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Le designer que la Belgique a oublié de découvrir

Glenn Martens pour Y/Project, lauréat du Grand Prix de l'ANDAM 2017. ©Getty Images

Dries Van Noten et Raf Simons sont bien sûr repris dans la liste des 500 personnes les plus influentes du monde de la mode, mais aussi Glenn Martens: en quelques années, ce créateur belge a fait le succès du label Y/Project. Entretien au sujet de Bruges, Napoléon, Cléopâtre et des découvertes tardives. "Bouleverser la mode? Non, je veux juste m'amuser!"

Glenn Martens est sans doute la personne la plus agréable que j'aie jamais interviewée. Dès le début de notre entretien, il me remercie de l'attention médiatique, alors qu'elle est amplement méritée! Non seulement le Belge a remporté cette année le fameux prix de mode français de l'ANDAM, mais le site Business of Fashion l'a placé pour la première fois sur la liste des 500 personnes les plus influentes du monde de la mode, dont font partie les plus grands, Dries Van Noten et Raf Simons entre autres. Sous son impulsion, le petit label Y/Project s'est mué en hype internationale, faisant le coup de feu de Paris à Los Angeles -le défilé qu'il a présenté le 26 septembre lors de la fashion week de Paris a été vu par tous ceux qui comptent dans l'univers de la mode. Il n'y a qu'en Belgique que, jusqu'à présent, Martens était quasi un inconnu car il n'avait pas encore été repéré par le radar médiatique.

Qu'est-ce que cela fait, de ne pas être prophète dans son pays? Il rit. "Même si nous étions déjà présents dans de prestigieuses boutiques à l'étranger et que j'avais déjà eu des parutions dans le Vogue américain ou fait la couverture du numéro de septembre d'Elle UK, la Belgique n'a pas été le premier mais le dernier pays à acheter la collection. Je ne sais pas pourquoi. Bien que nous soyons une maison de mode française, la France aussi nous a découverts sur le tard. Récemment, j'étais à Los Angeles et, manifestement, là-bas nous sommes une véritable hype, les gens vont jusqu'à m'aborder dans la rue! Franchement, je ne me soucie pas tant que ça de savoir si je suis connu ou non."

Quelques semaines après l'attribution du Grand Prix de l'ANDAM, le Belge semble encore sous le choc. "C'est un prix culte, légendaire: quand j'étais à l'école, je le connaissais déjà. Les créateurs qui l'ont remporté -Martin Margiela et Viktor & Rolf entre autres- ont un palmarès tout simplement impressionnant. C'est un grand honneur pour moi que de me retrouver en si bonne compagnie. J'ai dû me présenter devant un jury de quarante personnes: CEO de grandes maisons de couture, journalistes célèbres et professionnels de la profession. C'était stressant: je me suis retrouvé face à eux avec mes cinq modèles pour expliquer mon concept. Non, ils ne m'ont pas dit pourquoi j'ai gagné, mais la majorité a voté pour moi, ce qui est un très beau compliment."

Chercher la beauté
Cependant, Martens n'obtient pas directement la somme d'argent qui va de pair avec le prix, à savoir 250.000 euros, un montant qui sert exclusivement à rembourser les coûts de production encourus. "Nous sommes tout le temps à la recherche de fonds pour assurer la croissance de notre label et, recevoir ce prix, c'est vraiment un grand avantage sur le plan financier aussi."

Le prix comprend également une année de coaching assuré par Francesca Bellettini, CEO de Saint Laurent, ce dont le designer se réjouit d'avance. "J'attends beaucoup de ce mentorat qui commencera dans deux semaines environ. Bellettini est à la tête d'une marque puissante: je tiens à apprendre comment il faut évoluer en tant que jeune marque pour devenir une valeur sûre dans l'univers de la mode."

