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La plus grande collection de boutons de manchette du monde appartient à un Belge

Le créateur de mode Guy-David Lambrechts possède 11.000 paires de boutons de manchette. Il s'agit de la plus grande collection historique privée du monde.

Tout dandy qui se respecte a assez de boutons de manchette pour choisir ceux qui conviendront à l’occasion ou à l’humeur. Quand on en a 11.000, comme Guy-David Lambrechts, choisir devient une autre paire de manches. "Pour des raisons de commodité, je porte presque toujours les boutons de manchette de mon père, dorés avec une améthyste", indique-t-il.

Sa collection est une tradition familiale qui remonte à 1862, année où son arrière-arrière-grand-père est allé à l’Exposition universelle de Londres. "C’est là que les boutons de manchette ont été lancés et ils suscitaient un véritable engouement. Des bijoutiers du monde entier ont embrayé", relate Guy-David Lambrechts.

Le Congo belge, le Titanic, l’Expo 58: tous ces thèmes ont été déclinés en boutons de manchette.

Le créateur anversois nous explique tout cela comme s’il avait assisté à l’événement lui-même. Il nous montre une photo de son arrière-arrière-grand-père, banquier et négociant en bétail, tiré à quatre épingles. "À l’époque, voyager d’Anvers à Londres était réservé aux gens fortunés, comme les boutons de manchette! À dix-huit ans, mon arrière-arrière-grand-père en avait reçu une paire de l’orfèvre bruxellois Wolfers pour ses fiançailles."

"Mes arrière-grands-parents aimaient aussi voyager et ils rapportaient souvent à leurs amis des boutons de manchette de partout, même du Japon. Mon arrière-grand-père en possédait 3.500 paires environ. Pour l’inauguration de l’Exposition universelle d’Anvers en 1885, il en avait commandé avec les armoiries de la ville."

"Pour lui, les boutons de manchette étaient un sujet de conversation. Il ne portait jamais deux fois la même paire lors de réceptions parce qu’il voulait, à chaque fois, raconter une nouvelle anecdote aux dames à table et aux messieurs au fumoir."

L'arrière-arrière-grand-père de Lambrechts était présent lors du lancement des premiers modèles en 1862. ©Wouter Maeckelberghe

Record du monde

Une passion dont héritent les générations suivantes, faisant de la collection familiale un trésor de 11.000 pièces et la plus grande collection historique au monde, car elle permet de suivre l’histoire mondiale de 1860 à nos jours.

Le Congo belge, les Indes britanniques, le Titanic, la Seconde Guerre mondiale, l’Expo 58, l’alunissage, les Beatles: tous ces thèmes ont été déclinés en boutons de manchette. "Dans ceux-ci, par exemple, se trouve une petite cache dans laquelle les espions dissimulaient des microfilms pendant la guerre froide", explique-t-il.

"Dans ma boutique, je propose régulièrement des boutons de manchette de ma collection privée (...). Les prix varient de 100 à plusieurs milliers d’euros."
Guy-David Lambrechts

En 2010, Lambrechts écrit le seul ouvrage de référence historique consacré aux boutons de manchette, basé sur sa collection privée. "Ce qui est intéressant, c’est que chaque fois que de nouvelles matières -laque chinoise, bakélite ou plastique- faisaient leur apparition sur le marché, les bijoutiers les utilisaient pour faire des boutons de manchette."

Le collectionneur en a toute une série, mais il en a aussi de plus originales: en gutta-percha, une gomme issue du latex utilisée dès 1841 pour protéger les câbles électriques souterrains, et en agate arbre, une pierre semi-précieuse rare présentant un motif d’arbre, très prisée vers 1870. "Ces matières étaient à la mode pendant une dizaine d’années avant d’être remplacées par d’autres."

Le livre "Antique Cufflinks 1860-1960" est disponible à la boutique de Guy-David Lambrechts. ©Wouter Maeckelberghe

Pièces anciennes

Aussi étonnant que cela puisse paraître, ce sont les Beatles qui ont remis les boutons de manchette au goût du jour: comme ils faisaient partie de leur tenue de scène, leurs fans aussi en voulaient. "Dans les années 60, les boutons de manchette ont été produits à grande échelle, rendant cet accessoire moins exclusif."

Cette collection permet de suivre l’histoire de 1860 à nos jours. ©Wouter Maeckelberghe

"En tant que collectionneur, je suis intéressé par les pièces anciennes du XIXe siècle, aujourd’hui très rares, mais aussi par celles des années 50, ma période préférée. Mon grand-père les achetait lors de salons spécialisés, où je l’accompagnais parfois. Et il en profitait pour m’offrir la paire qui me plaisait. Il n’aimait pas les grands modèles ostentatoires: il, préférait des pièces Art déco plus petites ou des pièces de collection ornées de bateaux."

