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La rebelle arrive: entretien avec Isabel Marant qui s'installe enfin dans notre capitale

©Martina Bjorn

La créatrice française Isabel Marant arrive enfin à Bruxelles. "J’ai toujours eu un faible pour les Belges. Martin Margiela, Jean Paul Knott, Véronique Leroy, avec qui je suis allée à l’école. J’adore leur sensibilité: ils sont comme les Français, mais sans se la péter." C’est un fait certain, l’incarnation de l’esprit bohème chic et de la femme moderne nature ne pratique pas la langue de bois. Entretien.

"Si on peut me résumer à “sans bullshit”? Absolument. Il y a trop de gens qui dégoulinent de bull- shit." Vous connaissez beaucoup de créatrices de mode françaises qui emploient un tel vocabulaire? La langue de bois, Isabel Marant ne la pratique pas. À l’image de ses collections qui brassent des courants contraires, la créatrice allie style et engagement. "Je sais toujours ce que je veux et la façon de l’obtenir."

Isabel Marant est un ovni dans la mode, pas à cause de ses créations, mais de son attitude down-to-earth. ©Martina Bjorn

Escarpins jaunes

On repère aux chics Parisiens assemblés sur le trottoir, cigarette aux lèvres, derrière quelles portes patriciennes se cachent le siège social et les ateliers d’Isabel Marant. Du haut de son socle, Louis XIV contemple la place des Victoires. Si le Roi-Soleil a enfourché son cheval, la reine de la mode vient au bureau en Vespa. Quand l’engin rouge feu, flanqué du mot Trasher, probablement tagué par son ado de fils Tal, trône sur le trottoir, c’est qu’elle est dans la place.

Grâce à sa montre réglée avec 5 minutes d’avance, Isabel Marant arrive toujours avec un peu d’avance sur l’heure convenue. "J’ai horreur des gens en retard, c’est le signe d’une mauvaise éducation."

Soyons bons princes: aujourd’hui, elle a 20 minutes de retard quand elle déboule dans l’escalier. Elle porte des escarpins jaunes et un jeans délavé contrastant avec la broderie romantique de sa blouse. Elle revient d’une semaine de vacances, pour se “remettre de la Fashion Week”, mais semble avoir déjà été rattrapée par le tourbillon de la vie.

La première boutique d’Isabel Marant en Belgique se situe sur le boulevard de Waterloo à Bruxelles mais la créatrice avoue préférer les Marolles "plus charmantes, mais peut-être plus pour les jeunes créateurs." ©Martina Bjorn

Cette semaine, deux boutiques seront inaugurées presque simultanément, à Bruxelles et à Barcelone, alors que le deadline des nouvelles collections se rapproche. "Les quatre prochaines semaines seront consacrées à la création ‘from scratch’ de deux collections." Elle sourit. "Je sais pas comment on va y arriver. Chaque fois, c’est un miracle."

En attendant Bekett

Depuis les débuts de sa marque, en 1994, elle a gravi tous les échelons qui mènent au sommet de la mode française. Son style est devenu l’uniforme-culte de la Parisienne nonchalante, cheveux au vent, blouse évasée et solides boots aux pieds. Un style qu’elle a exporté avec succès partout dans le monde grâce à des fans telles qu’Emmanuelle Alt, rédactrice en chef de l’édition française de Vogue et la réalisatrice Sofia Coppola.

J’ai toujours dit que la mode n’était pas toute ma vie. Quand il fait beau, je fais une pause et je médite.

Les mini-jupes évasées, les bottines à franges, les blousons de motard en cuir, la maille oversize über-confortable… Voilà à quoi ressemble une garde-robe complète signée Isabel Marant ou Isabel Marant Étoile, la ligne plus abordable, lancée en 2000. Et les hommes suivent en 2017.

C’est en 2009 qu’elle rencontre un succès fou grâce à la Bekett, une basket à talon compensé. Ce modèle a tellement boosté son label qu’en 2013, pour sa capsule avec H&M, le site de vente en ligne crashe sous l’afflux de commandes. En ligne ou en boutique, la collection est sold out en quelques heures.

