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La famille la plus extraordinairement ordinaire de la planète mode

Silvia Fendi avec ses filles Leonetta et Delfina. La maison Fendi est dirigée par des femmes depuis 1918. ©Stefano Galuzzi

Trois femmes, une dynastie mode. Kanye West est un ami et Karl Lagerfeld les considère comme sa famille. Oui, les ‘signore’ Fendi sont à la fois extraordinaires et, ce sont elles qui le revendiquent, ordinaires. "Je suis née dans une famille où être une femme était un avantage: j’ai donc été privilégiée d’emblée."

©Stefano Galuzzi

La première chose qu’elles vous disent, c’est qu’elles sont parfaitement ordinaires. Tellement même qu’on ne comprend pas toujours comment c’est possible. Alors les ‘signore’ Fendi ressortent les souvenirs de leur jeunesse. Et ce qu’elles expliquent est à des années-lumière de ce que racontent les personnes véritablement ordinaires, tant et si bien que cela ne fait aucun doute: elles viennent d’une autre planète, la planète Fendi.

Un exemple? Delfina Delettrez Fendi, qui se souvient qu’enfant, Karl Lagerfeld la faisait sauter sur ses genoux. C’est aux premières loges qu’elle assiste au travail du maître, qui traduit son imagination en croquis. Leonetta Fendi, la petite sœur de Delfina, raconte qu’elle s’est sentie encore plus tôt chez elle dans l’univers de la mode, en l’occurrence le lendemain de sa naissance, quand Lagerfeld (encore lui) a dessiné son portrait. "Il dit que je n’ai pas changé d’un cheveu!", s’exclame-t-elle en riant.

Le créateur était déjà impressionné par la benjamine Fendi. Elle était superbe. "Était!", s’exclame en riant Silvia Venturini Fendi, directrice artistique des accessoires et de la mode homme et enfant de Fendi, mère de Delfina et Leonetta. "Je l’ai rencontré quand j’avais cinq ans", raconte-t-elle à propos de celui qui crée les collections femme de la maison depuis 1965. "Karl fait partie de la famille. Nous avons tous ce sentiment ici."

Rôle spécifique

Ici, c’est le studio de Silvia à Rome, caché derrière les immenses arcades de ce que les Romains appellent le Colosseo Quadrato, un bâtiment de l’époque fasciste revêtu de marbre qui abrite aujourd’hui le siège de la maison Fendi. Dans le studio, il y a un sofa kingsize en cuir et trois fauteuils d’avion ornés de logos. Ici, les trois dames Fendi sont chez elles et, tour à tour, elles racontent une anecdote amusante dans une ambiance chaleureuse. Tant au sein de la famille que de l’entreprise, chacune a un rôle spécifique. Un rôle dans lequel elles se complètent parfaitement.

Delfina Delettrez Fendi et un mini-Peekaboo. ©rv

Delfina, 30 ans, crée des bijoux, mais elle est aussi la maman de trois enfants, dont des jumeaux. Elle aime porter des vêtements masculins (elle arbore aujourd’hui une chemise courte boutonnée jusqu’au col, en vif contraste avec sa jupe-pantalon imprimée de la collection automne-hiver Fendi) et s’inspire de chaque aspect de sa vie pour créer des bijoux. "J’imagine un grand nombre de pièces en jouant avec mes enfants ou en regardant leurs jouets", explique-t-elle. Une de ses dernières créations, une grosse boucle d’oreille en diamant fermée par une perle, peut également être utilisée pour faire des bulles de savon. "Ça marche vraiment!" s’écrie-t-elle en l’attachant à son oreille droite.

Leonetta a 21 ans. Elle est rayonnante dans sa micro-jupe en jeans, son T-shirt Adidas oversized et ses boucles d’oreilles mix-matched Fendi. Fraîchement diplômée de la School of Oriental and African Studies de l’Université de Londres, avec une spécialisation en politique et développement, elle aimerait retourner dans la capitale britannique pour y décrocher un master en business ou en migration. En réalité, elle cherche surtout un moyen de combiner sa nature militante avec l’entreprise familiale. "Le monde de la mode n’a jamais été impliqué dans la politique parce que la mode a toujours été considérée comme quelque chose de féminin et de frivole", explique-t-elle. "Pourtant, la mode peut avoir une grande influence et apporter de nombreux changements positifs."

Depuis 1965, Karl Lagerfeld conçoit les collections femme de Fendi. ©Gamma-Rapho via Getty Images

Les cinq filles d’Adele

Même pour ses filles si indépendantes, Silvia reste leur source d’inspiration. Leonetta et Delfina se tournent vers leur mère dès qu’elles cherchent une confirmation ou une approbation. Et elles regardent Silvia avec respect.

Fendi occupe la huitième place du classement des dix plus grandes et convoitées marques de mode au monde. Merci à la famille kardashian entre autres.

