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Qui est Tom Van Dorpe, le Belge nommé directeur artistique de la marque The Kooples?

Le Belge Tom Van Dorpe présentera ses premières collections pour la marque de mode française The Kooples en septembre. ©Noel Quintela

Après avoir travaillé comme styliste pour Rihanna, Max Mara et Hugo Boss, le Belge Tom Van Dorpe est désormais le directeur artistique de la marque française The Kooples. Comment a-t-il lancé sa carrière dans la mode?

Parfois, les gens naissent avec un nom si spécial qu’ils semblent promis à un avenir placé sous le signe de l’aventure. Si ce n’est pas le cas de Tom Van Dorpe (36 ans), celui-ci prouve que, même en portant un nom flamand banal, on peut aller loin. “Depuis toujours, je voulais voir le monde”, dit-il. Aujourd’hui, avec l’artiste contemporain Michaël Borremans et le mur de Grammont, il est l’un des produits d’exportation les plus célèbres de son village.

"Je suis désolé, mais la Belgique est toujours aussi frileuse face aux esprits créatifs."
Tom Van Dorpe
Directeur artistique The Kooples

Quinze ans après avoir quitté la Belgique pour New York, le voilà de retour en Europe. Depuis le 1er février, il travaille à Paris, pour la première fois dans le rôle de directeur artistique. En septembre, il présentera ses premières collections pour la marque de mode française The Kooples. Il a donc beaucoup de choses à raconter. “C’est une histoire aussi fantastique qu’unique. Parce que je n’ai pas suivi la trajectoire standard: étudier à l’Académie de la mode d’Anvers, travailler pour une maison de mode et diriger un label.”

Model scout

Commençons par le début: qui est Tom Van Dorpe? Si ce styliste est bien connu des insiders, il bénéficie encore d’un relatif anonymat. Il commence par participer à la tournée du spectacle "Discotheque", à l’âge de 16 ans. Parmi les acteurs, il y avait aussi les top-modèles Delfine Bafort et An Oos: c’est par leur intermédiaire qu’il entre en contact avec Marc Dochez, agent chez Dominique Models. Ce dernier lui propose son premier job, dénicheur de mannequins pour son agence -soit model scout. Sa carrière est lancée.

Le jeune homme fait partie de la vague belge qui déferle aux États-Unis vers 2005, avec les modèles Hanne Gaby Odiele et Cesar Casier, repérés par son radar. C’est ainsi qu’avec son œil pour la beauté des gens et des vêtements, une bonne dose d’audace et des stages dans des magazines de mode, le jeune homme qui n’avait jamais voulu devenir créateur se retrouve dans le circuit international.

"Les opportunités, c’est vous qui les créez", affirme le Belge Tom Van Dorpe, le nouveau directeur artistique du label de mode français The Kooples. ©Noel Quintela

D'abord styliste...

Hugo Boss, Christian Wijnants, Max Mara... les marques pour lesquelles Van Dorpe a eu son mot à dire en tant que model scout, styliste ou consultant sont innombrables. Et la liste des grands magazines pour lesquels il a travaillé (Vogue, Purple Magazine, V Magazine, The Wall Street Journal...) est encore plus longue.

"Sans stylistes, les créateurs sont désespérés et les célébrités ne peuvent pas s’habiller: tout le monde fait appel à eux, mais ils n’ont jamais le dernier mot."
Tom Van Dorpe
Directeur artistique The Kooples

Il a accompagné Rihanna en tant que styliste quand la pop star s’est lancée dans la mode, aussi bien pour ses collabs Puma que pour le défilé de lingerie Fenty x Savage qui a ringardisé Victoria’s Secret. Un défilé qui ressort de tous les moments inoubliables de sa période new-yorkaise -la ville dans laquelle il s’est installé “complètement naïf” après un an à Paris, “parce qu’à l’époque, tout était encore possible à New York”, explique-t-il.

Rihanna a non seulement été mon plus grand projet, mais travailler pour elle a aussi changé ma vie: il y avait tant de femmes et de danseuses différentes sur le runway, des personnes du monde entier, chacune avec un message différent! C’était ‘once in a lifetime and beyond fashion’. Rihanna a changé le sens du terme ‘entrepreneur’ dans l’univers de la mode, qui a une connotation plutôt négative chez les créatifs du secteur. Elle est du genre ‘make something, and make it big’.”