Deux bises

Succès ou pas, Isabel Marant n’en reste pas moins une rebelle. Pas tant à cause de ses créations qu’en raison de son attitude cash qui tranche au sein de la sphère parisienne de la mode. Elle ne se présente pas en vous serrant la main mais en vous gratifiant de deux bises et d’une accolade. Quand elle cause, c’est tout son visage qui s’anime. Ses propos sont sans concession: plutôt que “je n’aime pas”, elle “déteste”. Côté relations publiques, c’est à l’aise.

©Martina Bjorn

Souhaite-elle voir les photos avant publication? "Ben non, je fais mon taf, j’attends de vous que vous fassiez le vôtre." Oui, elle est aussi cool que les vêtements qu’elle conçoit. Et qu’elle vend. Déçue par certains magasins multimarques qui n’avaient pas sélectionné sa collection comme elle l’espérait, elle ouvre sa première boutique en 1998. "J’ai pu présenter mon propre univers."

Le premier point de vente rue de Charonne est suivi par un deuxième, à Saint-Germain-des-Prés. "J’ai toujours cherché des endroits un peu alternatifs. Du côté de Charonne, il n’y avait aucune boutique de mode, à part celle de Jean Paul Gaultier. Dans le Marais, on était un peu coincés car j’ai une aversion pour le “commercial”. Mais il faut se rendre à l’évidence: la boutique ouverte l’année dernière rue du Faubourg Saint-Honoré est devenue, en un mois, notre plus gros point de vente."

©Martina Bjorn

Elle allume une cigarette, elle a d'ailleurs toujours avec elle une petite boite sur laquelle figure le nom de son fils, Tal. À l’intérieur: ses lunettes, un briquet et un paquet d’American Spirit Blue. Pendant l’interview, elle en sort une cigarette qu’elle coupe en deux pour s’en rouler une nouvelle avec le tabac: "Comme ça, je ne fume qu’une demi-clope à la fois." Fumeuse invétérée, certes, mais avec modération.

Luxe abordable

Reparlons boutique: "En France, on est longtemps restés sur Paris; maintenant on est aussi présents à Lyon et Toulouse. Je suis avant tout une créatrice de mode, pas une marchande." Le volet business est supervisé par Sophie Duruflé et Nathalie Chemouny, co-fondatrices et directrices générales, rejointes en 2016 par Montefiore Investment. Ce fonds d’investissement français, 51 % de la société, avait identifié des opportunités d’expansion du label Isabel Marant.

Avec des prix oscillant entre 200 et 1.500 euros, les vêtements sont dans le segment du luxe abordable pour lequel le groupe avait flairé un potentiel. Depuis le transfert, Isabel Marant a lancé, en plus d’une ligne homme, une boutique en ligne internationale et une collection de sacs en plus de plusieurs boutiques : le label aligne 850 points de vente dont 33 en nom propre dans 15 pays.

Depuis peu, la Belgique a la sienne, boulevard de Waterloo, à proximité des boutiques Chanel, Dior et Louis Vuitton. "Perso, j'aurais préféré les Marolles, beaucoup plus charmantes mais c’est peut-être plus un quartier pour les jeunes créateurs."

©Manon Riff-sbrugnera

"Malheureusement, nous avons aujourd’hui une certaine image et nous avons donc, contrairement à mon instinct, choisi la facilité. Bruxelles est une ville internationale où l’on nous trouvera plus facilement sur un grand boulevard. Mes vêtements se vendent à un certain prix et notre clientèle aime, c’est vrai, flâner dans le quartier Louise. Force est de reconnaître qu’on a un peu perdu notre côté rebelle."

Deuxième fois

La semaine dernière, Isabel Marant était à Bruxelles “pour repérer, lors d’une bourse d’ameublement, les créateurs de demain dont j’oublie toujours le nom”. Elle admet ne pas bien connaître la ville. "C’est la deuxième fois que je venais à Bruxelles. Mais j’ai toujours eu un faible pour les Belges.

