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Le philanthrope Bas Timmer fait ses débuts à la Fashion Week de Paris

Du jamais vu à la fashion week parisienne! La maison de luxe Chloé a présenté des "sheltersuits", sortes de sacs de couchage pour sans-abri, créés par Bas Timmer, qui vient d'être proclamé "Next Generation Leader" par le Time.

Mars dernier. En regardant les mannequins de Chloé défiler devant la Brasserie Lipp sur une bande-son des artistes latino-américains Lido Pimienta et Los Fabulosos Cadillacs, Bas Timmer avait les larmes aux yeux et les jambes flageolantes. Gabriela Hearst, la nouvelle directrice artistique de Chloé, avait présenté des robes en laine rayées, des vestes ajustées nouées sur le côté et des trenchs en cuir et laine. Ainsi que, bien sûr, son ‘puffcho’, une sorte de poncho -un clin d’œil à ses racines uruguayennes. Mais Hearst n’était pas seule: son grand moment pendant le défilé était aussi celui du designer néerlandais Bas Timmer. C’est en effet lui qui a signé les pièces maîtresses de cette collection, soit quatre ‘sheltersuits’, soit des manteaux-sacs de couchage colorés, réalisés à partir de tissus Chloé recyclés.

Lors du défilé Chloé à la fashion week de Paris en mars, les mannequins ont également présenté des manteaux colorés avec sac de couchage intégré en tissus Chloé recyclés: une création de Bas Timmer. ©Tony Dočekal

Un fameux parti pris! Timmer utilise son talent avant tout pour concevoir des vêtements chauds pour les sans-abri et les réfugiés. Alors qu’il cherchait comment distribuer ses vestes-sacs de couchage ou ‘sheltersuits’ aux États-Unis, le Néerlandais a été mis en relation avec Gabriela Hearst, qui a directement viré une somme d’argent sur le compte de son ONG, Sheltersuit. “Durant cette période, je m’essayais à la fabrication de sacs à dos faits avec des ceintures de sécurité, des tissus de tente mis au rebut et des échantillons de cuir, que je vendais pour financer d’autres sheltersuits à donner à des sans-abri. Pour son anniversaire, j’ai offert un de ces sacs à dos à Gabriela. Elle l’a trouvé superbe. Quelques mois plus tard, elle m’a appelé: ‘Bonne nouvelle, Bas! Je viens d’être nommée directrice artistique chez Chloé et j’aimerais travailler avec toi. Pourrais-tu fabriquer quelques combinaisons et sacs à dos?’”

C’est ainsi que les sheltersuits avec lesquels Bas Timmer tente, depuis 2014, d’offrir aux sans-abri une nuit au chaud sont devenus les highlights du défilé Chloé. “J’aime faire de l’art et aider les gens. Avec Moumin Albibi, un garçon qui a fui la Syrie il y a six ans et qui est le meilleur tailleur que je connaisse, j’ai déjà fabriqué 15.000 sheltersuits. Au défilé Chloé, ces sheltersuits ont été présentés comme des pièces d’art. J’étais tellement fier que j’en avais la chair de poule.”

Le trentenaire Bas Timmer rêve de réaliser 20.000 sheltersuits par an. ©Martin Dijkstra

Next Generation Leader

À la fin de l’année 2020, Timmer, 30 ans, a été nommé ‘Next Generation Leader’ par le Time Magazine. L’hebdomadaire américain l’a découvert en Afrique du Sud. Outre son atelier aux Pays-Bas, Timmer y possède une petite fabrique dans laquelle des femmes sans abri confectionnent des shelterbags, une sorte de sac de couchage cette fois-ci que l’on peut déplier pour en faire un matelas/tente. Timmer avait parlé de sa marque lors de l’événement sud-africain Design Indaba, auquel un journaliste du Time assistait. “Quelques mois plus tard, j’ai vu sur internet que j’avais été proclamé ‘Next Generation Leader’.”

Depuis lors, il est très sollicité: cela va des demandes de collaboration aux compliments, en passant par l’admiration. “Ce n’est pas rien d’être proclamé un des dix pionniers qui empruntent de nouvelles voies, repoussent les frontières et apportent du changement”, déclare Timmer, qui a reçu ce titre pour la conception du sheltersuit et son organisation à but non lucratif éponyme.