Cela n’est pas nouveau dans la famille. Depuis la fondation de la maison à Rome, en 1918, par Adele Casagrande, la grand-mère de Silvia, Fendi a toujours été dirigée par des femmes. Cependant, le nom de Fendi n’est arrivé qu’en 1925, quand Adele a épousé Edoardo Fendi. L’entreprise a ensuite été transmise à leurs cinq filles: Paola, Franca, Carla, Alda et Anna, la mère de Silvia. Le lien des filles avec l’entreprise familiale était si fort que le gouvernement italien les a autorisées à transmettre leur nom de jeune fille à leurs enfants.
"Je suis née dans une famille où être une femme était un avantage; j’ai donc été privilégiée d’emblée", explique Silvia. "Mais, dès que nous quittons notre zone de confort, nous constatons qu’il n’est pas si facile que ça d’être femme de cette manière. Je n’ai jamais ressenti cela dans ma vie professionnelle, parce que l’entreprise a toujours été basée sur cette formule et dirigée par des femmes. Par contre, dans ma vie privée, j’ai eu davantage de problèmes parce que je suis une femme qui n’attend rien de personne."

Tous ses enfants, Delfina et Leonetta, mais aussi Giulio, 28 ans, ont grandi avec une mère mariée à son travail. "Ils savent que rien ne tombe du ciel et qu’il faut travailler", déclare-t-elle. "Après l’école, j’allais presque tous les jours au studio de ma mère", intervient Delfina. Silvia renchérit: "À l’époque, le studio était près de la maison. C’était un très grand bâtiment avec de larges couloirs. Les filles venaient l’après-midi et jouaient avec les chaises pivotantes."

"Tu te souviens du jour où tu nous as acheté un chien?", enchaîne Delfina. "Tu nous as demandé de faire tourner la chaise et, hop!, le chien est apparu comme par enchantement. Venir au studio de maman, c’était comme prendre l’avion pour New York: cela a nourri notre côté créatif."

Le dressing de maman

Parmi tant de chaleur humaine et d’admiration réciproque, il y a aussi des moments plus chaotiques, bien sûr. Des micro-conflits ou des cris, même. "Nous sommes trois femmes fortes aux idées bien arrêtées", explique Leonetta en haussant les épaules avec une élégance toute italienne. "Et donc, forcément, il y a des frictions de temps en temps."
"Parfois, nous nous disputons parce que nous voulons toutes les deux l’attention de maman", explique Delfina. "Ou ses vêtements", ajoute Leonetta.

Nous sommes trois femmes fortes aux idées bien arrêtées. Et donc, forcément, il y a des frictions de temps en temps.

"Il y a un gros problème", déclare Silvia en levant un index autoritaire. "Nous avons toutes les trois la même pointure et la même taille. Heureusement, je suis un peu plus ronde, elles ne peuvent donc pas me chiper tout ce que j’ai!" Et comme Leonetta fait la navette entre Rome, Londres et Bruxelles, elle ne se souvient pas toujours de l’endroit où elle a laissé traîner son butin. De plus, aucune amélioration n’est en vue: Emma, la fille de onze ans de Delfina, n’hésite pas à aller fouiner dans le dressing de sa mère, de sa tante et de sa grand-mère.

Silvia garde un œil sur tout ça. Elle hoche la tête en direction de Leonetta. "Je t’ai déjà vue regarder mon Peekaboo en cuir d’alligator dans ma garde-robe." Delfina, du tac au tac: "Ah, tu as un sac Peekaboo en cuir d’alligator?" Silvia: "Oui, mais un petit... et tu peux l’avoir!" Et ces dames rient de bon cœur.

Le it-bag Peekaboo, porté ici par Leonetta Fendi, fête ses dix ans. ©rv

Bien qu’emprunter des choses sans le demander puisse parfois être irritant, on ne peut s’empêcher de penser que Silvia apprécie que ses filles aient un faible pour ses affaires qui, du reste, sont souvent ses propres créations. Cet échange informel de vêtements et d’accessoires de luxe a même été à la base de la dernière campagne digitale de Fendi, lancée juste avant le dixième anniversaire du Peekaboo, le it-bag qui reste une des créations les plus réussies et les plus polyvalentes de Silvia -et que l’on peut repérer au bras de pratiquement toutes les célébrités, de Rihanna aux altesses royales. Pour célébrer cet anniversaire, la maison italienne a aussi lancé le projet #MeAndMyPeekaboo. "J’ai pensé à un sac à main que je trouve sympa, et qui leur plaise aussi", explique-t-elle en désignant ses filles. "Ce sac n’est pas vraiment lié à un style: je le vois plutôt comme un bel objet qui peut être porté par plusieurs générations."

