Van Godtsenhoven, alors reconnue comme une autorité dans le domaine de la mode des XXème et XXIème siècles, tient en main les qualifications requises: une formation universitaire doublée d’une expérience de curatrice en chef au MoMu à Anvers -une institution qui bénéficie d’une reconnaissance internationale- où elle a été commissaire des expos multidisciplinaires ‘Olivier Theyskens: She walks in Beauty’ et ‘Rik Wouters & l’utopie privée’.

C’est peut-être pour cette raison que le légendaire Andrew Bolton, conservateur en chef du Fashion Institute et sosie de David Bowie, lui demande si elle était intéressée par le job. Il s’était souvenu qu’en 2011, il avait fait visiter à la Belge l’exposition de tous les records consacrée à Alexander McQueen et qu’en 2014, elle avait entrepris des recherches pendant quelques semaines dans la bibliothèque du Costume Institute pour l’exposition ‘Game Changers’ du MoMu.

Cinq ans plus tard, c’est en tant qu’associate curator qu’elle peut consulter ces livres. Mais elle refuse de se vanter. Quand nous lui demandons pourquoi elle a été choisie, elle hésite. "Je me souviens du moment où je suis arrivée aux États-Unis. Lors de la vérification de mon passeport et de mon visa, l’agent des douanes m’a demandé quel genre de travail je faisais."

En effet, la jeune femme avait obtenu un visa américain destiné aux ressortissants étrangers dotés de ‘compétences extraordinaires’, et le douanier voulait savoir de quoi il s’agissait réellement. "J’étais timide", poursuit-elle. "Il m’a lancé: “Vous devrez apprendre à être plus américaine!”, m’a-t-il dit. Les Américains sont perçus comme plus audacieux et directs. Se montrer discret est typiquement belge."

Andy Warhol et Cher

©Getty Images for The Met Museum/

Non seulement la bibliothèque du Metropolitan Art Museum est impressionnante, mais les archives souterraines, quelque part entre la Cinquième Avenue et Central Park, abritent également des trésors, soit quelques 30.000 robes, manteaux, chaussures et accessoires. Un corset pour homme en perles de la tribu Dinka. Des vestes d’équitation et des chaussures à talon britanniques du XVIIème siècle. Des robes de mariée du XIXème siècle. Les sandales compensées arc-en-ciel de Ferragamo pour Judy Garland. Ou encore la robe Mondrian d’Yves Saint Laurent. Oui, ça donne le vertige.

"C’est une des meilleures collections encyclopédiques de mode du monde", déclare Van Godtsenhoven qui aide aussi à référencer la collection et les acquisitions de pièces historiques et contemporaines, surtout de designers belges. La température dans les archives est strictement maintenue à 21 °C et aucune pièce ne peut être exposée durablement à la lumière du jour, ni portée, ni être en contact avec la peau. L’exposition à la lumière artificielle doit rester la plus limitée possible car, tant la lumière visible que les rayons UV peuvent endommager les fibres et les couleurs. Ce n’est que lors d’expositions qu’elles sortent à la lumière (filtrée et adoucie).

Une fois par an -parfois deux s’il y a une deuxième expo à la rentrée-, robes, chaussures et capes sortent des archives pour un extravagant événement de mode au Met. Des expositions de mode y sont organisées depuis des décennies mais, ce n’est qu’avec l’arrivée de la légendaire Diana Vreeland, en 1972, qui venait de quitter son poste de rédactrice en chef de Vogue, que les choses se sont mises à bouger. Cette personnalité cardinale de la mode américaine a dépoussiéré le département mode et laissé libre cours à son imagination pour d’exubérantes expositions avec effets de lumière, musique et même parfums.

Elle transforme également le Costume Institute Benefit, mieux connu sous le nom de Met Gala, en une excentrique superproduction avec des invités aussi célèbres qu’Andy Warhol, Cher et Diana Ross. Si l’évènement est spectaculaire, le dîner est important: il permet de recueillir des fonds nécessaires au fonctionnement du musée. Depuis Vreeland, chaque gala est lié au thème de l’exposition annuelle du Costume Institute.

Et depuis la reprise de l’organisation de l’événement par une autre rédactrice en chef de Vogue, Anna Wintour en 1995, la liste des invités est encore plus prestigieuse et les décors encore plus démentiels. En 2006, un jardin anglais complet avec haies de pommiers, 35.000 narcisses et 12.000 jacinthes avait notamment été recréé pour l’expo ‘Anglomania’.

Depuis quelques années, le Met Gala rivalise avec les Oscars en terme de la ‘red carpet’ guestlist, ce qui bénéficie aux expositions du Costume Institute: les quatre dernières ont battu des records de fréquentation. En 2018, plus de 1,6 million de personnes ont découvert ‘Heavenly Bodies: Fashion and the Catholic Imagination’ où ont été exposées des tenues portées par le pape et prêtées par le Vatican. Dans le droit fil du thème catholique de l’exposition, Rihanna était venue habillée comme un pape, dans un costume sexy orné de diamants.