"Depuis mon premier sheltersuit, en 2014, je ne peux plus revenir en arrière. Je sauve des vies. Ce serait insensé d’abandonner."
Bas Timmer
Créateur de mode

L’idée lui est venue lorsque le père sans-abri d’un de ses amis est décédé d’hypothermie. À l’époque, Timmer venait de terminer sa première année à l’académie de la mode d’Arnhem. “Je trouvais que ce n’était pas juste de fabriquer des vêtements et de les vendre très cher alors qu’il y a  des gens qui meurent parce qu’ils n’ont rien, pas même de vêtements pour se protéger.” Il s’est donc mis au travail. Sa première collection de sheltersuits, créée en 2014, se compose de combinaisons coupe-vent avec sac de couchage zippé, capuche et écharpe. Les combinaisons sont fabriquées à partir de tissus recyclés.

Timmer n’est ni travailleur social ni fonctionnaire, ce qui joue en sa faveur. “Je ne me préoccupe ni des règles ni des objectifs: je cherche des solutions concrètes.” Il entre rapidement et facilement en contact avec les sans-abri et préfère distribuer lui-même ses sheltersuits. “Je traite les sans-abri comme des égaux”, déclare-t-il. “Lorsque quelqu’un est assis par terre, je ne reste pas debout, mais je me place à la hauteur de son regard.”

Garçon perdu

Ce sens de la mode socialement responsable remonte à la jeunesse de Timmer. Adolescent hyperactif, il était régulièrement renvoyé de l’école. Après le énième incident, on aurait pu croire qu’il n’achèverait pas ses études. “J’ai beaucoup d’énergie. En classe, je ressentais les stimuli des autres, ce qui m’empêchait de me concentrer et me rendait chahuteur. J’étais un gentil garçon, mais un peu perdu à l’époque.” La mode l’a sauvé, ajoute Timmer. “Elle m’a permis de donner libre cours à ma créativité.” Il a donc étudié la mode à l’académie d’art ArtEZ à Arnhem. Pendant sa formation, il fabriquait des hoodies. “J’en ai bien fait huit cents en quatre ans. Tous différents.”

Depuis 2014, le créateur néérlandais a distribué plus de 15.000 sheltersuits, de la Grèce aux États-Unis. ©Tony Dočekal

Une fois ses études terminées, le créateur a voulu faire plus que “fabriquer de belles choses que les autres achètent parce qu’ils les trouvent cool”. Les sheltersuits permettent de concrétiser cet idéal. Aujourd’hui, dix tailleurs, dont beaucoup viennent de Turquie, de Syrie ou d’Afrique de l’Est, travaillent dans l’ancienne filature d’Enschede, où se trouvent son atelier et son bureau. Douze femmes travaillent également pour lui dans sa fabrique en Afrique du Sud et il emploie deux personnes en Amérique, où il possède un bureau depuis l’année dernière. “J’aimerais embaucher davantage de personnes, afin de pouvoir passer de 3.000 à 20.000 sheltersuits par an. C’est nécessaire.”

L’enfer de Lesbos

Aujourd’hui, les réfugiés des camps des îles grecques de Lesbos et Samos, notamment, portent ses combinaisons. “Je souffre encore de flashbacks des moments où j’ai distribué mes sheltersuit’ aux réfugiés de Lesbos. Là-bas, j’ai vu l’enfer”, confie Timmer. “Tous ces enfants, ces regards désespérés, cette odeur... C’est gravé dans ma mémoire. Souvent, je me dis: je n’y vais plus, mais je dois le faire.”

"C’est un comble qu’il y ait des sacs à 10.000 euros et que des sans-abri manquent de vêtements chauds."
Bas Timmer
Créateur de mode

Timmer distribue ses combinaisons en Grèce, mais aussi en Amérique. Ce qui, ainsi qu’il l’a découvert l’année dernière à New York et à Los Angeles, n’est pas une tâche facile. “À New York, il y a le ‘right to shelter’. Tout le monde a donc droit à un abri, mais ça signifie également que l’aide est axée sur l’abri, et non sur l’amélioration du confort si l’on dort dehors. Sur le papier, ils ont droit à un abri, mais la réalité est que sur les 60.000 sans-abri, des milliers dorment dehors.”

La misère qu’il a vue dans les rues d’Amérique le hante. Là-bas, la plupart des sans-abri se droguent. “Allez donc dormir dehors sur du béton pendant cinq jours! Le meilleur antidouleur, c’est le crack!”

Usines dans le monde entier

La fabrication d’un sheltersuit nécessite environ cinq heures de travail et coûte 300 euros. Timmer finance la production avec des dons. L’année dernière, il a reçu 90.000 euros de la Start Foundation néerlandaise, un soutien régulier. Chacun peut faire un don (également unique) à partir de 12 euros, mais il est aussi possible d’offrir son vieux sac de couchage. Bien sûr, le titre décerné par le Time Magazine a aidé, mais cela n’a pas toujours été simple: trouver des dons n’est pas aisé et l’organisation est parfois difficile.

