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Le cavalier belge Jérôme Guéry: "Mon ambition, ce sont les Jeux olympiques à Tokyo"

Le cavalier belge Jérôme Guéry se prépare pour le Saut Hermès au Grand Palais et les Jeux Olympiques. ©Jef Jacobs

Médaillé d'or en 2019 au Championnat d’Europe avec l’équipe belge de saut d’obstacles, Jérome Guéry espère s’envoler pour Tokyo cet été. "L’équitation, c’est un peu comme l’amour: ça se pratique à deux", affirme-t-il.

“Terriblement désolé pour ce contretemps”, lance Jérôme Guéry, depuis l’entrée de son salon à Sart-Dames-Avelines dans le Brabant Wallon. Pressé de nous rejoindre, ce bel homme blond -à la silhouette remarquablement élancée- vient de sauter de son cheval et de lâcher ses bottes dans l’entrée. Autour de nous, une trentaine de chevaux et trois beaux bâtiments de style Hamptons sur un magnifique site cintré de buis. Entre les trois bâtisses, c’est un va-et-vient d’étalons entre  l’écurie et la piste d’entraînement.

Très élégant même en chaussettes, il revient “d’avoir monté” Diego et Evas, les deux chevaux de tête qui allait l'accompagner pour le Saut Hermès à Paris. Cette compétition cinq étoiles créée par la prestigieuse maison était prévu pour le 20 au 22 mars prochains, mais est annulé à cause du coronavirus.

Depuis 11 ans, le Saut Hermès accueille les meilleurs cavaliers et espoirs du monde, pour des parcours de saut d’obstacles au Grand Palais à Paris. Il s’agira d’ailleurs d’un dernier tour de piste dans ce lieu magique qui bientôt fermera ses potes pour une rénovation de plusieurs années.

Du poney au jumping

Jérôme Guéry, au sourire attachant, s’excuse une nouvelle fois, car, demain, il s’envole déjà, pour rejoindre ses 15 autres chevaux pour participer à un concours en Espagne. On l’ignore, mais les chevaux voyagent beaucoup en avion-cargo, deux par container, accompagnés de six  grooms et d’un vétérinaire. Ensuite, les chevaux de Guéry s’envoleront, après l’Espagne, pour Doha.

©Jef Jacobs

Droit comme un I sur son tabouret, on pourrait penser que Jérôme Guery est né sur un cheval, ce qui est généralement le cas pour beaucoup de cavaliers de très haut niveau; le talent et l’exercice transmis de père en fils, la connaissance et l’expérience en plus. Sauf que ce n’est pas le cas ici.

Guéry avait déjà 10 ans quand il monte pour la première fois. Il vient d’une famille dans laquelle personne n’avait jamais vraiment approché un cheval, encore moins œuvré dans “la terre” comme cela peut être le cas pour nombre d’autres compétiteurs de son niveau.

“J’ai accompagné ma nounou au manège, un mercredi après-midi, et j’ai fini par supplier ma mère pour que l’on m’offre un premier cours d’équitation, pour son anniversaire”, avoue Guéry. Et là où d’autres ados abandonnent rapidement, Guéry, lui, persiste.

«La réussite du couple homme-cheval repose à 70% sur l’animal et, si le cavalier est bon, ensemble, c’est du 110%.»

Tant et si bien que sa mère lui offre un poney, qui sera revendu par la suite pour acheter un cheval. “Ma mère m’a toujours apporté son indéfectible soutien. Hélas à un moment donné, elle ne pouvait plus suivre financièrement. Je devais choisir entre les études et le cheval. C’était tout vu!”

Il ajoute: “À 18 ans, j’ai quitté la maison pour rejoindre pour deux ans Les Hayettes, un haras français installé en Belgique. J’y ai appris les bases du métier et fait mes armes dans le monde de la compétition”. À 20 ans, il croise la route de Patricia, une avocate qui, comme lui, est passionnée de chevaux et d’équitation. Ensemble, ils décident de prendre leur indépendance: elle lâche le barreau, lui son job au haras français. Ils se lancent ainsi dans le grand projet de leur vie, posséder leur propre écurie.

©Jef Jacobs

Les Jeux Olympiques

Ils louent alors une écurie où ils élèvent et revendent des chevaux -une activité commerciale indispensable pour une écurie. Et Guéry enchaîne les compétitions. Champion de Belgique junior en 1998 à 18 ans, senior en 2012, l’homme ne cache pas son ambition: son but à lui, c’est les Jeux Olympiques. Ce qu’il fera, 4 ans plus tard avec Grand Cru, une sacrée monture sur laquelle personne dans le milieu n’aurait misé un sou.

