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Un Belge cartonne à l'étranger avec une mode anti-gaspi

"Ne me demandez pas si je suis bien habillé, je m'en fiche royalement", avoue le jeune créateur belge Wim Bruynooghe. ©Kris De Smedt

Il a récemment ouvert sa propre boutique et on vient de lui proposer le poste de directeur créatif d'un nouveau label. Mais surtout, il figure dans la dernière liste '30 under 30' du magazine économique Forbes. Le créateur de mode belge Wim Bruynooghe fait, sans conteste, parler de lui. "Dommage qu'il faille figurer sur une liste Forbes pour vendre."

La chanteuse Adele y figure. Le joueur de tennis Novak Djokovic, DJ Snake et le pilote de Formule 1 Sebastian Vettel aussi. "Je suis bien entouré!", s'exclame le designer Wim Buynooghe. Nous le rencontrons dans sa boutique d'Anvers, où il a l'ambition de faire revivre l'esprit des salons parisiens. "Lorsque j'ai reçu un mail m'annonçant que j'étais en demi-finale pour la liste '30 under 30' de Forbes, je me suis dit "bah, je ne vais tout de même pas y arriver". Et puis, la veille de l'annonce officielle, j'ai reçu un message m'avertissant qu'il était très probable que je sois nommé. J'ai trouvé que c'était un honneur, surtout quand j'ai eu la short-list sous les yeux: il y avait aussi la créatrice de mode Simone Rocha, qui est arrivée en finale du prix LVMH."

À votre avis, à quoi devez-vous cette élection?
Wim Buynooghe: "Plus tard, j'ai vu que Kaat Debo, directrice du Musée de la Mode d'Anvers, faisait partie du jury pour la catégorie Arts. Peut-être que ça a joué un rôle."

©Kris De Smedt

Vous êtes très modeste. Cela doit faire partie de vos qualités, non?
(Rires) "Je suppose que oui, mais je ne me vante pas. L'objectif, c'est que ce que nos créations récoltent un jour une reconnaissance internationale et j'y travaille d'arrache-pied. Sur notre boutique en ligne par exemple, nous recevons de très nombreuses commandes d'Amérique. Mais il est dommage que, de nos jours, il faille figurer sur une liste Forbes pour vendre. Les gens sont opportunistes, non? C'est à moi de le gérer."

À l'académie, on apprend à créer à la perfection, mais on n'accorde que peu d'attention à l'aspect commercial. Pour vous, est-ce une lacune?
"J'entends souvent reprocher à l'académie de n'être pas suffisamment 'business wise'. Mais si vous ne savez déjà pas qui vous êtes en tant que créateur, comment savoir qui vous êtes en tant qu'entrepreneur? Et la création, c'est là qu'on l'apprend. L'aspect commercial, je l'ai acquis sur le tas. Après mes études, je ne savais absolument pas comment fonctionnait le système et, en fait, ça ne me passionnait pas non plus. Mon diplôme en poche, je voulais suivre une formation de master en sculpture, mais j'ai été directement demandé pour un trade show au Louvre. Ils voulaient absolument que je vienne avec ma collection de fin d'études. Alors, j'ai cherché un producteur et j'ai fait faire des étiquettes. Et j'étais là, avec une série d'une vingtaine de pièces. Pourtant, je n'ai rien vendu."

Mais la machine était lancée: peu après, vous avez commercialisé votre première collection.
"Oui, j'ai tout de suite été encouragé par la presse. C'était dynamisant et j'ai lancé ma première collection. Ce n'était pas prévu, tout s'est passé très naturellement. J'ai commencé avec beaucoup d'inconnues, bien sûr. Je fais des collections pour les gens qui aiment la mode et je suis inspiré par la couture de Cristobal Balenciaga que je mélange au sportswear. Chez moi, il y a aussi le côté théâtral, l'influence des danseuses de flamenco, par exemple."