... puis, directeur artistique

Les collections The Kooples sont un mélange de rock attitude, de sexy parisien et de glamour classy.

“J’ai voyagé pendant quinze ans -deux jours par-ci, deux jours par-là. C’est super quand on a la vingtaine, mais ça commençait à me peser et j’avais besoin de stabilité”, poursuit-il. “Aujourd’hui, je suis heureux de pouvoir travailler sur une collection de A à Z, des mood boards à la présentation du résultat final.” Son nouveau job, une influente fonction de directeur artistique, plus proche de chez lui, lui permet de mieux concilier travail et vie privée: “C’est ce que je cherchais et voilà, j’ai trouvé.” Mais il devra s’adapter: “Autrefois, quand il fallait attendre deux mois pour qu’un shooting paraisse dans un magazine, je trouvais ça long.”

À l’arrière-plan, des collègues confinés zigzaguent sur l’écran de son portable. Derrière eux, des images de ce que la presse et les acheteurs découvriront en septembre, mais que le grand public ne verra pas avant le printemps 2021. “Le styling, c’est ce qui est cool en ce moment. En tant que directeur artistique, on réfléchit au coup d’après: qu’est-ce qui sera cool l’année prochaine?”

Cependant, il préfère laisser à Balenciaga et Vetements le soin de réfléchir à une mode entièrement nouvelle et disruptive, qu’on ne comprendra que deux ans plus tard: “Heureusement qu’ils existent, mais The Kooples est plus axé sur le lifestyle. Ça me convient mieux.

Est-il vrai que vous n’avez jamais étudié la mode?

"N’écoutez pas les autres, vous pouvez faire tout ce que vous voulez"
Tom Van Dorpe
Directeur artistique The Kooples

J’étais créatif et expressif. J’ai longtemps douté, mais j’étais certain de ne pas vouloir devenir créateur de mode. Je suis hyperactif, et passer quatre ans à dessiner des créations me paraissait juste impossible. Et comme je suis plutôt intéressé par le visuel -et la créativité qui va de pair-, j’ai choisi les arts visuels à la Luca School of Arts de Gand, l’orientation qui offrait le plus d’opportunités pour mon développement personnel.

C’est drôle, ce job de directeur artistique implique aujourd’hui bien plus que la création de vêtements. 60 à 70% des tâches sont consacrées à la conception de la communication, du marketing et des visuels, en plus de la direction des studios de création. Sans savoir qu’il existait, il y a vingt ans, ce job était mon objectif.

Mais ce que j’aimerais faire maintenant, c’est écouter pendant des heures un prof qui m’explique de nouvelles choses. La concentration est venue quand j’ai réalisé où je voulais aller.

Laetitia Crahay m’avait dit "viens donc à Paris pour quelques stages. Ici, tu comprendras ce qui est possible". Elle crée des accessoires pour Chanel et je l’ai rencontrée par le biais d’amis. Quand je me suis retrouvé là-bas sur un shooting, avec tous ces mannequins, ces photographes, ces vêtements et ces concepts, c’était une évidence: c’était ça que je voulais faire.

Ensuite, que ce soit chez Vogue ou chez Purple Magazine, chaque fois que j’entendais parler d’un shooting où il fallait quelqu’un pour ouvrir une boîte ou installer une étagère, je proposais mes services. En un an, j’ai découvert Paris. Et, ce que je ne savais pas encore à propos de la mode, je l’ai appris dans le concept store Colette, où j’allais donner un coup de main et qui était "the place to be" en matière de mode et de musique.

Tom Van Dorpe: "Je suis désolé, mais la Belgique est toujours aussi frileuse face aux esprits créatifs." ©Noel Quintela

Le style de votre travail précédent est très éloigné de The Kooples.

The Kooples.

Mon propre style est difficile à décrire, car j’ai travaillé pour énormément de clients différents. Je suis polyvalent et j’apprécie différents styles: j’aime les personnes super créatives, le glamour, mais aussi l’underground.

The Kooples a commencé avec cette image de couples rock ‘n’ roll, une idée forte sur laquelle la marque a pu travailler pendant des années. Je voudrais remettre en question ce que signifie 'être en couple' aujourd’hui: avant, tout était axé sur ce côté rebelle, mais, aujourd’hui, c’est remettre en question le stéréotype du rebelle.