Delfina acquiesce d’un signe de tête. "Je considère le Peekaboo comme un bijou. Un bijou qu’on peut transmettre aux générations futures. Ce sac peut voyager, il tient le coup..."
La campagne #MeAndMyPeekaboo présente une pléiade de stars. Sur une vidéo, on voit Kris Jenner, Kim Kardashian et North West dans une prairie de Malibu, chacune avec son Peekaboo. Sur d’autres vidéos, des membres de la grande famille Peekaboo sont mis à l’honneur: la musicienne hongkongaise Joey Yung et sa mère, Kam Fung, la singer-songwriter Dou Jiayuan et sa mère, la photographe taïwanaise Gao Yuan, les filles de l’acteur écossais Ewan McGregor, Clara et Esther.

Cependant, c’est avec les Kardashian que Silvia a le plus d’affinités. "Elles me font penser à ma propre famille", explique-t-elle. "La figure maternelle, les enfants, les petits-enfants, la vie publique et privée qui s’entremêlent... J’adore ça! Ce sont des femmes très femmes, c’est clair. Et très intéressantes."

Femmes fortes

Et qui se sont également toutes avérées être de grandes influenceuses dans le monde de la mode. Une photo de Kylie Jenner baladant sa fille Stormi dans un landeau Fendi: plus de 9,5 millions de likes sur Instagram. C’est l’un des vecteurs qui a propulsé Fendi en huitième position du top dix des labels de mode les plus convoités au monde. Quant au Lyst Index, compilé par la plateforme mondiale de recherche de mode Lyst, il l’a classé 17ème au dernier trimestre. "Je sais bien que les Kardashian sont controversés parce qu’elles se comportent parfois de manière discutable, mais j’apprécie le fait que Kim use de son influence pour rencontrer Donald Trump pour la bonne cause", déclare Silvia.

"Et puis il y a le lien avec Kanye, qui est un bon ami." En effet, en 2009 le mari de Kim a effectué un stage d’un semestre chez Fendi avec Virgil Abloh, qui depuis a été engagé au poste de directeur artistique de la collection homme de la maison Louis Vuitton. "Je pense que c’est chez nous qu’il a appris à quel point le monde de la mode est professionnel et à quel point il faut être motivé, ce que l’on ne voit pas toujours de l’extérieur. C’est comme avec la musique: tout semble extrêmement léger et facile, mais c’est un sacré travail. Je me souviens que quand il était ici, il continuait à faire son propre truc. Prendre l’avion pour un concert à Los Angeles et revenir ici deux jours plus tard pour travailler: il était vraiment motivé!" Silvia a assisté à son premier défilé de mode et adore sa ligne Yeezy, inspirée du streetwear. "Elle lui correspond parfaitement."

Le Palazzo Fendi à Rome accueille la plus grande boutique Fendi du monde, mais aussi un hôtel et un restaurant japonais. ©rv

Recette secrète

Bien avant qu’on ne parle de Kylie, Kim et Kanye, il y avait bien sûr déjà le sac Baguette, lancé en 1996, à une époque où Delfina commençait à s’intéresser à la mode. "Ce petit sac à main m’attirait énormément", se souvient-elle. "Mais j’étais encore trop jeune pour le porter", ajoute-t-elle. "Le premier Baguette que maman m’a permis d’avoir était en jeans. Nous avions fait un compromis: j’avais le droit de le porter parce que c’était un modèle en jeans, et qu’il était donc adapté à mon âge."

Et lorsque Fendi a eu la brillante idée de prêter quelques sacs Baguette à la série télévisée ‘Sex and the City’, tout le monde l’a découvert et c’est ainsi qu’une icône est née. Le petit sac en bandoulière étroit, dont il existe d’innombrables versions, a connu un tel succès que le groupe LVMH est venu faire la cour à Fendi, avant de s’en porter acquéreur, en 2001.
Le Peekaboo, qui a suivi en 2008, a apporté quelque chose de radicalement différent. "En fait, il n’a rien à voir avec le Baguette", reconnaît Silvia. "Je voulais revenir à un sac très classique, en cuir, très féminin. Franchement, il n’y a pas de recette secrète pour faire un sac pour femme. Il y a énormément de facteurs qui entrent en jeu et il faut aussi de la chance. En plus, il faut lancer le bon sac au bon moment. Quand on ne suit pas trop les tendances, il est sans doute plus facile de proposer quelque chose de plus personnel."

Après le dixième anniversaire du Peekaboo, la question est évidente: quel sera le prochain sac à main de la maison? Silvia pourrait-elle donner un indice? "Ne me mettez pas la pression!", répond-elle en riant. "Sachez que tout devient de plus en plus compact, car nous avons besoin de moins d’objets dans nos sacs. Il s’agira donc peut-être d’un petit modèle ou de quelque chose qui sera intégré dans un vêtement."

Silvia réfléchit un instant. Et finit par déclarer: "Je pourrais peut-être le noter sur un morceau de papier et le glisser dans une enveloppe pour que vous puissiez dire dans quelques années: oui, elle avait parfaitement raison." Les filles se regardent et acquiescent, sans mot dire. "Mais c’est le mini Peekaboo en cuir d’alligator! La première qui met la main dessus peut l’avoir?"





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