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Qu'est ce que ça donne, une créatrice de mode qui passe à la déco?

©Michael Sinclair

Cette saison, Roksanda Ilincic, designer britannique d’origine serbe, est omniprésente. Dans les dressings comme dans les intérieurs, rien ne lui résiste. Et elle vient de décorer un penthouse à Londres.

Roksanda, le label de mode de Roksanda Ilincic, est une success story de la mode britannique. ©Giuliano Koren

Ce penthouse permet à la créatrice de mode Roksanda Ilincic (49 ans) de revenir à ses racines. Au sens propre comme au sens figuré: elle a étudié l’architecture et le design dans son ex-Yougoslavie natale, et plus précisément, en Serbie. En 1999, elle s’installe à Londres, dans le quartier de King’s Cross.

Sa marque de mode, Roksanda, est une des success stories de la mode britannique. Parmi ses fans, citons les actrices Cate Blanchett, Emily Blunt, Kristen Stewart; les first ladies Michelle Obama et Melania Trump; les royals Kate Middleton et Meghan Markle.

Ces clientes ultra select adorent son ‘power dressing’, un style chaleureux et féminin avec une touche de modernisme graphique. La collection automne-hiver 2019 combine sans sourciller jaune miel, vert pistache et ‘hot pink’.

Une silhouette de la collection automne-hiver de Roksanda. ©Roksanda

Top of the world

Si la situation de la designer est aujourd’hui radicalement différente de ce qu’elle était à la fin des années 90, il en va de même pour le quartier de King’s Cross. À l’époque où la jeune Serbe vivait dans ce quartier (elle avait réussi à convaincre par mail un professeur du Central Saint Martins College of Art and Design de l’y admettre), c’était la zone: son appartement donnait sur les Gasholders, d’anciens réservoirs à gaz désaffectés. Mais, au cours de ces dernières années, King’s Cross s’est gentrifié pour devenir le rendez-vous des foodies et des amateurs de shopping, soit un endroit trendy où il fait bon vivre.

Pour y accueillir des nouveaux habitants, le cabinet Wilkinson Eyre Architects a fusionné les structures en fonte de l’ancienne installation de stockage de gaz en trois nouveaux bâtiments pour le projet Gasholders.

Ce dernier compte plus d’une centaine d’appartements top classe ainsi que quelques penthouses super luxueux, tous aménagés par le studio de design britannique No 12. La cerise sur le gâteau est le penthouse de trois chambres avec terrasse que la designer serbe a été invitée à aménager.

Les modèles qu’elle a créés pour Marina Rinaldi. ©Marina Rinaldi

Le penthouse, mis en vente au prix de 8,3 millions d’euros, n’est pas la seule infidélité que la créatrice fait à son label de mode cet automne. Pour Marina Rinaldi, la marque grandes tailles de la maison de mode italienne Max Mara, Roksanda a conçu une collection automne-hiver qui affiche les signes particuliers de son style typique: lignes graphiques et surfaces modernistes avec des clins d’œil à l’artiste américain Frank Stella.

C’est lors d’une visite de la Collezione Maramotti, l’impressionnante collection d’art contemporain de la famille propriétaire de Max Mara, que Roksanda Ilincic a eu l’idée de sa collection pour Marina Rinaldi.

Beaucoup de couleurs, en contraste ou en color block, des matières tendres et douces et un esprit cocoon citadin sont la marque du style Roksanda. ©Michael Sinclair

Reconnaissance britannique

Une reconnaissance de plus pour la Britannique d’origine serbe, qui a présenté sa première collection en 2005 à la Fashion Week de Londres. Pourtant, ce n’est qu’avec l’arrivée d’un nouvel investisseur, en 2014, qu’elle est réellement entrée dans la cour des grands. Cette année-là, elle s’est retrouvée pour la première fois dans le ‘BOF 500’, le ‘who’s who’ annuel du monde de la mode établi par le magazine professionnel Business of Fashion.

C’est également cette même année que Roksanda a percé, après l’ouverture d’une boutique chic à Mayfair (l’architecte de service était la vedette britannique Sir David Adjaye) et sa décision de ne plus reprendre son nom de famille, souvent mal orthographié, dans l’intitulé de son label.

Aujourd’hui, ses vêtements sont vendus dans plus d’une trentaine de pays. Forte de ce succès, elle a très vite reçu des propositions émanant d’autres secteurs. Pour la créatrice, les frontières entre le monde de la mode, de l’art et du design sont ténues.

©Michael Sinclair

Elle a été commissaire d’une vente aux enchères d’art contemporain et moderne pour Sotheby’s, a conçu une ligne de céramiques et créé une collection capsule pour la Frieze Art Fair à Londres, pour laquelle elle s’est inspirée du couple d’artistes allemands Josef et Anni Albers. Elle a également travaillé avec des grands noms, comme l’artiste conceptuel américain Mel Bochner et l’artiste franco-américaine Niki de Saint Phalle.

Par ailleurs, elle collectionne le mobilier signé Eileen Gray, Lina Bo Bardi et Pierre Paulin.

Femmes puissantes 

La décoration du penthouse Gasholders imaginé par Roksanda est un terrain de jeux pour name droppers: on y trouve des meubles du Parisien Christophe Delcourt, du designer-architecte suisse Pierre Jeanneret et de l’Autrichien Paolo Piva. La liste des power women dont les objets et les œuvres d’art sont exposés dans l’appartement est encore plus remarquable.

©Michael Sinclair

Roksanda a choisi une chaise en cuir tabac de la pionnière moderniste brésilienne Lina Bo Bardi ainsi que des fauteuils et une table ovale de Charlotte Perriand, la Française qui a enfreint les conventions de son époque en matière de design. Nous avons aussi repéré des céramiques d’Alana Wilson et de Christine Roland ainsi que des sculpturales lampes de la Britannique Claire Norcross.

Cette touche féminine se retrouve également dans les détails: couvertures en laine mérinos de Lena Rewell, rideaux en feutre de laine rose tendre de Kvadrat, bibliothèque remplie de publications sur le travail des artistes qu’elle admire - Anni Albers, Sonia Delaunay-Terk, Marina Abramovic, Isa Genzken, Marlene Dumas, pour n’en citer que quelques-unes. Et, sur la table de nuit, des bouquins de Patti Smith et Joan Didion.

©Michael Sinclair

Last but not least, la designer a chargé l’artiste suisse Caroline Denervaud de réaliser une fresque murale dans le hall et la cuisine. "Je voulais qu’il y ait quelque chose de beau à voir dès l’entrée", précise Roksanda dans une interview du Financial Times. "L’escalier et le bâtiment sont très masculins. Ma première analyse a été la suivante: ces lieux manquaient de féminité et de chaleur." Ainsi soit-elle.

Cet article paraît dans notre numéro spécial mode du 31 août 2019. 

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