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Le cercle russe de Coco Chanel

La splendide Anna Pavlova, soeur du Grand duc Pavlovich qui fut l’amour éphémère de Chanel, la tête ornée d’un kokoshnik traditionnnel. ©Heritage Images/Getty Images

Coco Chanel, c’est Paris, bien sûr. Ce qu’on sait moins, c’est que la créatrice entretint une relation affective intense avec la Russie et les hommes russes. Sur les traces de l’histoire russe qui va faire de Chanel un acteur majeur dans l’univers de la haute joaillerie.

©Vogue Paris

Un bal champêtre russe, avec meules de foin, danseurs et violonistes: il faut bien reconnaître que ce n’est pas vraiment le genre d’événement qu’on associe directement au Grand Palais à Paris. Cependant, ce n’était pas n’importe quelle fête paysanne. Des agents de sécurité discrètement omniprésents veillaient sur des joyaux scintillants, négligemment déposés sur les ballots de paille et des tables anciennes. Avec des prix vertigineux allant de 66.000 à 5,9 millions d’euros. La pièce, bien entendu.

Le lendemain de la présentation du ‘Paris Russe de Chanel’, Patrice Leguéreau, directeur du studio de création haute joaillerie de Chanel, était visiblement satisfait. "Même si j’ai appris que trop de caviar pèse sur l’estomac!", s’exclame-t-il en riant. Quoi qu’il en soit, Coco Chanel aurait adoré l’éblouissante collection de bijoux, inspirée de sa Russie fantasmée et sans limite, et elle aurait trouvé le bal champêtre russe extraordinaire.

"Hier, j’ai reçu un texto d’Hélène Fulgence, directrice du patrimoine de la maison Chanel, qui venait de découvrir un article de presse", déclare Leguéreau, avant de lire à haute voix: "Coco Chanel en paysanne russe à un bal masqué. Pouvez-vous imaginer cela?"

Lorsque Coco Chanel présenta sa première et unique collection de haute joaillerie en 1932, les joailliers de la Place Vendôme étaient sur les nerfs. "Cette couturière allait maintenant faire des bijoux?"

Bavardage spontané, anecdotes amusantes... Leguéreau maîtrise les interviews comme s’il avait fait ça toute sa vie. Cependant, ses créations sont aussi étincelantes que le Français rasé de près est modeste. Non seulement il ne porte pas de bijoux ("Pouvoir les regarder me suffit"), mais c’est la première fois en dix ans qu’il apparaît sur le devant de la scène pour une interview. "Mais, bien sûr, je parle souvent des collections avec nos bons clients, c’est peut-être pour ça que c’est si facile!"

Quant à la raison pour laquelle la collection haute joaillerie de Chanel s’est faite attendre, sa réponse est rationnelle: "Mes priorités se trouvaient ailleurs, tout simplement. Pour commencer, j’ai dû former une équipe. Ensuite, approfondir mes collections." En effet, Leguéreau, entré dans l’univers de la joaillerie à 21 ans en tant que créateur chez Cartier avant de passer chez Van Cleef & Arpels, a fait de Chanel un acteur majeur de l’univers de la joaillerie au cours de la dernière décennie. "Le moment semblait venu."

Le motif floral de ce collier en or blanc serti de diamants, et de perles s'inspirent des dessins délicats des sarafanes, les blouses russes typiques. ©rv

Liaisons exotiques

Revenons à Coco Chanel. Elle est connue comme le génie à qui l’on doit la petite robe noire, le parfum Chanel N°5 et le premier sac mains libres – le 2.55, grâce à sa bandoulière. Le plus grand malentendu de l’histoire, c’est que Coco Chanel n’aurait été que minimaliste. En réalité, elle était aussi fascinée par l’opulence, et en particulier la luxuriance russe.

La plus belle merveille de la collection est ce collier 'Aigle Cambon' en or blanc orné de brillants dont un diamant taille émeraude de 15,25 carats. ©rv

Une fascination qui a plusieurs origines, dont son amitié avec Misia Sert, une pianiste polono-russo-belge qui devint une amie de longue date après la mort de l’amant de Coco, le joueur de polo britannique Boy Capel. Misia Sert était folle des Ballets Russes, la compagnie de ballet de Saint-Pétersbourg. Il y avait aussi Ernest Beaux, un ‘nez’ franco-russe parfumeur à la cour des tsars, qui imagina pour elle, en 1921, la formule révolutionnaire du N°5 (avec une surdose d’aldéhydes).