Les marques sont les nouveaux magazines: elles génèrent du contenu et des millions de fans à qui elles savent communiquer un message fort. Il y a de la place pour les couples homosexuels, les couples mixtes, les couples qui ne sont pas des couples, les âmes sœurs... tout est possible. Et cela va de pair avec une façon plus créative et plus individuelle de s’habiller. C’est pourquoi il est intéressant de travailler pour une marque qui veut changer et devenir plus pertinente, sans s’éloigner de son ADN.

The Kooples

Comme les fondateurs de The Kooples savaient qu’il leur fallait plus que des vêtements pour réussir, ils ont essayé l’amour. Pas l’amour classique, plutôt le genre décontracté et sexy. Les publicités de couples trendy, avec la durée de leur relation, proclamaient tout ce qu’on avait envie de croire: avec un blazer et des bottes aussi cool, moi aussi je peux trouver une chouette relation à l’allure aussi flatteuse, et nous serons les nouveaux Bonnie and Clyde.

Bien qu’ils soient frères, c’est au couple formé par leurs parents que Raphaël, Laurent et Alexandre Elicha doivent le lancement de The Kooples. En effet, ils ont fondé le label en 2008, grâce au capital que Tony et Georgette Elicha, leurs parents, avaient réuni en vendant leur label de vêtements, Comptoir des Cotonniers, une marque de mode française également très branchée.

C’est une success-story: aujourd’hui, The Kooples compte plus de 200 points de vente en Europe et aux États-Unis. Rien qu’à Paris, le label en aligne  49. En 2014, deux Belges, les sœurs Steffy et Jill Bauwens en avaient déjà repris la direction artistique, mais, depuis que les frères Elicha ont vendu The Kooples, l’année dernière, au holding suisse Maus Frères, qui compte également Aigle et Lacoste dans son portefeuille, le label est sous l’entière responsabilité de Tom Van Dorpe.

Transformer tout en préservant l’ADN: sur le plan créatif, voulez-vous faire chez The Kooples ce que Raf Simons a tenté chez Calvin Klein?

The Kooples.

Raf Simons a toujours été une immense source d’inspiration. J’ai trouvé terrible ce qui s’est passé chez Calvin Klein (malgré les réactions positives à la transformation que Simons opérait chez Calvin Klein, son contrat a été résilié prématurément début 2018, NDLR), en tout cas, j’étais un grand fan. Peut-être que c’était juste une question de mauvais timing.

En tant que Belge, il est difficile de se faire une place aux États-Unis. Avoir l’art de comprendre les Américains tout en donnant une touche belge à ses productions n’est pas simple. Ça s’est bien passé pour moi, mais ça m’a demandé énormément d’énergie. Peut-être que c’était plus difficile pour Raf. Même si tout le monde s’accorde à dire que les collections étaient géniales, il faut quand même trouver les gens avec qui on est en phase.

The Kooples est proche de mon univers: je sens que tout le monde est sur la même longueur d’onde, comprend mes références et veut aller dans la même direction.

Vous avez repéré des mannequins, participé en tant que styliste sur des collections et des campagnes de mode: rétrospectivement, votre CV semblait taillé pour ce job. Qu’est-ce qui sera nouveau pour vous dans cette fonction?

Diriger une équipe. Elle compte beaucoup de stylistes très compétents et j’espère pouvoir leur donner des ailes. C’est toujours le styliste qui propose le mood board et les idées. Sans eux, les créateurs sont désespérés et les célébrités ne peuvent pas s’habiller: tout le monde fait appel à eux, mais ils n’ont jamais le dernier mot.

Le secteur a changé et les marques réalisent que l’image globale et l’identité de la marque sont également importantes, si bien qu’on voit de plus en plus de stylistes sous les spotlights. Nicola Formichetti était d’abord styliste chez Diesel, Rihanna a nommé son styliste personnel Jahleel Weaver directeur artistique chez Fenty, et Virgil Abloh de chez Louis Vuitton vient lui aussi d’un autre circuit. Tous les stylistes ne sont pas capables de diriger une marque, mais j’ai le sens des affaires, je sais jouer en équipe et j’apprends vite. Autrement dit, j’ai le bon profil.