Dans une ancienne filature d’Enschede, où Timmer a installé son atelier et son bureau, dix tailleurs travaillent aujourd’hui. Beaucoup d’entre eux viennent de Turquie, de Syrie ou d’Afrique de l’Est. ©Eva Meylink

Heureusement, le modèle de rémunération n’est pas uniquement basé sur les dons. L’année dernière, Timmer a également lancé des sacs à dos, dont la vente génère des revenus pour la fabrication des combinaisons. Grâce à la collab avec Chloé (les 550 sacs à dos ont tous été vendus en 45 heures), il a pu utiliser des tissus d’archives des ateliers Chloé. “Le bénéfice de chaque sac a été doublé par Chloé pour être entièrement reversé à Sheltersuits. Grâce aux 550 sacs à dos vendus, nous pouvons fabriquer 1.100 sheltersuits.”

Ensuite, Timmer aimerait élargir sa gamme et proposer des pulls et des vestes. En même temps, il porte un regard critique sur ses produits destinés aux sans-abri et tente systématiquement de l’améliorer, car il veut concevoir un produit encore plus intelligent. “Même plié, le sheltersuit est assez grand et il est lourd à porter. Un poncho imperméable, c’est déjà plus léger.”

Défilé Chloé à la fashion week de Paris en mars. ©Chloé

Le créateur se demande parfois dans quoi il s’est lancé. “Dans ces moments-là, je me dis: pourquoi ne pas simplement faire de belles choses et les vendre? Mais je ne peux pas.” Mieux encore, Timmer veut développer son projet. Il rêve même de faire évoluer Sheltersuit en quelque chose d’aussi important que la marque de vêtements outdoor The North Face. À l’instar de ce label américain, il veut créer dans le monde entier des petites fabriques dans lesquelles la population locale pourra travailler. Grâce à la vente des vêtements, il pourra financer les sheltersuits. “Les vêtements étaient à l’origine destinés à protéger les gens, ce que nous avons tous oublié aujourd’hui”, déclare Timmer. “Avec le design, on peut protéger les personnes de manière esthétique.”

Gaspillage et pollution

Bas Timmer suit la mode, mais plus d’aussi près qu’à l’époque de ses études. “La mode fait l’objet de nombreuses critiques: gaspillage, pollution et surproduction. Cependant, ce n’est pas la mode qui est à blâmer, mais nous-mêmes”, déclare Timmer. “Nous voulons beaucoup, plus et plus vite, n’est-ce pas? Il faut du temps pour inverser la tendance, beaucoup de temps.”

Je n’oublierai jamais le regard des enfants dans les camps de réfugiés.
Bas Timmer
Créateur de mode

Parfois, l’agitation et la pression l’assaillent, mais il ne peut pas s’arrêter. “Depuis cette première combinaison, en 2014, je ne peux plus revenir en arrière. Je sauve des vies. Ce serait nul d’abandonner.”

En attendant, les demandes affluent. La collab avec Chloé n’a pas seulement permis de récolter des fonds pour embaucher plus de personnel, augmenter la production et protéger ainsi davantage de sans-abri. “Elle inspire, aussi. Nous avons été approchés par plusieurs grandes maisons, dont au moins deux du même niveau que Chloé -non, je ne peux pas les citer.” La collaboration avec Hearst n’est pas terminée non plus. “Vous en entendrez parler plus tard.”

Bas Timmer ne fait-il pas le grand écart entre l’univers luxueux des nantis et celui des malheureux qu’il aide? Pas du tout. “Honnêtement, c’était ma vision lorsque j’ai fondé Sheltersuit: créer des produits magnifiques et exclusifs destinés à des personnes pour lesquelles l’argent n’est pas un problème et utiliser les recettes pour aider ceux qui n’ont pas d’argent. C’est un comble qu’il y ait des sacs à 10.000 euros alors que des sans-abri meurent de froid parce qu’ils n’ont pas de vêtements chauds!"

S’aider les uns les autres

Le magazine américain Time l’a nommé 'Next Generation Leader'. Mais si vous demandez à Bas Timmer quels sont ses héros, il pense d’abord à Eva, une sans-abri de 70 ans de Los Angeles. Elle a transformé sa voiture en maison et parcourt le pays en voiture. "Eva voulait un de mes sacs de couchage, et aussi un pour son âme sœur, Lawrence. Ce qu’elle m’a appris, c’est que l’on peut toujours aider quelqu’un d’autre. Même si on n’a rien".

©Tony Dočekal

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