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La créatrice punk Vivienne Westwood fête ses 80 ans

Si l’amok était une discipline, Vivienne Westwood en serait passée maître depuis belle lurette. Jeudi, elle fêtera ses quatre-vingts ans. Mais il ne faut pas croire qu’une punk dans l’âme va déposer les armes.

Censure

En 1977, le peuple britannique se préparait à célébrer le Jubilé pour marquer les 25 ans de règne de la reine Elizabeth II. Cette année-là, les Sex Pistols lançaient un affront à la monarchie en détournant les paroles de l’hymne national, "God Save The Queen". Même s’ils furent nombreux à trouver cette version shocking, l’hymne du punk anglais est devenu un succès monstre malgré la censure du morceau et de l’album.

Deux ans à peine après la formation du groupe, en 1975, le style vestimentaire de Johnny Rotten et de sa bande de voyous avait aussi fait école, et tout particulièrement avec les T-shirts à l’effigie de la jeune reine Elizabeth II aux lèvres percées par une épingle à nourrice et aux yeux couverts de croix gammées.

Sex Pistols

Ce style vestimentaire iconique, avec ses Union Jacks, ses tartans écossais déchirés et ses accessoires fétichistes en cuir, était issu de l’imagination qui bouillonnait sous la chevelure peroxydée de Vivienne Westwood et de celle de son compagnon Malcolm McLaren, le manager des Sex Pistols. Leur boutique sur King’s Road, à Londres, où le couple vendait ces vêtements déchirés, customisés et provocateurs, était depuis 1971 le contre-pied des tendances hippies des années 60.

La célèbre boutique "sex" de King’s Road, où Westwood vendait des vêtements déchirés, lacérés et sm: bref, punk. ©Getty Images

C’est ici que tout a commencé. Cette adresse provocatrice, qui s’appellera successivement "Let It Rock", "Too Fast To Live Too Young To Die" et, en 1974, "Sex", attire la jeunesse destroy de Londres. Les Sex Pistols ne sont pas seulement fans, ils y sont nés. Les membres du groupe y traînent, le premier bassiste y travaille, Malcolm McLaren y trouve le nom du groupe et, avec Westwood, ils entrent dans l’histoire comme les fondateurs du mouvement punk.

D’ailleurs, cette première enseigne londonienne existe toujours, mais s’appelle aujourd’hui "World’s End". Elle fait partie du royaume de Westwood qui compte 82 boutiques dans 11 pays, dont 30 en Corée du Sud.

Forever punk: Vivienne Westwood

Punk dans l'âme

Pourtant, il s’en est fallu de peu pour que tout cela ne voie jamais le jour. À l’âge de vingt ans, Vivienne Isabel Swire abandonne ses études à la Harrow School of Art. 

"Comment une fille de la classe ouvrière comme moi aurait-elle pu joindre les deux bouts dans cet univers?", déclare-t-elle alors. Elle devient institutrice dans une école primaire et se marie avec un certain Derek Westwood, avec lequel elle aura un fils, en 1963. La lune de miel est à peine terminée qu’elle rencontre Malcolm McLaren, un étudiant provocateur passionné d’art et de politique.

"Rester à la maison à attendre le retour de son mari? Bollocks!"
Vivienne Westwood
Styliste modéliste

Elle quitte son mari et s’installe avec McLaren dans un logement social à Clapham. De leur relation naîtront son deuxième fils, en 1967, la légendaire boutique ainsi que le mouvement punk. Contrairement à de nombreuses femmes de l’époque, le mariage n’est clairement pas une finalité pour Vivienne Westwood. Elle estime que la vie ne se limite pas à ça: "Rester à la maison à attendre le retour de son mari pour jouer les femmes au foyer? C’est dépassé. Bollocks!"

Vivienne Westwood en 2020. ©Vivienne Westwood

Pirate de la mode

Lorsque Westwood a quarante ans, le punk est devenu mainstream et, désabusée, elle le quitte: "Cracher et crier sur tout ne change rien." Avec McLaren, elle se rend à Paris en 1981 pour y présenter pour la première fois une collection dans le système traditionnel de la mode, avec acheteurs, presse et défilé.