"En ce qui me concerne, j’en trouve lors de ventes aux enchères ou chez des antiquaires. À la Tefaf, j’ai chiné une paire de boucles d’oreille réalisée à partir d’anciens boutons de manchette. Le bijoutier est tombé des nues quand je le lui ai dit et il a les a retirées de la vente. Dans ma boutique, je propose régulièrement des boutons de manchette de ma collection privée, car je peux difficilement tout garder. Les prix varient de 100 à plusieurs milliers d’euros."

Dans sa boutique, Lambrechts propose régulièrement des boutons de manchette de sa collection privée. ©Wouter Maeckelberghe

Sauvés du Titanic

"Je ne vends évidemment pas mes pièces maîtresses: elles restent dans mon coffre, à la banque. Je continue pourtant à enrichir ma collection, à laquelle je consacre plusieurs heures par semaine. En ce moment, je prépare une exposition où je présenterai les boîtes de boutons de manchette de ma famille, avec quelques merveilles à l’intérieur."

Le père de Lambrechts avait fait fabriquer des superbes boîtes de rangement en bois sur mesure. ©Wouter Maeckelberghe

Une de ses pièces préférées est une superbe paire en émail du grand joaillier Fabergé, mais ses très rares boutons de manchette en micromosaïque sont également époustouflants. "Si une de ces petites pierres tombe, il est pratiquement impossible de la restaurer", explique-t-il. Les boutons de manchette du Titanic, avec une image du paquebot sous celluloïd, sont également très spéciaux.

"C’est peut-être la seule paire qui reste", estime-t-il. "On ne pouvait les acheter que chez le barbier du paquebot. C’est un ami de mon grand-père qui les lui avait ramenés. Il avait survécu au naufrage parce qu’il faisait partie des passagers qui avaient eu la chance d’avoir été évacués dans des canots de sauvetage directement après la collision."

Les boutons de manchette n’étaient pas un simple accessoire, mais aussi une forme de langage non verbal codé. ©Wouter Maeckelberghe

Classe sociale

En écoutant Guy-David Lambrechts, on se rend compte que les boutons de manchette n’étaient pas un simple accessoire, mais aussi une forme de langage non verbal codé. Une carte de visite vestimentaire qui indiquait subtilement à quels classe sociale, club ou loge vous apparteniez, quelle profession vous exerciez, à quelle fréquence vous voyagiez, et quelle était votre fortune ou votre sensibilité à la mode.

Lambrechts préfère des boutons de manchette qui ont une histoire. ©Wouter Maeckelberghe

"Dans les années 20, si vous travailliez chez Coca-Cola, on vous donnait des boutons de manchette ornés du logo. Si vous étiez opticien, vous portiez un modèle représentant des lunettes. Comme ma famille est issue du commerce du bétail, nous avons une collection avec des vaches et des taureaux. Et si vous rouliez en BMW, comme mon grand-père qui a été le premier en Belgique, alors vous vous faisiez faire des boutons de manchette arborant ce logo."

Les boutons de manchette permettaient aussi de communiquer des messages sociaux. "Si un homme portait des boutons de manchette en onyx noir, le message était ‘Je suis en deuil, attendez un peu avant de me faire des avances’", explique-t-il en riant.

Pendant la Première Guerre mondiale, son grand-père a la sagesse de mettre sa collection en sécurité, dans un coffre à la banque. Les superbes boîtes de rangement en bois que son père avait fait fabriquer sur mesure étaient restées dans le grenier du château. "Nous avons retrouvé ces boîtes quand nous l’avons vidé pour le vendre. Elles étaient dans un état pitoyable, mais j’ai fait restaurer les plus belles."

"Il y avait une boîte à bijoux de chasse qui jouait une petite musique lorsqu’on l’ouvrait. Dans une autre, tous les boutons de manchette étaient liés au thème du chien. Les plus belles boîtes sont dans ma boutique, dans une vitrine, où je conserve mes pièces de collection les plus originales."

La collection de Guy-David Lambrechts est une passion familiale initiée par son arrière-arrière-grand-père. ©Wouter Maeckelberghe

Un vrai come-back

Ne parlez pas de boutons de manchette contemporains à Lambrechts: il préfère ceux qui ont une histoire et peuvent durer des générations. "Mais, si vous cherchez quelque chose de très spécifique, par exemple avec une image ou une lettre précises, je peux effectuer une recherche dans ma collection", ajoute-t-il.

"Les boutons de manchette font un come-back. Vers 2000, il n’y avait pratiquement pas de stands consacrés à cet accessoire au salon de la mode Pitti Uomo à Florence et, en 2019, il y en avait au moins vingt! Quand on me demande un conseil quant aux boutons de manchette à porter, je réponds invariablement: vous n’avez pas ceux de votre grand-père?"

Le livre "Antique Cufflinks 1860-1960" est disponible à la boutique de Guy-David Lambrechts. Mechelsesteenweg 20 à Anvers.

La collection est présentée sur www.antieke-manchetknopen.be

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