Martin Margiela, Jean Paul Knott, Véronique Leroy, avec qui je suis allée à l’école, Christian Wijnants et A.F. Vandevorst. J’adore la sensibilité des Belges: ils sont comme les Français mais sans se la péter. Plus cool et avec bien plus d’humour. Et puis, j’aime bien ce côté germanique, rectiligne, bosseur et franc."

Acheter moins mais mieux est la devise d’Isabel Marant. "Si j’ai une bonne paire de jeans, nul besoin d’en avoir 50." ©Martina Bjorn

La Française sait de quoi elle parle. Elle a grandi à Paris, fille d’un homme de médias parisien et de Christa Fiedler, mannequin allemand et fondatrice de l’agence Elite.
"Les lieux où s’agglutinent les enseignes et où règne un consumérisme hypnotisant me dépriment, surtout parce que j’ai le sentiment que je pousse les gens vers encore plus de consommation. C’est pourquoi je m’efforce de ne pas faire du “prêt-à-jeter”, mais des vêtements qui résistent à l’épreuve du temps." Acheter moins mais mieux est ainsi sa devise. "Mais ce parti pris m’a déjà valu pas mal de critiques."

Copier n’est pas plagier

"Je porte principalement mes propres créations. La vérité, c’est que je pourrais entasser des vêtements dans ma garde-robe mais ça me dégoûte: si j’ai une bonne paire de jeans, nul besoin d’en avoir 50."

Et pourtant, en 2009, ses baskets Bekett suscitèrent de nombreux achats compulsifs. "Inspirée par le monde du hip-hop des années 80, j’ai ajouté à ces baskets un talon compensé, ce qui donne un peu de hauteur tout en restant confortable et stylé. Avant leur finalisation, je savais que ces baskets seraient un hit." Mais elle ne pouvait pas se douter qu’elles seraient autant imitées. "Et de si vilaine façon en plus!", accuse-t-elle. "Mieux vaut être copiée que ne pas être copiée du tout."

"Cela me pousse à être à l’affût de nouvelles idées. Quand j’ai débuté, certaines pièces restaient plusieurs saisons dans la collection. Désormais il ne faut pas longtemps pour que tout soit copié." (Avis aux détracteurs: en 2015, Marant fut accusée d’avoir plagié le costume traditionnel d’une communauté mexicaine. Elle fut, la même année, totalement disculpée.)

Isabel Marant essaie elle-même chacune de ses créations. "Pour vérifier si les poches sont suffisamment profondes, si le vêtement tombe comme je veux. Pour voir s’il a du chien." Et pour les collections homme? "C’est plus compliqué, mais j’essaie également les pièces parce qu’elles peuvent, à leur tour, m’inspirer des vêtements pour femme." Bref, elle est son propre mood-board.

Perfectionniste

Isabel Marant décide d’étudier la mode au Studio Berçot à Paris après avoir dessiné des vêtements en compagnie de Christophe Lemaire et avoir réussi à les vendre. Son diplôme en poche, elle crée des bijoux et de la maille sous le nom de Twen avant de lancer le label Isabel Marant, en 1994. "Je suis une autodidacte car je n’ai jamais bossé dans un autre atelier. Mes premières collections étaient naïves. Avec le recul, je constate que je suis devenue plus pro. Voir combien mon style s’est perfectionné me rend fière malgré tout."

©Frederique DUMOULIN

En bonne perfectionniste, même après 25 ans, la créatrice n’est jamais satisfaite au moment même. "Alors je ne vois que ce qui ne va pas; c’est peut-être mon vrai moteur ça, garder l’envie de faire mieux." Quand elle parle de mode, “jamais” ne fait pas partie de son vocabulaire. "Si vous m’aviez dit, il y a vingt ans que je serais aujourd’hui dingue des années 80, je vous aurais répondu “jamais de la vie”. J’étais fan de Patti Smith mais je détestais le Saint Laurent de l’époque et les épaulettes de Claude Montana."

Dans sa vie privée aussi, elle privilégie le long terme: elle partage la vie de Jérôme Dreyfuss depuis plus de 25 ans, un créateur dont les collections de sacs et de souliers ont fait la réputation. Il lui arrive d’imaginer certaines choses en pensant à elle, comme ce sac à main avec le petit étui à cigarettes ou un cabas avec une petite lampe intégrée pour les bordéliques.