Mais, fidèle à lui-même, le couple donne ici également dans la provocation. En effet, "Pirate" est tout ce que ses vêtements trash n’étaient pas: une collection colorée, regorgeant de références historiques aux XVIIe et XVIIIe siècles, avec tricornes de flibustier, corsaires et chemises à jabot.

"La mode pille le tiers-monde, comme le faisaient autrefois les pirates."
Vivienne Westwood

Les réactions de la presse et du public sont élogieuses. Même si son message est un peu moins consensuel, le look New Romantic est un succès. Dans une interview accordée à Dazed en 2016, Westwood déclare: "Que font toutes ces marques de mode sur les catwalks? Elles s’inspirent de l’histoire. Et donc, je me suis plongée dans l’ère victorienne et l’histoire mondiale. Nous les avons pillées avec délice, comme des pirates. Parce que la mode pille le tiers-monde, comme le faisaient autrefois les pirates."

Les dernières collections de Westwood étaient tout ce que son esthétique punk n’était pas: colorées avec des références historiques. ©Getty Images

Ère victorienne

Après la fin de sa relation avec McLaren, au début des années 1980, Westwood continue à travailler pour sa marque, seule. Pour la première fois, elle a l’impression d’être une véritable créatrice "plutôt que l’interprète des idées de Malcolm". À juste titre, car de très nombreuses tendances sont alors inspirées de ses créations, qui s’éloignent de plus en plus de l’esthétique punk.

Elle s’intéresse à l’art et à la littérature, s’inspire de cultures exotiques qu’elle découvre grâce au National Geographic et de l’histoire, au point de qualifier de pop culture des pièces d’archives de l’ère victorienne.

Silhouette de la collection Spring/Summer 1995 de Vivienne Westwood. ©Getty Images

Westwood figure parmi les premières à introduire le corset en tant que vêtement, à placer des soutiens-gorges inspirés des années 50 sur des robes et à décliner au féminin des vestes d’homme classiques.

La collection "Mini-Crini", présentée en 1985, avec ses minijupes déclinées des crinolines, est aujourd’hui encore très prisée par les musées comme le Victoria & Albert Museum de Londres et le Met de New York. Tout comme les vêtements de la collection "Witches" décorés par le jeune Keith Haring et sa Drunken Tailor Jacket, une veste qui semble avoir été cousue par un tailleur ivre.

Designer of The Year

Dans les années 1990, Westwood est une figure incontournable de la mode. Le British Fashion Council la nomme Designer of The Year en 1990 et 1991 (et à nouveau en 2006). La reine ne lui a manifestement pas tenu rigueur du T-shirt avec son portrait bardé d’épingles à nourrice: en 1992, Westwood est accueillie au palais de Buckingham, où l’héroïne de la working class est nommée Dame commandeur de l’Ordre de l’Empire britannique.

Dans les années 1990, dame Westwood était une figure incontournable de la mode. Le British Fashion Council l’a nommée "Designer de l’année" en 1990 et 1991 (et en 2006!). ©Getty Images

Contrairement à la collection "Voyage to Cythera", en 1989, où les mannequins portaient une feuille de vigne stratégiquement placée sur leur collant, la nation britannique découvre, grâce à une photo prise au bon moment, que Vivienne Westwood portait, ce jour-là, sous sa jupe un collant sans feuille de vigne - ni culotte.

Le motif du tartan écossais revient dans nombre de ses créations, car il est depuis toujours un symbole de résistance et de rébellion. ©Getty Images

"Je voulais mettre ma tenue en valeur en faisant tournoyer ma jupe", déclare Westwood à The Independent en 2001 à propos de cette photo. "Je n’avais pas réalisé que, comme les photographes étaient presque agenouillés, le résultat serait encore plus glamour que prévu."