Sans doute, sa plus belle victoire personnelle, nous confie-t-il ce midi: “Un cheval très difficile, qui peinait même à franchir les toutes petites épreuves. Mais je n’avais jamais ressenti quelque chose d’aussi fort… Pendant six mois, il refusait et me jetait constamment à terre. Même mon épouse voulait que j’arrête, mais j’insistais, c’était plus fort que moi: je croyais en lui”.

Un an plus tard, en 2016, Guéry et Grand Cru terminent à la 24e place en finale des J.O. de Rio et, cette année, le cavalier fait partie des 7 pré-qualifiés pour les Jeux de Tokyo. Cependant, il faudra attendre début juin pour connaître le nom des 4 finalistes qui auront la chance de concourir en équipe pour défendre les couleurs de la Belgique.

Jérôme Guéry avec son cheval ©Jef Jacobs

“Peu de pays peuvent se payer le luxe d’avoir autant de compétiteurs de niveau olympique. C’est dû au fait que, depuis 20 ans, nous avons pratiqué une sélection des meilleurs chevaux français, allemands et hollandais en mélangeant les sangs là où ces pays sont restés protectionnistes. Comme nous avions les meilleurs chevaux, nous avons attiré les tout bons vétérinaires et maréchaux-ferrants. Et les meilleurs cavaliers. Même s’ils commencent à rattraper leur retard, nous gardons une très belle avance”, explique Guéry.

Quant à savoir qui partira à Tokyo, c’est le sélectionneur qui tranchera, en fonction de la condition des chevaux et de leurs cavaliers au moment venu. Il précise: “À ce stade, tout est encore possible. Cependant, aux J.O., si le résultat individuel est important, c’est avant tout le résultat de l’épreuve en équipe qui compte. Même si chacun de nous veut partir, on espère surtout que ceux qui partiront gagneront”, précise Guéry.

Lui, il caracole dans le top 5 belge depuis 10 ans et entre la 21e et la 35e place du classement mondial depuis des années. Les autres pays qui comptent dans le milieu? L’Allemagne, l’Irlande, la Suède et les USA “Mais tous redoutent la Belgique” ajoute-t-il avant de conclure: “Ce n’est pas pour rien que nous étions Champions d’Europe l’année dernière!”

Couple homme-cheval

L’équitation est la seule discipline sportive où l’homme doit composer avec l’animal, une relation presque plus forte que toutes celles qui passent par la parole: “On l’oublie souvent, mais l’équitation, c’est être assis sur un autre être vivant, un être qui a son caractère, ses états d’esprit et son passé."

Jérôme Guéry avec son ©Jef Jacobs

"Il faut pouvoir l’apprivoiser, le comprendre et créer une osmose. Parfois, on n’y arrive pas, parce qu’on communique mal ou parce que le cheval a vécu des choses trop douloureuses avant et qu’il ne parvient pas à les dépasser. L’équitation, c’est un peu comme l’amour: ça se pratique à deux”.

Aussi, pour Guéry, la réussite du couple homme-cheval repose à 70% sur l’animal et si le cavalier est bon, ensemble, c’est du 110%. Une équipe de choc certes, mais à la condition que l’homme respecte sa monture et que la confiance soit mutuelle, ajoute-t-il, avant de conclure: “Un excellent cavalier parvient à faire croire au cheval que c’est lui et lui seul qui décide.”

«En Belgique, nous avons pratiqué une sélection des meilleurs chevaux en mélangeant les sangs là où les autres pays restaient protectionnistes. Aujourd’hui, ils nous redoutent tous.»

Un art extrêmement délicat, d’autant que selon lui, et contrairement à ce que l’on pourrait penser, un cheval facile et docile n’est pas forcément celui qui vous mène à la victoire. Que du contraire. Un peu comme dans la vie finalement, où les défauts peuvent se révéler à terme être les plus grands atouts.

À ce propos, le cavalier ajoute qu’au-delà des erreurs techniques qu’il a pu commettre, son impatience lui a parfois joué des tours, comme vouloir concourir à tout prix alors que le tandem n’était pas prêt, ou viser le podium, quitte à prendre le risque de dégringoler de plusieurs places.

Une école d’humilité où il vaut mieux être trois fois troisième qu’une fois premier et dix fois en queue de peloton. Pourtant, il ne regrette rien, ce sont des erreurs de jeunesse pour lesquelles il éprouve même de la tendresse “avec la maturité, ça passe”, même si, précise-t-il “si on ne force jamais le destin, on n’arrive jamais aussi loin.”