Mais c’est sans doute sa liaison avec le Grand Duc Dimitri Pavlovich Romanov, un bel homme aux yeux bleu pâle avec un faible pour les femmes indépendantes, est peut-être la piste la plus excitante. En Russie, ce neveu du tsar Nicolas faisait partie de la haute noblesse, mais il fut banni après avoir aidé à assassiner Raspoutine, le mage confident de la tsarine Alexandra.

Le Grand-Duc Dimitri Pavlovich s’enflamme pour Coco Chanel, elle surtout pour la culture russe. Gabrielle Chanel et le Grand Duc Dimitri Pavlovich à la Villa Ama Ttikia à Biarritz au cours de l’été 1924. ©Zina de Rosnay

Exilé en France, il devint courtier en champagne et rencontra Coco Chanel. En 1920, elle passa beaucoup de temps avec lui dans la station balnéaire de Biarritz. Cuir de Russie, un parfum Chanel de 1927 aux notes de genévrier et de roses, sublime l’odeur des bouffées de tabac et du cuir patiné des bottes russes. Selon la biographe Justine Picardie, il nous raconte aussi les amours de Coco avec Dimitri.

Des broches comme des médailles, avec des saphirs et des tourmalines, disposées dans un ordre secret de Coco. ©rv

Et puis, il y avait Igor Stravinsky, le compositeur (également des Ballets Russes), dont on n’a jamais su clairement si sa liaison avec Coco, qui avait accueilli sa famille, était réelle ou supposée. Elle a néanmoins inspiré le film romantique ‘Coco & Igor', tourné en 2009.

Ce qui est certain, c’est que suite à la Révolution russe, Chanel eut à Paris un large cercle d’amis russes. Après l’exécution des Romanov, la dernière famille impériale russe, de nombreux notables russes étaient venus chercher une nouvelle vie en France et à Paris, emmenant avec eux les églises, mais aussi les bars, les théâtres et les danseurs russes. Qui devinrent la source d’inspiration de Chanel.

Duchesses brodeuses

Chaque pièce de la collection est méticuleusement assemblée dans les ateliers au-dessus de la joallerie Chanel de la place Vendôme, coeur de la haute joaillerie parisienne. ©rv

Sur un portrait de 1923, Coco pose avec une roubachka, la blouse qui faisait partie du costume paysan russe, mais dans une version Chanel. Pour traduire la vague russe, elle utilisa des motifs brodés et des capes ornées de riches cols de fourrure. Pour ces broderies folkloriques, elle sut convaincre Marie Pavlovna, sœur du beau Dimitri, d’ouvrir son propre atelier de broderie, baptisé Kitmir.

Une fille de camelots placée à l’orphelinat qui gravit les échelons de la société pour ensuite employer l’ancienne noblesse: un esprit cynique accuserait Chanel d’humour revanchard. "Ce sont les Russes qui ont appris aux femmes qu’il n’est pas déshonorant de travailler!", déclara Chanel avec diplomatie, tout en mettant les grandes-duchesses de Russie au travail comme brodeuses et en engageant un prince comme secrétaire particulier. Un écrivain n’aurait pas imaginé mieux!

Plutôt rêver

Ce sont ces motifs Kitmir auxquels Leguéreau se réfère dans les créations Folklore en or blanc, émail, saphirs bleus et roses ainsi que dans les motifs byzantins en diamants. "Le grand patrimoine de la maison me permet de trouver facilement l’inspiration", explique Leguéreau, qui a également traduit des symboles russes de l’appartement (ou de l’écrin, pour mieux dire) de Coco Chanel de la rue Cambon dans la collection sur laquelle il a travaillé pendant deux ans et demi dans l’atelier situé au-dessus de la boutique Chanel, place Vendôme.

