sabato

La vie en quarantaine vu par 5 photographes de Sabato

Le confiment vu par Karel Duerinckx. ©Karel Duerinckx

Ces dernières semaines, nous passons nos journées à la maison. Les photographes de Sabato sont également restés chez eux, dans leur "univers intérieur". Ils expliquent ici comment ils ressentent cette vie entre quatre murs, dans leur jardin, le petit bois et les rues voisines. En texte et en image.

Marie Wynants

Marie Wynants (26 ans) s’est fait connaître en 2016 avec ses photos du groupe Oscar and the Wolf. Aujourd’hui, elle combine des jobs dans la musique avec la photographie de mode. Elle vit à Anvers avec Mathieu Terryn, le chanteur de Bazart

mariewynants.com @marie_wynants

“Beaucoup cuisiner, rester des heures à table et boire pas mal de vin: cette photo résume parfaitement ce que je fais en cette période de coronavirus. Mais elle se rattache également à une ancienne série, que j’ai intitulée ‘Post-dinner Tables’. En parcourant mes archives par ennui, j’en ai retrouvé quelques-unes. J’avais arrêté la série par manque de temps, mais je suis maintenant très enthousiaste à l’idée de la reprendre."

"Une table sur laquelle on vient de manger dégage une ambiance mystérieuse: de quoi a-t-on parlé? Qui était à table? Pourquoi ces personnes étaient-elles réunies? Lorsqu’on regarde la photo, c’est toute une histoire qui se tisse. Une ‘Post-dinner Table’ est une nature morte qui s’est formée spontanément. Elle est impossible à recréer. J’ai déjà essayé, mais on sent directement que c’est faux. Ce genre de photo ne fonctionne que si elle est authentique.”

Le confiment vu par Marie Wynants. ©Marie Wynants

“Cette nature morte a également été créée lors d’un tête-à-tête en confinement avec mon compagnon, devant une table magnifiquement dressée avec notre nouveau service, créé par Ann Demeulemeester. Au menu: cabillaud aux aubergines. Un ami chef nous avait donné un gros morceau de poisson parce que son restaurant devait fermer. La tête se trouvait encore dans le frigo et je l’ai déposée à côté, pour un côté plus dramatique, avec les vieux journaux qui emballaient l’ancien service avec lequel nous mettions la table. Pour le reste, je n’ai rien déplacé. J’adore le côté négligé et désordonné de ces tables embarrassées. Pour moi, ça peut même être sale, avec une cigarette écrasée dans les aliments.”

"Mon agenda est pratiquement vide: toutes les marques de mode et les musiciens ont annulé leurs shootings."
Marie Wynants

“Mon appartement à Anvers est assez spacieux et dispose d’un petit jardin. Pourtant, je me sens souvent coincée entre mes quatre murs. Dans ce cas, je sors marcher. Je suis plus sportive que jamais et je m’entraîne maintenant pour les Ten Miles. Mon agenda est pratiquement vide: toutes les marques de mode et les musiciens ont annulé leurs shootings. Mon travail et mon équipe me manquent énormément. Mon job, c’est mon exutoire créatif."

"En même temps, il y a aussi de bons côtés: les jours et les heures s’estompent, un avantage pour la mauvaise dormeuse que je suis. Pour la première fois de ma vie, je ne m’en préoccupe pas: je ne dois de toute façon pas me lever tôt le lendemain, car je n’ai rien de prévu. Je n’ai pas non plus besoin d’aller me coucher à l’heure. J’ai énormément de temps pour cuisiner et manger.”

Karel Duerinckx

Karel Duerinckx (40 ans) vit à Meise. Il est portraitiste dans l’âme et travaille pour des magazines, des journaux et des campagnes publicitaires. Dans son travail personnel, il utilise notamment l’ancien procédé au collodion. 

 karelduerinckx.be @karel_duerinckx

“Distanciation sociale, ennui et contacts sociaux limités: tels étaient mes trois points de départ pour cette photo. J’ai opté pour une fête d’anniversaire avec seulement deux enfants, où personne ne s’amuse. Malgré les joyeux lampions, l’ambiance est glaciale. Cette petite maison délabrée de Natuurpunt se trouve près de chez moi et sera bientôt rénovée. Mais dans l’état actuel, ce cadre correspondait parfaitement à mon idée."

"C’est une maison sans murs ni portes, mais les enfants restent quand même à l’intérieur. J’ai demandé à ma fille et un copain de poser, une des rares fois où j’ai placé mes propres enfants devant l’objectif. Comme tous les parents, je prends des photos avec mon GSM pour les envoyer à la famille, mais je n’avais encore jamais réalisé leur portrait dans mon propre style photographique.”