Pour moi, l'idée n'est pas de gommer les genres, mais qu'une pièce soit adaptée à la personne qui la porte.
Glenn Martens

Si l'on connaît un tant soit peu les collections du jeune Belge, on sait que leur signe particulier est leur richesse. La marque a sa propre identité, mais elle joue délibérément avec les codes et les styles. "C'est vrai, c'est ce mélange qui fait notre identité. C'est lié à mes origines. Bruges, où j'ai grandi, est une ville unique, extrêmement uniforme, incroyablement belle et très sobre. En même temps, on y trouve les mauvais côtés du tourisme de masse comme les boutiques de souvenirs toujours ouvertes et toujours moches. Cette dualité, nous la traduisons dans nos vêtements: il y a de l'élégance et de la rigueur. En Belgique, il faut chercher la beauté: elle n'est pas aussi visible qu'en Italie, par exemple. C'est ce que nous voulons aussi avoir dans Y/Project: cela ne doit pas être trop évident. Beaucoup de gens qui portent une marque en particulier présentent ce que j'appelle l'army concept: ils "sont" cette marque. Au contraire, nous, nous essayons d'encourager l'individualité. C'est aussi une collection très éclectique qui passe du street style et du sportswear à des pièces plus couture et du sur mesure. Beaucoup de pièces peuvent être portées de plusieurs façons -vous pouvez enlever des éléments, les combiner, etc. Nous essayons de faire en sorte que les clients se posent des questions et qu'un vêtement soit une extension de leur personnalité."

Masculin-féminin
Son côté classique vient de son éducation, explique-t-il. "J'ai fait des études classiques, latin-langues modernes. Mon grand-père était colonel dans l'armée, mon père a étudié le droit: j'ai donc eu une éducation très classique, ce qui se traduit dans mon travail."

Ce qui frappe également c'est qu'il aime jouer avec les codes masculins et féminins. Dans la ligne homme, il intègre des pièces qui ont une touche féminine et vice-versa: la collection femme, qui s'y est ajoutée dans un deuxième temps, reprend des pièces masculines. "La collection n'est pas 'gender fluid' en soi, mais 40% des articles pour homme sont présentés lors de la semaine de la mode femme. Portée par un homme, la bomber jacket fait très "mec"; sur une femme, elle est "princière". Pour moi, l'idée n'est pas de gommer les genres, mais qu'une pièce soit adaptée à la personne qui la porte, que cette personne soit une femme ou un homme."

Le fait que le créateur ait du succès est une étrange tournure du destin: il n'avait jamais songé à étudier la mode. "Après l'école secondaire, je ne savais pas quelle orientation choisir et, comme une école d'art me semblait un peu excessif, j'ai étudié le design d'intérieur. Une fois diplômé, j'étais trop jeune pour commencer à travailler. Lors d'une visite scolaire à Anvers, j'ai découvert l'Académie de la Mode. Je me suis présenté à l'examen d'entrée, juste avec mes dessins d'intérieurs et de mobilier. Et j'ai été admis! Je n'y connaissais pratiquement rien: je savais à peine qui était Karl Lagerfeld..."
Les deux premières années ont été difficiles, mais, ensuite, tout s'est mis à rouler et il a même terminé premier de sa promotion en quatrième année. "Quand j'y repense, j'avais tout de même une petite expérience dans la mode: enfant, j'étais fasciné par l'histoire et je dessinais des personnages historiques comme Napoléon, César et Cléopâtre. Je me concentrais particulièrement sur leurs tenues: ce fut mon premier contact avec la mode."

Nouveau: ligne d'accessoires
Quand il a commencé à travailler pour Y/Project, il a été contraint de mettre son label sur pause: combiner les deux n'était plus possible. Trouve-t-il cela dommage? "Absolument pas, parce que Y/Project est vraiment devenu mon bébé. Pendant les deux premières années, je me suis concentré sur la transition entre l'ancienne et la nouvelle marque, telle que je la voyais. Aujourd'hui, nous avons confirmé notre identité -qui est pile dans le fil de ma vision. J'ai constitué l'équipe moi-même, c'est génial! Quand je suis arrivé, nous étions cinq: nous sommes vingt aujourd'hui et c'est moi qui ai assuré le recrutement. Nous sommes devenus une famille."

Comment voit-il l'avenir? "Nous faisons du bon travail et nous espérons que ça va continuer. Notre ambition est de devenir une valeur sûre sur la scène parisienne de la mode. Je voudrais aussi travailler sur les accessoires pour proposer une silhouette complète. Dans ce métier, beaucoup de gens sont un peu prétentieux, ils veulent bouleverser le monde de la mode, que sais-je encore? S'ils le veulent, qu'ils le fassent! De notre côté, nous voulons simplement nous amuser. Je veux que mon équipe soit heureuse et que nous ne croulions pas sous le travail. Si cela pouvait être vrai, ce serait déjà bien!"

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