En créant des pièces qui peuvent se porter plus d’une saison, Wim Bruynooghe se positionne contre le gaspillage. "Si vous achetez une veste chez moi, vous savez que vous pourrez la porter dix ans." ©Kris de Smedt

Couture et sport, une combinaison pas évidente, non?
"Non effectivement, mais les plus belles choses naissent des paradoxes. Parfois, vous réunissez des choses et vous arrivez à des combinaisons surprenantes."

Devez-vous faire beaucoup de concessions maintenant que vous évoluez dans le circuit commercial?
"Au début, je pensais que oui, mais j'ai appris qu'il ne fallait pas trop céder, mais faire son truc, tout simplement. Quand on fait quelque chose avec amour, c'est toujours bien. Je ne voudrais pas paraître prétentieux, mais il y a des créateurs qui pleurnichent parce qu'ils ne peuvent plus faire ceci ou cela une fois qu'ils passent au niveau commercial. Ce n'est pas mon genre. Après la phase de création, Laur, mon fiancé qui est aussi mon bras droit, intervient: s'il me dit qu'une manche doit être ajustée, je le fais. Il a un oeil très pragmatique et regarde la collection en tant que styliste -je ne suis pas du genre à concevoir une silhouette complète. Il est du genre à me dire "Cette veste doit aller avec ce pantalon". Il est beaucoup plus à la mode que moi. Ça ne m'intéresse pas autant. Ne me demandez pas si je suis bien habillé, je m'en fiche royalement."

Aviez-vous la vocation d'être créateur?
"Non, mais j'ai toujours aimé dessiner. Je tiens ça de mon père, qui aime plutôt dessiner pour se moquer des gens: il réalise des caricatures. Enfant, je devais aller au foot et ça me rendait très malheureux. Alors, je restais à la cantine à faire des dessins. En humanités, c'était la même chose. Finalement, en troisième, j'ai pu aller en humanités artistiques. Je m'y suis épanoui, mais je ne savais pas encore si je voulais étudier la mode. Je voulais créer des mondes. Comme projet de fin d'étude, j'avais imaginé un personnage avec toute une garde-robe. Ça m'a donné envie de faire de la mode, mais la peinture m'aurait tout autant plu. J'ai passé l'examen d'entrée au département mode de l'Académie d'Anvers et ils ont aimé ce que je faisais. Tout s'est fait par hasard. Je n'aime pas calculer cinq coups à l'avance: ça doit être sincère, sans business plan. C'est peut-être bien comme ça, parce que le système de la mode est un serpent qui se mord la queue."

Wim Bruynooghe n’est diplômé de l’Académie de la mode d’Anvers que depuis trois ans, mais il a déjà son label, sa boutique et la reconnaissance internationale. "Je n’aurais jamais cru me retrouver sur la même liste qu’Adele." ©Kris De Smedt

Que voulez-vous dire?
"Ce qu'on attend aujourd'hui des designers... c'est sans fin. Les grands peuvent suivre, mais les jeunes créateurs ont du mal. Souvent, les boutiques sont obligées d'acheter une pré-collection d'une grande marque s'ils veulent avoir la collection principale: du coup elles n'ont plus de budget pour lancer des jeunes labels. L'univers de la mode est globalisé. C'est pourquoi je n'ai rien contre le fait de mettre la main à la pâte. Vous ne pouvez pas être paresseux et penser que tout va réussir: si ça ne marche pas, c'est signe que vous ne travaillez pas assez."

Donc, vous travaillez beaucoup?
"Absolument. Je suis un bosseur."

Cousez-vous encore?
"Pas pour la production, mais tout est fabriqué en Belgique. On me fait souvent la remarque que notre qualité est du niveau du célèbre grand magasin de luxe new-yorkais Barneys: c'est exactement ce que je veux. Je travaille énormément sur les prototypes et je crée de nouvelles formes. Il est important pour moi de faire ce travail d'exécution. Je trouve que c'est un travail noble."

