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Judy Ann Melchior, une femme qui compte dans le monde du jumping

Les championnats du monde de jumping pour jeunes chevaux débuteront mercredi dans son haras, mais Judy Ann Melchior est bien plus qu’une organisatrice de concours.

Lorsque s’ouvre le grand portail du domaine de Zangersheide (magnifiquement situé dans les bois de Lanaken, dans le Limbourg, sur une superficie de pas moins de 88 hectares), nous entendons au loin le ronronnement des moteurs de machines et de camions, les bruits de la construction d’échafaudages et de tribunes et le son strident des meules. Judy Ann Melchior (34 ans) vient à notre rencontre tout sourire. “Venez voir, nous sommes en pleins préparatifs pour les championnats du monde.”

À partir de mercredi, son haras sera, pendant cinq jours, le haut lieu du jumping et du commerce de chevaux de concours. Une arène de sable blanc est prête et les obstacles que les chevaux devront franchir (dont la hauteur et la difficulté varient en fonction de leur âge) sont en cours de construction. Avec son plancher en bois et sa grande ouverture côté arène principale, la tente VIP est impressionnante. Il y aura ici des lustres, des tables magnifiquement nappées de lin et des hôtesses pour accueillir les invités.

"J’étais une fille à poneys, celle qui traînait autour des écuries et adorait aller en camp d’équitation. Depuis mes 12 ans, ma vie est placée sous le signe du jumping."
Judy Ann Melchior

“Nous sommes une petite équipe de quatre personnes pour organiser tout cela”, explique la jeune femme. “Mais ce n’est pas nous qui assurons la construction: nous sous-traitons chaque élément de l’organisation à des spécialistes. Vous ne voyez qu’une des trois arènes: les deux autres arènes de saut d’obstacles sont réservées aux concours de sélection. Dimanche, les finales se dérouleront dans l’arène principale.” Dans les prairies où gambadent les chevaux, des écuries temporaires seront bientôt installées sous de grandes tentes pour y accueillir les centaines de chevaux présents. Cinq jours durant, il y flottera un parfum d’huile pour cuir, de copeaux de bois, de sueur de cheval et de bottes de foin.

Ces championnats du monde de jumping pour jeunes chevaux marquent le point final d’une série de compétitions auxquelles participeront les meilleurs. C’est une fête pour les propriétaires, les cavaliers et les éleveurs, ces derniers étant également récompensés lorsque leur cheval remporte une médaille. “Les jeunes chevaux qui seront en finale sont les stars de demain”, explique-t-elle. “Au moins 85% d’entre eux accèderont au plus haut niveau international.”

Ces championnats du monde de jumping pour jeunes chevaux marquent le point final d’une série de compétitions auxquelles participeront les meilleurs. ©Alexander D'Hiet

Il n’est dès lors pas surprenant que le commerce de chevaux de concours prometteurs connaisse ici un temps fort, grâce à la Z-Quality Auction, une vente aux enchères de poulains strictement sélectionnés. Les prix proposés atteignent 120.000 euros ou même plus, avec une moyenne de 34.000 euros (en 2020). Tout cela dans l’espoir qu’un poulain devienne un cheval de jumping de haut niveau et que l’investissement soit rentable lors d’une future vente.

"Dans le monde international du jumping, Zangersheide est un nom qui fait tilt."
Judy Ann Melchior

Les amateurs de parcours y trouveront également leur bonheur: les championnats de Belgique de jumping, une compétition passionnante où se mesurent les meilleurs cavaliers du pays, ont traditionnellement lieu à Lanaken. La boucle est bouclée avec le concours “Sires of the World”, dans le cadre duquel des étalons reproducteurs adultes sont en lice dans l’épreuve de 1,50m (en référence à la hauteur de l’obstacle). C’est l’idéal pour que les éleveurs puissent voir les étalons en action. “C’est un total event: des poulains aux valeurs sûres, en passant par les jeunes chevaux et les meilleurs étalons reproducteurs.”

Leon Melchior

Dans le monde international du jumping, Zangersheide est un nom qui fait tilt, pour une autre raison: dans les années 70, le père de Judy, le regretté Leon Melchior, avait créé un studbook dans ce haras. Un studbook désigne un registre tenu par une organisation répertoriant les pédigrées des chevaux. Ainsi, génération après génération, la lignée des chevaux est connue, ce qui détermine leur valeur.

L’Allemagne était autrefois le pays des chevaux par excellence, mais, en plus d’être un entrepreneur spécialisé dans la construction de grands projets tels qu’hôpitaux, maisons de repos et écoles, ainsi qu’un entrepreneur en série (en 2015, sa nécrologie indiquait qu’il avait  fondé pas moins de 53 entreprises), il était également un grand amateur de chevaux de jumping, même s’il n’était pas toujours d’accord avec la politique de ces studbooks.