Le confiment vu par Karel Duerinckx. ©Karel Duerinckx

“Travailler à la maison avec deux jeunes enfants, ce n’est pas évident! C’est pourquoi je vais tous les jours quelques heures dans mon studio. Comme presque toutes mes commandes sont au point mort, je me concentre sur des projets personnels. Là, je ne souffre pas encore du confinement, mais si la situation se prolonge, ce sera certainement le cas. Mon frère vit dans un appartement à Madrid, et il n’a absolument pas le droit de sortir: c’est terrible, même sortir les poubelles est devenu un événement!"

"D’un coup, tout le monde se dit bonjour avec une amabilité presque obsessionnelle."
Karel Duerinckx

"En comparaison, la Belgique offre encore une ambiance de vacances. À comparer, ma maison avec jardin, en face d’un terrain de foot avec un local du Chiro, c’est un luxe. Je fais aussi régulièrement de la marche et du vélo. Ce qui me frappe, c’est que, d’un coup, tout le monde se dit bonjour avec une amabilité presque obsessionnelle. C’est assez hypocrite, parce que je fais ça depuis des années et que personne ne me répondait jamais. Mais aujourd’hui qu’un virus sévit dans le pays, ça a changé! J’espère que ça deviendra une habitude, même si j’en doute.”

Alexander d’Hiet

le Brugeois Alexander D’Hiet (37 ans) réalise des portraits et des reportages pour les médias. Il est également photographe de tournée pour le groupe belge Balthazar. 

alexdhiet.com @alexander_dhiet

“La photo de nuages est plutôt atypique de ma part, car la nature n’apparaît que rarement sur mes photos et je photographie généralement en ville. Mais un soir, quand j’ai vu ce ciel aux couleurs inouïes rempli d’oiseaux, je n’ai pas pu m’empêcher de m’arrêter. Pendant au moins une heure, je suis resté au milieu de la route à photographier le ciel. Les passants me regardaient bizarrement, mais je voyais qu’il y avait là une bonne photo à faire: des couleurs spectaculaires et des nuées d’oiseaux dans la dernière lumière du jour."

Le confiment vu par Alexander d'Hiet. ©Alexander d'Hiet

“Ma vie est identique à ce qu’elle était avant le confinement, ou presque."
Alexander D’Hiet

"Pour moi, c’est généralement comme ça que ça marche: je ne travaille jamais à partir d’un plan préétabli ou d’une série. Je sors et je me laisse guider par ce que je rencontre. Cet autoportrait est également le fruit du hasard. En descendant les escaliers, j’avais aperçu mon ombre dans le miroir et la lumière tombant sur le cadre doré. "

"Il y a quatre ans, je n’avais encore jamais touché un appareil photo. Maintenant, la photo, c’est ma vie. Jusqu’à 33 ans, je vivais pour voyager. Lorsque je suis parti faire du surf au Portugal, mon frère m’a demandé pourquoi je n’emportais pas d’appareil photo. J’ai alors acheté un appareil d’occasion, que je parvenais à peine à mettre en marche. Heureusement, un copain m’a appris quelques rudiments. Depuis lors, je suis obsédé par la photo.”

Le confiment vu par Alexander d'Hiet. ©Alexander d'Hiet

“Ma vie est identique à ce qu’elle était avant le confinement, ou presque. Comme toujours, je sors seul tous les jours. Parfois je rentre à la maison avec deux cents photos pour la poubelle, parfois j’ai plus de chance et il y en a quelques-unes à garder. Je n’aime pas qu’il y ait des personnages sur mes photos, sauf des silhouettes, ombres ou fragments. Le fait qu’il n’y ait presque plus personne dans les rues me convient donc très bien. "

"Comme mes amis ne peuvent plus passer me voir, mes soirées sont monotones. Mais tant que nous pouvons aller dehors et qu’il fait beau, ça me va. Quand la crise sanitaire a commencé, j’avais très peur de tomber malade. À chaque quinte de toux, je pensais que j’allais mourir. Comme je suis diabétique, je suis à risque. Depuis que je ne suis plus les actualités, cette peur est passée.”

Martina Bjorn

Martina Bjorn (39 ans) est née en Suède. Elle a étudié l’architecture à l’Académie des Beaux-Arts de Paris et vit à Bruxelles. En plus d’être photographe, elle est également architecte et dirige son propre studio d’identité visuelle. Elle est mariée avec l’architecte David Van Severen. 
martinabjornstudio.com @martina_bjorn_studio

"En général, mes photos ne se révèlent pas tout de suite. Non que je veuille absolument être mystérieuse, mais je vois certaines choses différemment. Cette photo capture aussi bien la réalité que la magie. C’est une composition qu’on ne comprend pas d’emblée. Je l’ai prise le soir, quand les enfants étaient couchés. Tandis que je me promenais dans le jardin, j’ai pointé mon objectif sur la lune. C’est pourquoi j’ai intitulé cette photo ‘Moon Conversation’."

