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Jamel Shabazz, ex-gardien de prison, devient le "Run-DMC" de la photographie

Le dernier shooting du photographe Jamel Shabazz est un retour à sa jeunesse. ©Back in the Days by Jamel Shabazz, courtesy powerHouse Books

Le nom de Jamel Shabazz ne vous dit rien? Attendez d'avoir vu ses photos et vous le retiendrez! Ses images de la scène hip-hop new-yorkaise des années 80 ont aussi inspiré le créateur de mode Marc Jacobs. "Ma motivation? Faire du monde un endroit plus beau."

Quand Marc Jacobs crée une collection inspirée du hip-hop, ce sont ses photos qu'il consulte. Quand nous pensons aux heures de gloire de Run-DMC, ce sont ses clichés qui nous viennent à l'esprit. Quand la marque de jeans Lee recherche un photographe pour immortaliser son passé hip-hop pour fêter son 130ème anniversaire, c'est lui qu'on appelle.

Jamel Shabazz a capturé le New York des années 80 comme Dorothea Lange l'a fait pour la Grande Dépression. ©rv

Jamel Shabazz, photographe américain aujourd'hui âgé de 58 ans, a su capturer comme nul autre l'ambiance street du New York de la fin des années 70 et du début des années 80. Breakdancers cool, graffeurs rebelles et musiciens branchés traînant dans leur uniforme -jeans Lee, lunettes Cazal, Adidas sans lacets, casquettes Kangol et énormes ghettoblasters. Shabazz, kid de Brooklyn, s'est glissé parmi eux et a appuyé sur le déclencheur au bon moment.

L'Afro-Américain était aussi jeune que déterminé. "C'étaient mes amis. J'étais l'un d'eux, mais je ressentais aussi le besoin de documenter notre époque. Dès le début de ma carrière, j'ai su que mes images deviendraient importantes."

©Back in the Days by Jamel Shabazz, courtesy powerHouse Books

Do the right thing

Il avait raison. Ses photographies font partie d'importantes collections muséales comme le Whitney Museum of American Art. Elles ont fait l'objet d'expositions. Elles ont figuré sur des pochettes de disques. Elles sont reprises dans une foule de livres, de journaux et de magazines. Pourtant, sa carrière n'a pas commencé de façon si professionnelle.

©Back in the Days by Jamel Shabazz, courtesy powerHouse Books

Shabazz se met à photographier ses amis dès l'âge de 15 ans. Inspiré par son père, qui était photographe de l'US Navy, il fait son oeil dans des livres de photos et des magazines d'images comme 'Life' et 'National Geographic'.

Durant son service militaire, Jamel Shabazz passe trois ans en Allemagne et, quand il rentre chez lui à Brooklyn, durant l'été 1980, il réalise que son quartier a complètement changé. "La ville de ma jeunesse me manquait tellement que je me suis mis à faire des photos pour en garder le souvenir. La photographie est devenue mon journal intime visuel."

En 1983, Shabazz commence à bosser: il est gardien de prison. Un job qui remplit ses journées de crime, de misère et de racisme. Pendant la pause de midi, il sort se balader, prendre des photos ou visiter des musées. Quand le hip-hop fait un premier come-back en 2000, Shabazz déplore que seules les grandes stars bénéficient de l'attention des médias et non les personnes ordinaires qui ont fait la grandeur du genre dans les années 70 et 80.

©Back in the Days by Jamel Shabazz, courtesy powerHouse Books

Un de ses collègues de la prison lui conseille de réunir ses photos dans un livre. Armé de son courage et de quelques tirages, il se rend chez l'éditeur Powerhouse. Son premier opus, 'Back in the Days', paraît en 2001: il s'écoule à 35.000 exemplaires. Ce succès retentissant lui vaut une célébrité immédiate: en 2003, il décide de se consacrer à plein temps à sa carrière de photographe.

Les commandes de magazines et de labels de mode se succèdent. Parallèlement, Shabazz pioche dans ses archives pour de nouveaux ouvrages. Durant toutes ces années, son style et ses sujets restent les mêmes, fidèles à ses quartiers familiers de New York, Brooklyn, Queens, Harlem et Lower Manhattan, à la croisée du documentaire et de la mode.

A better world

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Bien qu'il soit à la retraite, il a accepté un commande pour le label de jeans Lee. "Cette marque est le symbole de ma jeunesse." Pourquoi combine-t-il travail personnel et commandes pro? Cela n'affecte-t-il pas son indépendance artistique en tant que photographe documentaire? "Il n'y a pas vraiment de différence entre les deux", répond Shabazz.

"Je tiens à prendre des photos qui ont du sens. Et c'est toujours moi qui choisis le décor, soit les rues où j'ai réalisé mes clichés emblématiques dans les années 80."

L'espace d'un instant, nous soupçonnons un brin de nostalgie chez cet artiste, mais il dément. "Je ne reste pas coincé dans le passé et je me concentre sur le présent. Mais je regrette le début des années 80, avant que ma ville succombe aux épidémies de crack et de sida: depuis, notre vie a changé à jamais."

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Comme il aimait photographier les hipsters de son époque, on le qualifie de précurseur de la photo street style. D'ailleurs, Scott Schuman, street styler et créateur du blog The Sartorialist, est son plus grand fan. Shabazz, lui, estime qu'il n'a que documenté sa communauté.

Breakdancers cool, graffeurs rebelles et musiciens inspirés traînant en Adidas sans lacets, un ghettoblaster sur l'épaule.

Dans ce cas, on peut dire que le photographe a capturé le New York des années 80 comme Dorothea Lange l'a fait pour la Grande Dépression et Larry Clark pour le nihilisme des années 90. En d'autres termes, il est le porte-parole visuel de sa génération, qui est loin de se limiter au seul hip-hop.

"Mes photos reflètent plus que ça: il y a aussi le jazz, le R&B, la salsa et le reggae. Même dans le cas de mes plus célèbres clichés hip-hop, le sens dépasse largement la seule culture musicale. Mon but ultime est d'utiliser mes images pour faire du monde un endroit meilleur, plus juste et plus paisible."




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