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Qui veut un Hermès à 70.000 euros?

La pièce maîtresse de la vente est un Birkin Himalaya 35 d'Hermès en cuir de crocodile Nilocitus blanc mat estimé entre 70 et 90.000 euros. ©RV

Que fait un jeune homme de 26 ans à la tête du département sacs de Christie's? Matthew Rubinger évoque sa première vente aux enchères à Paris, les investment pieces et son 'man bag'.

Ne dites plus "achat impulsif", mais "investment piece". Voilà comment justifier l'achat d'un accessoire à un prix exorbitant. Certes, on peut se demander si vous récupérerez un jour la valeur de ce trench Burberry gold ou de ces talons vertige Louboutin. Les pièces classiques sont rarement à la mode, sauf les sacs à main. C'est en tout cas ce que pense Matthew Rubinger (26), vice-président senior et directeur international du département sacs à main de la maison de ventes Christie's. Le 9 mars se déroulera la toute première vente live de sacs organisée par le jeune homme où 200 pièces seront mises aux enchères. Hasard -ou pas-, elle se déroulera pendant la fashion week parisienne.

Il faut s'attendre à des pièces rares et à des prix équivalents à une belle voiture de sport. Ainsi, le clou de la vente est un Birkin Hermès en cuir de crocodile du Nil zimbabwéen d'une beau blanc mat estimé à 80.000 euros. "Les sacs à main vintage sont au même stade que les montres il y a vingt ans", explique Matthew Rubinger. "Le marché connaît une croissance très rapide. On voit apparaître de nouveaux collectionneurs tous les jours. En 2015, on ne comprend pas que la valeur des sacs à main n'ai pas été reconnue plus tôt."

Le Birkin, une icône
Ces dernières années, ce qu'on appelle avec humour les "arm candies" atteignent des prix semblables à ceux des oeuvres d'art en salle de ventes. Le record est détenu par un Birkin Hermès en cuir de crocodile rouge brillant avec des petits fermoirs en or blanc 18 carats sertis de diamants vendu 203.150 dollars. Et devinez quel est le nom du commissaire-priseur de cette vente? Matthew Rubinger.

Ce modèle Hermès est sans conteste la crème de la crème du département sacs à main, notamment parce qu'il est parfaitement reconnaissable même s'il n'affiche aucun logo. La création de ce modèle est le fruit du hasard. En 1981, Jean-Louis Dumas voyage à côté de Jane Birkin sur le vol Paris-Londres. Quand l'actrice veut mettre le panier en osier qu'elle portait au bras à l'époque dans le compartiment à bagages, tout son contenu se renverse. En ramassant son fourbi, elle avoue au dirigeant de la maison Hermès qu'elle ne parvient pas à trouver un bon sac de week-end en cuir. Cette remarque ne tombe pas dans l'oreille d'un sourd et, en 1984, Hermès présentait le sac de week-end parfait, évidemment nommé Birkin. Trente ans plus tard, ce modèle est toujours ultra recherché, au point qu'il faut s'inscrire sur une liste d'attente pour espérer s'en offrir un.

Ce succès a naturellement un effet sur son prix aux ventes aux enchères. Un Birkin neuf en cuir vaut généralement autour des 5.000 euros. S'il est réalisé dans un cuir exotique, comme le croco, on atteint aisément le palier des 30.000 euros minimum. Les enchères sont plus ou moins au même niveau. D'autres sacs que le Birkin sont extrêmement recherchés, comme le Kelly, toujours signé Hermès, un sac à main portant le nom d'une fan de la première heure, Grace Kelly. Citons encore le 2.55 et le Timeless de Chanel, en cuir matelassé noir, également bien cotés sur le marché des enchères.

À quinze ans déjà, Matthew Rubinger. était obsédé par les sacs. Le jeune homme est aujourd’hui à la tête du département sacs à main de la maison Christie’s. ©Stefanie Keenan

Un senior de 26 ans
Matthew Rubinger a beau n'avoir que 26 ans, il a déjà dix ans d'expérience dans le domaine des sacs à main. "Je suis obsédé par les sacs. Ma mère cherchait un sac spécifique, je ne sais plus précisément lequel, et je l'ai aidée à le trouver sur Internet. Deux semaines plus tard, comme il ne plaisait pas trop à ma mère, je l'ai revendu, toujours sur Internet. J'ai fait un petit bénéfice, simplement grâce aux photos plus belles et à une description très détaillée du modèle. Du coup, j'en ai acheté deux autres et voilà! Très vite, j'ai ouvert ma propre boutique sur eBay. J'achetais toujours plus et toujours plus cher. Petit à petit, je suis devenu incollable sur les sacs à main. À l'époque, il n'existait pas de livres ni même d'experts dans ce domaine et j'ai donc dû me renseigner: discuter avec des vendeurs, des managers et des spécialistes du traitement du cuir. J'ai appris à identifier les moindres détails des sacs les plus chers. Cela m'a bien servi car c'est justement à cette époque que les faux sacs ont fait leur apparition. J'étais un des rares à jouer la carte de l'authenticité. Aujourd'hui encore, mes connaissances sont toujours au centre de mon business."