À Zangersheide, on élève des chevaux de jumping haut de gamme, mais on y trouve aussi 25 étalons qui, cette année, ont déjà couvert 5.700 juments. ©Alexander D'Hiet

L’histoire de Melchior se lit comme un conte de fées avec une méchante sorcière (dans le rôle des vieux studbooks allemands qui décidaient de manière paternaliste quelles juments pouvaient ou non être saillies et qui s’opposaient au panachage avec d’autres races) et une bonne fée (le progressiste et rebelle Melchior, qui voulait décider lui-même quelle jument et quel étalon utiliser pour l’élevage et voulait faire des croisements entre différentes races). Il n’avait qu’un seul objectif en tête: élever des chevaux de selle ainsi que les meilleurs chevaux de saut d’obstacles. Sa fortune, estimée à 1,3 milliard d’euros, faisait de Melchior un adversaire redoutable face à la vieille garde.

Il a donc créé son propre studbook, Studbook Zangersheide, nommé d’après son lieu de création, son propre domaine. “C’était un visionnaire”, déclare Judy Ann, qui a succédé à son père à la présidence de ce studbook. “Aujourd’hui, nous considérons l’élevage selon ses principes, à savoir que le croisement des meilleurs chevaux de sport, qu’ils soient français, allemands, néerlandais ou belges, est une évidence. Mais, à l’époque, il avait été conspué. La jument Ratina Z, que mon père avait élevée dans ses premières années avec des lignées allemandes et françaises, était le fruit de cette vision.”

Cette icône du saut d’obstacles a remporté deux fois l’or olympique et une fois l’argent, elle a été championne du monde et a remporté d’innombrables grands prix. Elle a décroché le titre de "Jument du siècle" et sa statue se trouve à l’entrée du domaine.

Le Studbook Zangersheide est l’un des studbooks les mieux classés de la WBFSH. ©Alexander D'Hiet

Le Studbook Zangersheide

Le Studbook Zangersheide est l’un des studbooks les mieux classés de la WBFSH (World Breeding Federation for Sport Horses) et tous ses chevaux ont pour patronyme la lettre Z. L’inspection des étalons a lieu chaque année: un jury et une commission de vétérinaires évaluent les étalons proposés sur base de leur talent exceptionnel pour le saut, leur pédigrée et leur santé. Environ 50 étalons de différents propriétaires sont enregistrés dans le studbook chaque année.

En 2019, pas moins de 6.496 poulains venus du monde entier ont été enregistrés dans le Studbook Zangersheide. À titre de comparaison, le BWP (Belgian Warmblood Horse), un autre studbook bien connu, en a enregistré 3.355. L’année suivante, en 2020, 7.155 poulains ont été enregistrés dans le Studbook Zangersheide, une augmentation de plus de 10%. “N’importe qui peut enregistrer son poulain chez nous, mais celui qui rejoint le Studbook Zangersheide se consacre au saut d’obstacles, car c’est sa spécialité”, précise Melchior.

“N’importe qui peut enregistrer son poulain chez nous, mais celui qui rejoint le Studbook Zangersheide se consacre au saut d’obstacles, car c’est sa spécialité”, précise Melchior. ©Alexander D'Hiet

“Je suis extrêmement ambitieuse en termes de qualité des chevaux, de service et de marketing. Mon père a prouvé qu’il y a de grandes chances pour que les chevaux de jumping de haut niveau donnent naissance à de nouveaux champions. L’origine du cheval détermine donc aussi son prix. Ces dernières années, nous sommes devenus une véritable maison de vente aux enchères. Nous avons été l’un des premiers à proposer des ventes aux enchères en ligne et, maintenant, des ventes aux enchères hybrides en ligne qui se déroulent en parallèle avec un événement festif. C’est la raison d’être d’un studbook: faire en sorte que chaque éleveur puisse présenter ses poulains et ses chevaux et, ainsi, les proposer à la vente. Notre site web est également une place de marché gratuite réservée aux éleveurs.”

©Alexander D'Hiet

Née avec les chevaux, sa carrière de cavalière était un choix évident, sourit-elle. “J’étais une fille à poneys, celle qui traînait autour des écuries et adorait aller en camp d’équitation. Depuis mes 12 ans, ma vie est placée sous le signe du jumping. Pendant mes études secondaires, j’ai fréquenté la Topsportschool de Hasselt. J’étais extrêmement ambitieuse et motivée pour participer à des concours: à 18 ans, j’ai été sélectionnée pour le Championnat du monde sénior. C’est à ce moment-là que j’ai décidé de me lancer à 100% dans le jumping.”