"Il m’observe, je suis sa muse", sourit-elle. Ne devraient-ils pas collaborer? "Jamais! On finirait par..." Les deux mains autour de la gorge, elle mime la strangulation. "Nos personnalités sont trop fortes. Nous pourrions bâtir ensemble une maison et si vous nous lâchiez sur une brocante, nous reviendrions les mêmes trouvailles. Mais faire de la mode ensemble, c’est exclu. Je ne sais jamais sur quoi il bosse et vice-versa. Même à la veille d’un défilé, je ne lui dévoile rien. Je préfère le surprendre."

La vraie vie

Cette stricte séparation entre le boulot et la vie privée est son remède contre la démence de la mode. "Je mène une vie très équilibrée, entourée de mes amis et de ma famille. Je bosse dur, mais jamais le weekend." Ces derniers, elle les passe à Fontainebleau, où le couple possède un cabanon. Sans eau courante ni électricité, mais équipé d’une grande tente de l’armée pour accueillir les amis.

"J’essaie de mener une vie qui se rapproche de la vraie vie et ne s’apparente pas à une sorte de fantasme modeux. Nous habitons Belleville, un quartier de gens normaux. Cela m’aide à créer des vêtements qui ne sont ni overdressed à Belleville, ni clodo dans le 7ème."

Si Marant n’avait pas créé des vêtements avec Christophe Lemaire, elle n’aurait sans doute jamais atterri dans la mode. Elle se destinait plutôt à HEC: "Les sciences socio-économiques: l’économie, les statistiques, le social me passionnent.

En tant que créatrice, je suis aussi sociologue. La mode en tant qu’envie d’achat ne me plaît pas, mais elle peut être une thérapie. Quand la petite voix me dit "T’es nulle, t’es moche, t’es nase", j’enfile quelque chose de beau et je retrouve un peu de joie, comme si j’étais allée me rebooster chez le psy. Les vêtements sont le reflet de notre personnalité et il n’y a aucun mal à s’exprimer tel qu’on est."

Et Isabel Marant s’exprime volontiers librement. La conversation passe graduellement à la vitesse supérieure et adopte un ton qu’on ne retrouve habituellement qu’en fin de soirée. Sur les gilets jaunes: "Je comprends, le fossé entre les riches et les pauvres est trop grand." À propos des présidents qui ont fait la différence: "Pompidou et ses plans à long terme.

Entre-temps, elle rallume sa cigarette à cinq reprises. L’incidence de la mode sur le monde est essentiellement sa principale préoccupation. "Mais le travail me bouffe tellement de temps que je n’ai pas une minute à consacrer à autre chose." Elle écarquille les yeux. "Ce que je veux dire c’est que si un jour je veux faire autre chose pour la société, ce ne sera certainement pas en tant que politicienne."

Impact positif

©Manon Riff-sbrugnera

"J’ai toujours dit que la mode n’était pas toute ma vie. Quand il fait beau, je fais une pause et je médite. J'aimerai investir dans un projet bien moins populaire que le creusement d’un puits ou la plantation d’arbres. Ce serait davantage du côté de la recherche en matière de recyclage de déchets nucléaires par exemple, ou dans un domaine où personne ne m’attend."

Allons, pas d’excès de cynisme. La mode a aussi un impact positif. Isabel Marant soulève la broderie de sa blouse. "En fabriquant de vrais vêtements, nous préservons un savoir-faire qui, sans cela, disparaîtrait."

Elle pourrait causer pendant des heures, affirme-t-elle. Mais le travail l’appelle et il faut encore poser pour les photos. Le coiffeur maquilleur passe plus de temps à dompter ses cheveux pour en faire un chignon qu’à lui appliquer deux touches de poudre sur le visage. Il y a constamment une mèche qui se rebelle. "Elle ne tient pas en place depuis que Tal a mis du chewing-gum dans mes cheveux." On vous l’avait dit: rebelle un jour…

Isabel Marant au 63 boulevard de Waterloo à 1000 Bruxelles. www.isabelmarant.com


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