"Les lignes blanches à l’arrière-plan, qui rappellent les installations au néon de l’artiste Lucio Fontana, en sont le résultat. Je travaille de manière très intuitive et je laisse faire le hasard. Je sais quel est l’effet d’une longue vitesse d’obturation et d’un faible clair de lune, mais le résultat final est surprenant.”

Le confiment vu par Martina Bjorn. ©Martina Bjorn

"Maintenant que la famille passe toute la journée à la maison, je n’arrive pas à trouver la concentration nécessaire pour travailler. Ça me frustre. Par conséquent, je cherche d’autres exutoires à ma créativité, comme le jardinage ou la réalisation de petites natures mortes chez moi. Comme le monde est en pause, nous avons l’impression d’être une autre personne. Pour l’instant, je ne suis pas la photographe ambitieuse à l’agenda bien rempli. Et même si le défi lié à mon travail me manque, le calme et la tranquillité me font aussi du bien.'

"J’espère que nous vivrons un peu plus lentement et prendrons davantage soin de la planète."
Martina Bjorn

'C’est un moment pour me rapprocher de mes enfants et de mon mari. Pour moi, le confinement n’est pas tout noir ou tout blanc, mais les deux! Je pense qu’il y aura un avant et un après coronavirus. Même si notre situation en Europe est encore relativement confortable, car nous bénéficions d’un filet de sécurité sociale, de soins de santé abordables et de produits alimentaires en suffisance."

"Cependant, le confinement nous oblige à réfléchir à notre façon de vivre, de travailler et de consommer. Devons-nous être constamment joignables? Est-il nécessaire d’acheter autant? J’espère que nous vivrons un peu plus lentement et prendrons davantage soin de la planète et de tous ceux qui ont besoin de notre aide. Il y a là une grande opportunité pour chacun, une fois que la vie normale reprendra son cours.”

 Wouter Maeckelberghe

Le Gantois Wouter Maeckelberghe (28 ans) a étudié les sciences politiques, mais s’est ensuite tourné vers la photographie. Il combine maintenant reportages journalistiques et portraits. woutermaeckelberghe.com @woutermaeckelberghe

“En ces temps de crise sanitaire, la télévision est devenue le moyen d’information par excellence et les journaux télévisés réalisent des chiffres d’audience record. D’où mon idée de couvrir la crise du coronavirus à travers la télé d’autres personnes. Chaque jour à 18h30, armé de mon appareil photo, je marche dans les rues de Gand. Sans que les gens ne s’en rendent compte, je ‘vole’ une image de leur rituel du soir: chez eux devant la télévision. Cette photo est tirée d’une série."

Le confiment vu par Wouter Maeckelberghe. ©Wouter Maeckelberghe

"Ça peut paraître étrange, mais, pour moi, ça reste de la photographie de reportage, même si je photographie un écran. Rien n’a été mis en scène. Le photographe Henri Cartier-Bresson parlait de “l’instant décisif”, un point culminant dramatique sur le plan visuel et historique. Une fraction de seconde que le photographe doit reconnaître et capturer. Pour moi, il en va de même pour la télévision: ça se passe aussi en direct et il faut également déclencher au moment parfait.”

“Le confinement n’est pas une excuse pour ne plus photographier."
Wouter Maeckelberghe

“Je pense que les photographes parviennent mieux à gérer l’isolement. Nous sommes habitués à retoucher des photos pendant des journées entières, dans la solitude. Et lorsque nous faisons le portrait de quelqu’un, en réalité, nous sommes seuls. Hormis un court bavardage, nous n’avons que peu de contact avec la personne qui se trouve devant l’objectif. Il m’est difficile de photographier et discuter en même temps. Je vole mon instant et je repars."

"Lorsque j’ai commencé à travailler en tant que photographe, il y a cinq ans, j’avais du mal à supporter cette solitude. Maintenant, je m’y suis habitué. Le confinement actuel n’est pas encore un problème pour moi. Même si je n’ai pratiquement aucune mission, je ne me suis encore jamais ennuyé. Je me suis mis à au jogging et je monte un nouveau site web.”

“Le confinement n’est pas une excuse pour ne plus photographier. Même si nous devions ne plus pouvoir sortir, je pourrais continuer à prendre des photos dans mon appartement. Mon projet actuel: faire le portrait de personnes qui sortent dans la rue, comme les propriétaires de chiens, les joggeurs, les livreurs Deliveroo et les facteurs.”

Lire également

Publicité
Publicité