Par contre, les médias sociaux sont interdits aux stars invitées, qui n’ont plus le droit de partager ce qui se passe à l’intérieur. La seule chose que le commun des mortels puisse encore admirer, c’est les tenues parfois loufoques arborées sur le tapis rouge. Nous sommes donc curieux de voir ce qu’il en sera cette année… Anna Wintour, la championne de tennis Serena Williams et Lady Gaga joueront les hôtesses d’un soir épaulées par le chanteur Harry Styles et le directeur créatif de Gucci, Alessandro Michele.

Roi Soleil

Curieusement, la Belge n’évoque en rien le ‘camp’, mot anglais que l’on pourrait traduire par ‘extravagance ironique’ et qui vient très probablement du français ‘se camper’, ou adopter une attitude. En effet, les statements ou hyperboles grandiloquents ne sont pas à son goût et le fait qu’elle soit commissaire d’une exposition sur l’overstatement relève de l’ironie du sort. "Il y a deux pôles dans le ‘camp’", explique-t-elle. "Le premier, le plus théâtral, qui remonte à Versailles.

©Getty Images for The Met Museum/

Ensuite, ce concept a repris du service dans le monde victorien LGBT (lesbien, gay, bisexuel, transgenre) et le monde de la mode d’aujourd’hui, grâce à Jean Paul Gaultier, Prada, Viktor & Rolf, Vivienne Westwood, John Galliano et Walter Van Beirendonck."

"Le second englobe tout ce qui touche à la ‘gender fluidity’, l’androgynie et le ‘cross-dressing’ (s’habiller comme des personnes du sexe opposé, NDLR), en relation avec la culture des drag queens et le style de danse du voguing. Ou, comme l’a résumé Anna Wintour: ‘Des rois Soleil aux drag queens’."

"À l’époque, le camp était effectivement une sorte de stratégie de survie", poursuit-elle. "Pour beaucoup de minorités, c’était une façon de dire: regardez, je suis là. Je suis fier de moi, quelle que soit mon identité sexuelle ou ma sexualité. On le voit dans de nombreux travaux de fin d’études et chez de jeunes marques indépendantes, qui font de la ‘mode post-gender’. Cette fluidité des genres est très typique de cette génération." C’est pour cela que Karen Van Godtsenhoven aime autant la mode. "Parce qu’elle se rattache étroitement à la vie de chacun. Vous incarnez vos vêtements, qui sont votre seconde peau: ils révèlent qui vous êtes et ce que vous voulez que les gens voient de vous. Même si vous ne voulez rien dire, vous exprimez quelque chose par votre façon de vous habiller."

‘Camp: Notes on Fashion’ du 9 mai au 8 septembre 2019 au . www.metmuseum.org

Les looks les plus excentriques du Met Gala

2018

Rihanna et Lana Del Rey ©rv

Tenante du titre: La pop star Rihanna est la reine du Met Gala. L’année dernière, elle est arrivée habillée en pape. Son manteau et sa mitre étaient incrustés de perles et de cristaux, une création de Maison Margiela.

Runner-up: Lana Del Rey portait une robe Gucci criblée de poignards et coiffée de plumes d’oiseau bleues.

2017

Solange Knowles et Bella Hadid ©rv

Tenante du titre: La palme de l’année 2017, une exposition consacrée à Rei Kawakubo, la créatrice de Comme des Garçons, revient à une autre pop star. Solange Knowles, sœur de Beyoncé, portait une gigantesque doudoune noire du créateur américain Thom Browne.

Runner-up: La mannequin Bella Hadid arborait une combinaison sertie de diamants d’Alexander Wang, mais c’est le costume- pantalon rouge Comme des Garçons d’Helen Lasichanh, madame Pharrell Williams, qui a fait le buzz. Comment parvenait-elle à se déplacer?

2016

©Getty Images

Tenante du titre: On pouvait se demander quel était le rapport entre la robe Givenchy en latex de Beyoncé et le thème de l’exposition, ‘Manus x Machina: Fashion in an Age of Technology’, mais le succès était au rendez-vous.

Lady Gaga et Madonna ©rv

Runner-up: Lady Gaga, en corset Atelier Versace, et Madonna, en Givenchy, ont réussi une très belle montée des marches.

2015

Rihanna et Sarah Jessica Parker ©rv

Tenante du titre: La ‘robe omelette’ de Rihanna du Chinois Guo Pei a fait le tour des réseaux sociaux et a inspiré d’innombrables imitations comiques sur la toile. Et ce, l’année même où Grace Coddington, directrice artistique de Vogue, était apparue en pyjama.

Runner-up: Notoire preneuse de risques vestimentaires, Sarah Jessica Parker avait conçu sa propre tenue en collaboration avec la chaîne de vêtements H&M. La flamboyante coiffe rouge avait été conçue par le créateur britannique Philip Treacy.

2014

Janelle Monáe et Lupita Nyong’o ©rv

Tenante du titre: 2014 était une année sage. Peut-être était-ce dû au thème de l’exposition rétrospective (le créateur Charles James, connu pour ses robes du soir)? La tenue la plus extravagante était portée par la pop star Janelle Monáe: une cape brodée de Tadashi Shoji avec pantalon et chemise.

Runner-up: L’actrice kenyane Lupita Nyong’o arborait une robe en filet émeraude ornée de perles, cristaux et plumes, créée par Miuccia Prada.

Cet article paraît dans l'édition du samedi 4 mai.

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