Matt Rubinger gérait sa boutique eBay tout en étudiant l'histoire. Un jour, il reçoit une offre d'emploi de Portero, une boutique en ligne d'articles de luxe de seconde main, qui lui demandait de créer un département accessoires. Il interrompt ses études pour relever le défi. En 2010, son diplôme en poche, il reçoit une offre de la maison de ventes aux enchères américaine Heritage, également désireuse de créer une division accessoires de luxe. Et cette division devient un succès phénoménal, comme en témoigne le prix record du Birkin rouge.

Une sélection des sacs de la vente: Chanel, Céline, Hermès, Dior ou Yves Saint Laurent, presque 200 pièces d'exception seront mises en vente le 9 mars prochain. ©RV

Commande spéciale
L'année dernière, le jeune spécialiste décide de quitter Heritage Auctions pour Christie's qui, avec la sus-nommée, est la seule maison à organiser des ventes live consacrées exclusivement aux sacs. Son choix n'est pas du tout du goût de Heritage Auctions qui lui intente un procès pour rupture de contrat et divulgation de secrets industriels. Cela ne fait pas reculer Rubinger, qui occupe aujourd'hui un des postes les plus influents dans la branche des sacs à main vintage.

Christie's, qui organisait des ventes de sacs très confidentielles et uniquement en ligne, l'a chargé de mettre en place un département sacs à main digne de ce nom. Ce qu'il a fait à partir de Hong Kong.
"Si l'on analyse le marché primaire, c'est en Asie que la plupart des nouveaux modèles de sacs sont vendus. Ce continent compte aussi de très nombreux collectionneurs. Fin novembre 2014, nous avons organisé à Hong Kong la première vente aux enchères live de sacs à main. L'offre était très différente de celle de Paris car l'Asie est un marché encore jeune et ce sont donc essentiellement les pièces iconiques extrêmement chères qui ont du succès. Notre plus belle pièce était un Diamond Birkin d'un an, dans la toute dernière couleur sortie. Un sac inabordable."

"À Paris, le marché est un peu plus mûr. Par conséquent, comme dans d'autres domaines des ventes aux enchères, les goûts sont plus sophistiqués. Les acheteurs recherchent surtout des pièces uniques. J'entends par là des éditions limitées et des commandes spéciales. La rareté est plus importante que la reconnaissance."

Les sacs à main sont au même stade que les montres il y a vingt ans. On voit apparaître de nouveaux collectionneurs tous les jours.
Matthew Rubinger

Pas de bavardage
Matthew Rubinger est l'un des rares hommes à évoluer dans ce monde féminin, ce qui engendre parfois des situations cocasses. "J'envisage les sacs d'un point de vue masculin. Quand j'arrive chez un client, je ne pense qu'à la valeur marchande et à la vente. Or, les collectionneuses veulent souvent discuter de la manière d'associer le sac à leur garde-robe ou au moment de le porter. Ce bavardage ne m'intéresse pas. Je me fais donc généralement accompagner par une personne qui se charge de cette partie de l'entretien. Et, dès qu'il est question d'argent, j'interviens", s'amuse Rubinger.

Étrangement, il ne les collectionne pas. "Quand je vois un sac fantastique chez un collectionneur, je n'ai pas envie de l'avoir, j'ai envie de le vendre! Par contre, ma fiancée, Jacquelyn, qui travaille dans la finance, en a une belle collection. Et je la laisse choisir ce qu'elle veut acheter." Qu'est-ce qu'il collectionne alors? "Les montres, le vin et les meubles. Quand nous avons emménagé à Hong Kong, j'ai acheté deux magnifiques chaises Eames chez Christie's."

La fiancée de Rubinger fait partie du groupe visé par ces ventes de sacs. "Dans toutes les catégories de ventes aux enchères, les hommes sont les plus gros acheteurs, bijoux compris. Les sacs sont la seule exception, ce qui dénote un glissement très intéressant. Grâce aux sacs à main, de nombreuses femmes, épouses de clients importants mais qui, elles, n'avaient jamais enchéri, vont avoir la joie de participer à une vente."

Pour la prochaine vente, Rubinger espère pouvoir aussi proposer des sacs pour homme. "Il y a de la demande. Mais, honnêtement, je n'ai pas encore réussi à rassembler suffisamment de pièces. Dommage, car les accessoires pour homme sont un segment en forte croissance. S'il n'en tenait qu'à moi, je vendrais des porte-documents Hermès, des valises Louis Vuitton, toute la gamme Goyard et peut-être des sacs de golf l'an prochain."

La vente aura lieu le lundi 9 mars à 11 heures. Exposition les 5, 6 et 7 mars. Avenue Matignon 9 à 75008 Paris. www.christies.com

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