sabato

Aube Vandingenen: le nouveau visage de l'escrime belge

©Kim De Graeve

Quand son grand-père a mis une épée entre les mains de sa petite-fille de sept ans, personne ne s'attendait à ce que, dix ans plus tard, Aube Vandingenen remporte une Coupe du monde. Et encore moins à ce que sa volonté de participer aux Jeux Olympiques de 2024 l'amène à Paris.

Au Centre Sportif Pierre Brossolette, Aube Vandingenen, en nage, vient nous saluer. "J'ai battu Giulia Rizzi 5 contre 3", chuchote-t-elle à son père. Ici, près de Paris, l'Italienne de 28 ans qui vient d'entrer dans le top 20 mondial n'est pas sa seule sparring-partner de haut niveau. Plus tard, la Belge se mesurera à l'Américaine Kelley Hurley (29 ans), médaille de bronze aux Jeux Olympiques de 2012.

Outre celles qui viennent de France, il y a des escrimeuses venant du Canada, d'Italie, de Chine et de Hong Kong. D'après le maître d'armes Daniel Levavasseur (70 ans), cinq des dix meilleures escrimeuses du monde sont ici. À partir d'octobre 2018, Vandingenen pourra s'entraîner chez lui. À la fin de l'année dernière, elle a remporté un des six tournois de la coupe du monde, au Salvador. "Une future grande", déclare son mentor.

©Thomas De Boever

La formation individuelle de Vandingenen avec Levavasseur est déjà terminée. "Physiquement, il est toujours incroyablement bon", déclare-t-elle. "Il m'enseigne surtout la technique, la tactique et la perspicacité. Les situations de jeu, les mouvements possibles des adversaires et la façon de les contrer. C'est un homme gentil et doux, même s'il peut se montrer strict, et je suis très heureuse de suivre son enseignement. Même si je suis morte après un tournoi de week-end, il faut que je m'entraîne! On doit me modérer..."

Nous l'observons de continuer à s'entraîner: endurance, force, vitesse et jeu de jambes. Dans son duel avec Hurley, elle incarne la beauté de l'escrime. C'est un sport de coordination et de maîtrise extrêmement élégant. Un mélange de combat et de ballet. Techniquement, elle peut affronter son adversaire, mais vitesse et énergie sont à améliorer: elle perd 15 à 9.

Diamant brut

Aube Vandingenen est membre du club gantois Catena, après une formation à la Koninklijke en Ridderlijke Sint-Michielsgilde de Gand (le plus ancien club d'escrime du monde) ainsi qu'à Tourcoing et Bois-le-Duc, avec l'escrimeur olympique néerlandais Bas Verwijlen. "En Belgique, je ne peux m'entraîner que contre des femmes qui ont à peu près mon niveau. Ou contre des seniors masculins, mais, avec eux, le gap est trop grand. Les bonnes adversaires féminines, je ne les ai rencontrées qu'aux tournois. Celles qui m'ont battue. Enfin, jusqu'à présent..."

L'équipe de Levavasseur compte treize escrimeuses, dont la Tunisienne Sarra Besbes (29 ans), sixième aux Jeux Olympiques de Rio, et l'Italo-Brésilienne Nathalie Moellhausen (33 ans), qui a remporté le championnat panaméricain. "Quand j'ai appris qu'il restait deux places, je n'ai pas hésité. Je veux pratiquer l'escrime à un niveau professionnel", déclare la Gantoise. "La France est aussi un choix logique: ma formation est celle de l'école française, et je parle mieux français qu'allemand ou italien. Tout le monde me la recommandait. Bas et un autre de mes maîtres gantois m'ont présentée et, une semaine plus tard, j'ai pu venir m'entraîner."

Dès le premier jour, Levavasseur a été convaincu, nous explique-t-il: "Un diamant brut. Une future grande. Elle pige vite. Maintenant, il est temps de travailler la discipline, l'organisation et la méthodologie même si elle est déjà bien structurée. Nous verrons dans quelques années ce qui en résultera. Il ne faut pas aller trop vite. Le plus important, c'est qu'elle soit là quand elle sera passé dans la catégorie senior."

La ténacité avec laquelle Aube Vandingenen lutte pour atteindre son objectif ultime -les J.O. de 2024- force le respect. "J'abandonnerais tout pour ça!" ©Thomas De Boever

Agenda de CEO

Levavasseur n'a jamais été un escrimeur de haut niveau, mais, en tant qu'entraîneur, il est une sommité mondiale. Il a été entraîneur national de France, du Canada et de Chine. Il a aussi été le mentor de la championne olympique et double championne du monde Laura Flessel, actuelle ministre française des sports. En 2011, il a également apporté à Li Na son titre mondial. Et en 2012, il a coaché la Chine, qui a décroché sa neuvième médaille d'or olympique.

"On me demande toujours si je suis à la Topsportschool, l'école de sport de haut niveau", soupire l'escrimeuse. "Mais non. En escrime, il y a trois disciplines: l'épée, le fleuret et le sabre. Il y a quelques années, on a créé une Topsportschool pour le sabre, mais pas pour l'épée, mon arme. Je n'ai pas le statut de sportif de haut niveau et je ne bénéficie d'aucun soutien. Je vais dans une école secondaire ordinaire, ce qui signifie trois fois plus d'heures de cours que dans une école de sport."