Si le styliste Tom Van Dorpe est bien connu dans le milieu de la mode, il bénéficie encore d’un relatif anonymat en-dehors de celui-ci. ©Noel Quintela

Pour se développer, on a souvent besoin de personnes qui croient en vous et veulent vous donner des opportunités. Y a-t-il des personnes qui vous ont aidé?

Je suis très reconnaissant d’avoir eu cette chance. Mais, plutôt que de tout attribuer aux personnes et à la chance, je crois qu’il faut surtout chercher à savoir ce qu’on veut. Ensuite, il faut faire preuve de réalisme et tout mettre en œuvre pour atteindre son objectif, étape par étape. Je crois aux mood boards pour sa propre vie, et je fais constamment des listes de ce que je tiens encore à faire: je suis loin d’être insatisfait, mais je suis toujours à l’affût de ce qui va suivre.

Je ne le cache pas non plus: j’ai adoré le stylisme, mais j’ai annoncé à qui voulait l’entendre que, pour mon prochain job, je voulais être directeur artistique. Et c’est comme ça que j’ai amorcé la suite et que, face à moi, il y a eu quelqu’un qui savait exactement ce que je voulais faire. La chance joue un peu, mais les opportunités, c’est vous qui les créez. Personne ne viendra vous sortir de votre fauteuil, personne ne verra votre magnifique travail si vous le gardez pour vous.

Qu’y a-t-il sur votre mood board personnel?

J’apprécie l’art, mais je tire surtout mon inspiration de la vie. The Kooples me convient bien parce que cette marque est principalement axée sur un style de vie. Je suis un vrai "people’s person". J’aime les gens différents, mais d’une manière que tout le monde comprend. J’aime aussi viser large, et j’adore les it-girls parce qu’il y a énormément de gens qui les regardent et qui se disent: "Oh my god, I want to be that girl, that guy or that trans guy!"

Ces personnalités sont extrêmes dans leur identité, mais elles donnent un élan pour que le reste du monde puisse suivre. Rihanna, avec qui j’ai travaillé pendant des années, est ce genre de personne. En fait, je tiens ça d’elle: c’est elle l’excentrique, mais tout le monde veut être elle. J’ai moi-même toujours été un peu différent des autres.

Pourquoi pensez-vous cela?

Je suis désolé, mais la Belgique est toujours frileuse face aux esprits créatifs. Pour tous ceux qui ont grandi dans un village, pour tous ces gars de Zottegem, je voudrais être un modèle et leur dire: n’écoutez pas les autres. Vous pouvez faire tout ce que vous voulez: faites tout simplement de votre mieux. Faites un mood board avec l’appartement dans lequel vous voulez vivre, les personnes qui vous inspirent, vos vacances préférées... Accrochez-le au mur et, d’une manière ou d’une autre, ça viendra! Oui, ça marche vraiment.

Coronavirus

Dès le premier jour de son nouveau job, Paris a été mis sous cloche pour cause de coronavirus, mais Tom Van Dorpe est resté positif. “Être négatif ne mène à rien. Il faut reconnaître les problèmes, mais, ensuite, il faut chercher la meilleure solution le plus rapidement et le plus positivement possible”, explique-t-il. Une philosophie qu’il a reçue de ses parents, une employée de banque et un électricien qui ont offert une "mainstream happy childhood" à quelqu’un d’assez extrême.

Pourtant, le confinement n’aurait pas pu mieux tomber sur le plan professionnel: “Nous avons fait des research trips à Los Angeles, New York et Londres en février, afin de prendre le pouls de la culture pop et de l’esprit punk en vue du rebranding de The Kooples. Ensuite, j’ai eu deux mois pour mettre tout ça en musique, et je pense que ce délai aura donné une meilleure collection. Ce virus est une catastrophe absolue, mais, de mon point de vue, c’était aussi l’opportunité de profiter d’une bulle créative.

Ainsi, Tom Van Dorpe, le Belge qui voulait voir le monde, est de nouveau plus proche de chez lui. Même si Paris est plus éloigné que jamais, en tout cas provisoirement. “Dès que je pourrai sortir, j’irai passer un week-end à la mer: pas de bâtiments, mais des promenades au grand air.” En Belgique ou en France? “Ça dépendra de la situation, mais en Belgique, ce serait sympa.”

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