“La première fois que j’ai participé aux championnats d’Europe Poneys, je suis tombée sept fois. Le lundi suivant les championnats, je suis remontée sur mon poney et j’ai commencé à m’entraîner. Bien sûr, j’ai eu la chance que Jos Lansink (ancien champion du monde, NDLR) soit mon coach et qu’il ait pu m’apprendre énormément de choses. L’équitation vous donne des leçons de vie: si l’on veut réussir, il faut travailler dur et garder les deux pieds sur terre. Et apprendre à gérer les déceptions.”

Elle a remporté, entre autres, le bronze aux Championnats du monde du Kentucky, le bronze aux Championnats du monde de jeunes chevaux à Lanaken et la première place dans la finale des Nations Cup à Barcelone. Le sport a beaucoup changé, explique-t-elle. “Lorsque j’ai disputé mon premier championnat en 2006, à 18 ans, j’étais très jeune au sein d’une équipe expérimentée et plus âgée. Il n’était alors pas question de coaching mental. Depuis lors, le sport est devenu plus raffiné et plus technique, et il est possible d’aborder l’aspect mental.”

©Alexander D'Hiet

5.700 juments

Judy Ann Melchior est aussi la maman de Leon, neuf ans, et d’Ella, deux ans. Son compagnon est le cavalier allemand de saut d’obstacles Christian Ahlmann, numéro 20 mondial. “Quand j’étais enceinte d’Ella, j’ai mis ma carrière de cavalière entre parenthèses.” Mais pas question de se croiser les bras: au fil des ans, elle a créé son propre élevage de chevaux de jumping. Suivant la philosophie de son père, elle pratique l’élevage avec les étalons et les juments de renommée mondiale qu’elle a élevés au plus haut niveau du jumping.

Elle nous emmène dans l’écurie de ses étalons. Des gens sonnent ou passent. “Ce sont des coursiers et des éleveurs qui viennent chercher le sperme de nos étalons”, explique-t-elle. “Nous avons un petit laboratoire où notre vétérinaire congèle le sperme ou le traite pour une utilisation immédiate. Les vétérinaires des juments le commandent et des coursiers ou des éleveurs viennent le chercher quand  leur jument est prête à être saillie. Généralement, cela se fait par l’intermédiaire d’un vétérinaire, mais certaines juments viennent aussi ici pour être inséminées. C’est alors notre vétérinaire qui les suit et qui les insémine au bon moment. J’ai pour le moment environ 25 étalons qui, tous, ont été approuvés pour le Studbook Zangersheide et ils ont beaucoup de succès auprès des éleveurs. Cette année, mes étalons ont déjà couvert 5.700 juments.”

L’activité d’élevage a généré un chiffre d’affaires de 9 millions d’euros en 2019.

©Alexander D'Hiet

Nous nous trouvons devant la porte de l’écurie derrière laquelle se tient un superbe étalon blanc à la longue crinière, Levisto Z. “Mon prince”, déclare-t-elle. Des championnats aux coupes du monde, en passant par les grands prix, elle a fait le tour du monde avec ce cheval princier. “Il a 24 ans et je l’ai monté de ses 7 à ses 17 ans. Nous nous connaissons à fond.”

Dominator 2000 Z est une autre star de l’écurie des étalons: c’est lui que Christian Ahlmann a préparé pour les Jeux Olympiques de Tokyo. Malheureusement, il avait une petite blessure et Ahlmann a dû se retirer. Melchior sait bien ce que déception veut dire à ce niveau d’excellence.

©Alexander D'Hiet

“Je suis très sentimentale avec mes chevaux. Mes vieilles juments peuvent rester ici jusqu’à leur dernier jour. Grande Dame a 28 ans, mais elle est toujours aussi belle. Et puis, il y a Abba, qui a 32 ans! Elle a l’air osseuse, mais elle est heureuse et en bonne santé. Je ne vais pas encore la laisser partir.” Le fils d’Abba, Take a Chance on Me, a été vendu à une cavalière néerlandaise pour une somme astronomique, car il a permis à Christian Ahlmann de remporter une foule de prix, pour un montant de 400.000 euros.

Sur le sablonneux sol limbourgeois, un petit troupeau de juments poulinières, d’anciennes stars internationales, gambade entre les pins. Notre photographe demande si son appareil photo ne les effraie pas. Melchior rit et lui répond que ces juments ont déjà pris l’avion. “Icy est ma préférée”, déclare-t-elle à propos d’As Cold as Ice, la jument qu’elle a élevée et entraînée depuis l’âge de six ans jusqu’au plus haut niveau du saut d’obstacles. À la grande inquiétude du photographe, les juments s’approchent. “Ce sont des curieuses. Elles veulent vous rassurer. Ne laissez pas la peur vous guider. Les chevaux sont une thérapie!”, s’exclame-t-elle en riant.

Championnats du monde de jumping pour jeunes chevaux, Championnat de Belgique de jumping et Zangersheide Quality Auction: du 22/9 au 26/9, Domein Zangersheide, 3620 Lanaken.

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