Mon père dit que j'ai un agenda plus chargé que celui d'un CEO. Il a été ceo, mais je ne l'ai jamais vu jongler avec son planning comme moi.
Aube Vandingenen

Ce qui ne l'a pas empêchée de progresser: elle est en sixième, section économie-langues modernes avec une année d'avance. "Combiner les deux est très difficile. Trouver du temps pour m'entraîner est un casse-tête: 32 heures de cours par semaine, 15 d'étude, de travaux de groupe et de devoirs, plus les cours, tests et devoirs à rattraper lorsque je reviens de l'étranger."

"Parfois, je suis jalouse des escrimeuses au sabre ou de mes concurrentes en France, en Italie et en Russie. Mon père dit qu'avec mes heures de cours, mon temps de travail à la maison pour l'école, mes séances d'entraînement, mes voyages et mes journées de tournoi, j'ai un agenda plus chargé que celui d'un CEO! Il a lui-même été CEO, mais je ne l'ai jamais vu jongler avec son planning comme moi."

Mentalement, elle a dit déjà au revoir à l'école. Depuis l'été dernier, elle se focalise sur l'escrime. "Après une réunion avec le Vlaamse Schermbond et le cabinet du ministre flamand des Sports, Philippe Muyters, mon père m'a demandé si je voulais vraiment faire ça, jusqu'au bout. Je lui ai dit que c'était mon voeu le plus cher. Il m'a répondu "OK, on y va, mais il faudra tout faire nous-mêmes". À partir du moment où vous le savez et où vous l'acceptez, vous pouvez avancer. À partir du mois d'octobre, je vais me consacrer entièrement à l'escrime pendant un an, ici, à Paris. Et, si tout va bien, je combinerai mes entraînements avec des études d'économie à la Sorbonne."

©Thomas De Boever

Tout pour l'escrime

L'escrime est considérée comme un sport élitiste. "L'escrime récréative est assez accessible et mon club est facilement abordable", dément la Gantoise. "Évidemment, si vous pratiquez l'escrime à un certain niveau, cela devient plus cher. Un équipement coûte facilement 2.000 euros. Et il y a les frais de déplacement. L'année dernière, je suis allée en Suisse, en Serbie, en Allemagne, en Autriche, au Bahreïn, au Salvador, en Slovaquie, au Danemark et en Pologne. Sans compter l'entraîneur, le psychologue du sport, le kiné..."

"S'entraîner à Paris n'est pas bon marché. Bref, le budget annuel est considérable", confirme Luc Vandingenen. Heureusement, il peut assurer: il y a quelques années, ses partenaires et lui ont vendu leur société de sous-titrage Bti Studios qui, avec 16 bureaux dans 13 pays, emploie 600 collaborateurs. "Et j'ai de la chance d'avoir un maître extraordinaire qui ne me compte rien", ajoute sa fille. Il s'agit de Anne Verschraege, professeur d'éducation physique à la retraite. "J'avais sept ans quand elle a commencé à m'a enseigner l'escrime et à me soutenir. Pourtant, elle m'a très vite dit "À un moment donné, tu me quitteras et tu devras chercher un autre maître". Je l'appelle tous les jours. J'ai beaucoup de respect pour elle. Même Levavasseur ne peut pas la replacer."

S'entraîner et se voir progresser, c'est une drogue!
Aube Vandingenen

En plus du budget annuel que son père lui alloue, il y a le coût personnel. La ténacité avec laquelle elle se bat pour atteindre son objectif ultime, les Jeux Olympiques de 2024, force le respect. L'année dernière, elle a passé 20 week-ends loin de chez elle, souvent seule avec son père, tandis que sa mère et son petit frère restaient à la maison. "Notre vie de famille tourne autour de l'escrime. Rares sont les conversations sur un autre sujet. Je n'ai pas vu ma meilleure amie depuis deux mois, mais elle me soutient: elle sait que je poursuis mon rêve."

Et elle a aussi un amoureux. "Escrimeur lui aussi. Nous nous entraînons ensemble. Et nous sommes tous deux d'avis que l'escrime est prioritaire, y compris sur notre relation. S'entraîner et se voir progresser, c'est une drogue au point que, quand je fais une belle prestation, cela ne fait aucun doute pour moi que j'abandonnerais tout pour l'escrime. Les gens ne comprennent pas toujours, mais moi, je suis comblée."

Après la semaine à Paris, il y a un tournoi junior de Coupe du monde à Dijon. Lors des poules, Vandingenen a remporté cinq matches sur six. Avant de s'incliner devant la puissance d'une jeune femme de vingt ans. Rendez-vous le 7 avril: elle participera à la Coupe du monde de Vérone, où le top mondial sera présent. On croise les doigts.

 

Publicité
Publicité
Publicité
Publicité

Contenu sponsorisé

Partner content