Avec la même nonchalance, elle brisera, près de vingt ans plus tard, un autre tabou misogyne  en se faisant photographier nue sur son canapé, jambes écartées, par son ami, le photographe et artiste tout aussi subversif, Juergen Teller. Elle a alors 68 ans. Sous son œil approbateur, Teller présentera trois ans plus tard les images non retouchées de ce shooting en format géant à l’Institute of Contemporary Arts de Londres.

Andreas Krohntaler

Aujourd’hui, Andreas Krohntaler occupe une place importante dans la vie et le travail de Westwood. En 1989, un an après avoir assisté à une conférence donnée par la Britannique à l’école d’arts appliqués de Vienne, l’Autrichien part travailler dans son studio à Londres. Ils conçoivent leur première collection ensemble en 1991.

Le motif du tartan créé par Westwood porte le nom de "Westwood MacAndreas". ©Getty Images

Dame Westwood flingue alors un autre tabou, celui du couple formé par un homme plus jeune que la femme: en 1993, elle épouse Krohntaler, qui a 25 ans de moins qu’elle. Aujourd’hui, alors qu’elle est sur le point de souffler ses 80 bougies, il affiche 55 printemps. La recette de leur bonheur semble être celle d’un Millennial. "N’attendez rien de votre partenaire et vous serez libres d’être vous-mêmes", déclare Krohntaler à l’Evening Standard en 2019. "C’est elle qui m’a appris ça."

Krohntaler passe de nombreuses années à créer en coulisses, affichant une force tranquille tout en discrétion jusqu’à ce que le nom de la marque devienne, en 2016, Andreas Krohntaler for Vivienne Westwood et qu’il soit officiellement nommé directeur artistique. Le style n’a pas vraiment changé d’un pouce: le mari de la patronne joue avec le même univers de tartans, de vêtements oversized, de costumes et d’hommes en robe de bal. Même sous sa direction artistique, la marque reste un "Westwood’s Wonderworld".

Son mariage avec Andreas Krohntaler, encore un tabou misogyne que Vivienne Westwood fusillé: il a aujourd’hui 55 ans, soit 25 ans de moins. ©Getty Images

Pirate pour le climat

Depuis le premier jour de sa carrière, Vivienne Westwood n’a jamais fait mystère de ses convictions. Ses défilés de mode servent de plateforme pour inciter les Britanniques à voter - autrefois pour le parti travailliste, aujourd’hui pour les écologistes. Dans l’intervalle, elle a fait plus de bruit avec ses opinions qu’avec sa mode. Pour faire entendre sa voix sur le danger du réchauffement climatique, elle n’hésite pas à se raser le crâne en 2014.

Elle signe une pétition avec d’autres personnalités de la planète fashion comme Stella McCartney pour demander l’interdiction de la vente de fourrure au Royaume-Uni, adressée au Premier ministre, Boris Johnson. En collaboration avec les Serpentine Galleries et WeTransfer, elle encourage au passage à l’énergie verte. Et elle ne rate jamais une occasion pour rappeler à ses contemporains qu’ils doivent prendre leurs responsabilités. De punk à activiste, il n’y a qu’un pas qu’elle franchit allègrement.

©Lacey / Trunk Archive


Ne croyez pas que le confinement ait pu freiner, en quelque façon, dame Westwood, bien au contraire. Depuis un an, lors de ses discours du vendredi sur Instagram, habillée de manière plus flamboyante que n’oserait la génération Z, la boomer s’insurge contre tout ce qui ruine la planète. Elle milite pour que nous nous débarrassions notamment de nos possessions, bousculions les limites imposées et, surtout, achetions/consommions beaucoup moins de choses.

Enfin, si ça n’était pas encore assez explicite, elle n’a que faire des conventions et des critiques qui prétendent que ce message est incompatible avec la possession d’une marque de mode de luxe -"Is this satire?", demande un follower. Ils devraient lire son manifeste chaotique, voire punk, publié sur son site web, Climate Revolution. C’est sa seule vérité et, selon elle, le moment est venu. Ou, pour reprendre ses termes, toujours aussi acerbes: "Je pense que nous pouvons nous libérer de la machine de guerre de la corruption et de la mort. La chance est de notre côté."

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