Dans le salon de Chanel, on était toujours épié par les aigles à deux têtes de son miroir, symboles de la monarchie russe. ©Chanel

Le miroir au cadre sculpté d’un aigle bicéphale, symbole de la Russie impériale, qui ornait sa cheminée, figure en bonne place parmi les colliers et bracelets. Associés à l’or et au soleil, les épis de blé, symbole de chance, avaient été incorporés dans des meubles par Albert Goossens à la demande de Chanel. Leguéreau, ancien élève de la prestigieuse École Boulle de Paris, les a intégrés dans des bijoux détaillés, pour lesquels il a utilisé des techniques de gravure classique.

Malgré son amour pour la Russie, Chanel n’y mit jamais les pieds. Le pays resta pour elle une contrée imaginaire, obstinément rêvée. Même quand Chanel organisa un défilé sur la place Rouge de Moscou, en 1967, elle resta chez elle. "C’est pourquoi il était important de faire ‘Le Paris Russe de Chanel’ plutôt qu’une simple collection russe", résume Legéreau, qui, lui, s’est rendu en Russie, où il a été repéré dans des musées - l’Ermitage de Saint-Pétersbourg et la Galerie Tretyakov à Moscou. "Il est impossible de visiter tout le pays, mais grâce aux œuvres d’art, on se fait une idée des les saisons et atmosphères: beaucoup de femmes, de joie de vivre, de couleurs et de plaisir."

L'aigle bicéphale de l'intérieur de Chanel est intégré dans ces bracelets d'or blanc et jaune sertis de quartz et de diamants. ©rv

En 1932, quand Coco Chanel présenta sa première et unique collection de haute joaillerie, il y a exactement 87 ans ce week-end, les joailliers de la place Vendôme étaient sur les nerfs, raconte Leguéreau. "Cette couturière allait maintenant faire des bijoux? Ils n’y comprenaient plus rien. Chanel présenta les objets d’art (des constellations, médailles, rubans de cou abstraits et sertis de pierres précieuses) sur des mannequins de cire. “Personne ne sait parsemer les diamants et les mêler avec de l’art avec autant de nonchalance”, titrait un article de presse. "Cela avait complètement perturbé le secteur", explique Leguéreau.

Étonnant: le fond rouge émaillé de cette bague en pierre précieuses. ©rv

Une gifle que la maison Chanel assena de nouveau en 1992, lorsqu’elle instaura un département officiel de haute joaillerie. "À partir des années 2000, comme dans la mode, les lignes sont devenues de véritables collections, avec de la fraîcheur et de la modernité."

Chez Leguéreau, la modernité réside dans la technologie. Les pièces maîtresses de la collection sont le ‘Sarafane’ (collier transformable en diadème) et le ‘Foulard'. De grande taille et sertis de centaines de pierres, ils se portent comme de la ‘poussière sur la peau’. Si vous voulez en faire l’expérience, vous pouvez les commander dans la boutique de Bruxelles, mais il est plus intéressant de découvrir les bijoux dans leur biotope, la boutique de haute joaillerie de la place Vendôme, afin d’en découvrir les ingénieux détails.

Sur les nerfs

Les bijoux sont souvent multifonctionnels: le ‘Sarafane’ de la collection actuelle est à la fois un diadème et un collier. Certains colliers ont des pendentifs réglables ou se transforment en boucles d’oreille. "Autrefois, la haute joaillerie était très rigide, réservée à la noblesse pour les grands bals. De nos jours, ces occasions sont moins nombreuses et les bijoux doivent vivre dans la vie réelle.

Le collier 'Franges' de la collection Bijoux de Diamants (1923) porté en diadème. Une création de Coco Chanel. ©rv

C’est ce que Chanel a toujours voulu: elle créait pour les femmes qui se déplacent, vivent et travaillent. Pour moi, un collier de diamants doit aussi aller avec un jeans et une chemise. L’an dernier, j’étais avec un client à un concert de G-Dragon. Soudain, il a ouvert sa veste: en dessous, j’ai vu briller un de mes magnifiques colliers de diamants. À un concert! C’est magnifique, non?"

L’histoire de Coco Chanel bénéficie ainsi d’un double update: son étape russe est ravivée et les bijoux, modernisés. Et le fait que la noblesse russe, autrefois en exil, compte aujourd’hui parmi les plus gros acheteurs de haute joaillerie du monde, est une belle revanche. 

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