Avez-vous un financier?
"Non, mais mes parents me soutiennent financièrement. Mon père y croit et il veut que ça marche. Parfois, je suis limité en termes de budget, nous devons revoir nos ambitions à la baisse: par exemple, ne pas montrer la collection à Paris. Mes parents m'ont toujours soutenu quand je suis allé étudier la mode, mais ils ne savaient pas encore ce que ça allait coûter! (Rires) Jusqu'à présent, ça a été un très gros investissement et je le respecte."

©Kris De Smedt

Suzy Menkes, une des grandes prêtresses de la mode, a écrit il y a quelques années qu'il n'y avait pratiquement plus de jeunes créateurs parce que l'industrie ne leur donnait pas leur chance.
(Véhément) "Ils sont là, mais on ne les remarque pas. Il y a un très grand nuage, comme je l'appelle, sur lequel tout le monde ne fait que crier pour que la presse vienne voir. Ce sont surtout les grandes maisons qui font ça, si bien qu'il est presque impossible de remarquer les jeunes créateurs."

Qui sont vos clients?
"Les gens qui aiment la mode, c'est clair. Et qui ont de l'argent! (Rires) Ou pas, parce que si vous aimez une pièce, vous économiserez pour vous l'offrir. Bien sûr, mes collections sont plus chères parce qu'elles sont produites en Belgique et que nous employons que deux couturières."

Quand vous voyez que les jeunes s'attendent à acheter une silhouette complète pour 30 euros, cela ne vous inquiète pas?
"Je ne sais pas. D'une part, il y a de plus en plus de gens qui veulent plus de qualité et qui sont prêts à dépenser pour des pièces qui durent. D'autre part, vous avez ceux qui veulent tout, mais qui ne veulent pas payer le prix. Je ne supporte pas ça: un T-shirt pour 5 euros, ça ne va pas! Mais voilà, si vous avez moins d'argent, vous ne pouvez pas acheter de vêtements coûteux et je ne peux pas en vouloir à ceux qui sont dans ce cas. Au Royaume-Uni, on constate que tout doit avoir l'air super cool, mais que la qualité peut être de la merde parce qu'on ne porte jamais une pièce plus d'une fois. Beaucoup de vêtements sont produits par des enfants et avec des procédés nocifs pour l'environnement, mais ces consommateurs s'en contrefichent. Bah, je ne vais pas rééduquer les gens."

Beaucoup de vêtements sont fabriqués par des enfants et avec des procédés nocifs pour l'environnement. Mais je ne vais pas rééduquer les gens.
Wim Bruynooghe

Mais avec des pièces qui durent plusieurs saisons, vous prenez un parti anti-gaspi.
"Oui, c'est notre façon de travailler de manière durable. L'avantage, c'est aussi qu'on peut faire une taille 44 ou 46. Et si vous achetez une veste chez moi, vous savez que vous pourrez la porter pendant dix ans. Je ne veux pas paraître nostalgique, mais autrefois, une veste, c'était un investissement. Quand elle commençait à s'user, on la faisait réparer: on ne fait plus ça. C'est aussi pourquoi je ne vais pas raconter une nouvelle histoire à chaque saison, je continue à construire sur ce qui existe déjà. Regardez les collections du créateur japonais Issey Miyake, c'est une oeuvre à part entière. Ce n'est pas parce qu'une poignée de créateurs a décidé de faire du 'east block disco' que tout le monde doit suivre. Pour moi, ce qui est important, c'est de montrer clairement ce que représente la marque Wim Bruynooghe."

Avez-vous encore un rêve?
"Faire un beau livre avec des images qui ne soient pas nécessairement à la mode. Et défiler: ce serait fantastique, mais ce n'est pas encore à l'ordre du jour. Je voudrais d'abord me concentrer sur la réalisation de bonnes collections. C'est déjà beaucoup."
www.wimbruynooghe.com

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