Maison Hermès

C’est lors de sa participation aux Jeux Olympiques de Rio que la maison Hermès le remarque et lui propose d’intégrer l’équipe des “cavaliers partenaires”, un privilège et un honneur. Mais, pour Guéry, c’est surtout une fantastique reconnaissance.

Cheval de Jérôme Guéry ©Jef Jacobs

D’autant qu’il est le seul Belge et que le critère de choix n’est pas uniquement déterminé par le classement, même si c’est important.“Les cavaliers du monde entier en rêvent, car Hermès ne choisit pas n’importe qui: il faut du talent, être au top et, surtout, correspondre aux valeurs de la Maison. En être, c’est un aboutissement.”

Plus qu’un partenariat, le Belge explique que c’est surtout un échange, un dialogue permanent entre les artisans et l’équipe d’Hermès qui habille l’homme et ses chevaux, mais met aussi à disposition tout son savoir-faire pour améliorer sans cesse les performances de ses cavaliers.

“C’est une des seules Maisons qui ne se contente pas d’adapter la selle au cavalier, mais aussi de la fabriquer en fonction de la morphologie du cheval. Pour nous, ça change tout!”, poursuit Guéry avant d’ajouter que, ensemble, ils planchent sur la création d’une nouvelle veste airbag ultrafine dont il espère qu’elle sera présentée lors de l’édition 2020 du Saut Hermès. Lui n’a jamais eu d’accidents -il touche du bois- mais cette veste, oui, il en rêve.

Concernant les challengers de cette année, Guéry nous explique ne craindre personne en particulier car de toute façon ne sont jamais présent que les meilleurs cavaliers au monde. "Chacun a vraiment une grande chance de gagner".

Le Saut d'Hermès ©Olivier Metzger / modds

L’année dernière, il se classait sixième au grand prix du dimanche avec Celvin, un cheval impétueux qui se présentait pour la première fois dans l’ambiance particulière du Grand Palais. Sentant qu’il avait accompli une prouesse, Celvin s’est mis à faire des pirouettes sous les yeux ébahis du public et des photographes...

Investissement 

Depuis, Celvin s’en est allée rejoindre une autre écurie, comme Grand Cru d’ailleurs. Des départs qui ne se font jamais de gaieté de cœur. “Voir partir son cheval, c’est toujours une épreuve, vous avez noué une relation particulière avec lui et, du jour au lendemain, il disparaît de votre vie”, avoue Guéry.

©Jef Jacobs

Des reventes malheureusement nécessaires, voire vitales si l’on veut maintenir et faire progresser son écurie. En moyenne, un cheval peut être amené à changer de main entre deux et sept fois dans sa vie, souvent avant même d’atteindre un haut niveau. Les montants en jeu sont d’ailleurs colossaux, une fourchette qui démarre à 500.000 pour atteindre les 5 millions d’euros.

Comptent le sang, la force, les résultats, la docilité, mais aussi la possibilité d’être un étalon reproducteur. À ce prix-là, très peu de cavaliers peuvent se permettre de posséder entièrement un cheval. Guéry, lui, essaie de toujours d’en posséder une partie: Quel Homme de Hus, par exemple, ne lui appartient qu’à moitié, le reste est à un investisseur et à un autre cavalier.

Le départ le plus douloureux qu’il ait eu à endurer? Celui de Grand Cru, confesse Guéry, non sans ajouter avoir malgré tout continué à le suivre ainsi qu’à lui rendre visite dès qu’il le peut. “J’ose croire qu’il me reconnaît. Ce qui m’aide à tourner la page, c’est que, comme mes chevaux sont de grande valeur, ils ne rejoignent que d’excellentes écuries. Je sais qu’ils seront bien traités et c’est ça qui est le plus important. Ensuite, j’ai eu beaucoup de chance: chaque départ a toujours été comblé par l’arrivée d’un autre cheval avec lequel se créait une nouvelle relation, tout aussi exceptionnelle. Même si, évidemment, voir partir son cheval, c’est comme perdre son meilleur ami.”

©Jef Jacobs

Parcours atypique

Cette année, c’est avec Diego et Evas qu’il allait se présenter au Saut Hermès au Grand Palais, deux chevaux âgés respectivement de 11 et 10 ans. Des petits jeunes finalement -car formés en général dès leurs 4 ans, ce n’est qu’à 9 ans qu’un cheval est enfin prêt à se frotter au plus haut niveau. Une carrière menée tambour battant pendant 10 ans, avant de s’éteindre paisiblement vers les 25 ans, à la condition -bien sûr- qu’ils ne subissent aucune blessure.

Pour l’homme, c’est un peu pareil: l’équitation est une discipline qui s’inscrit dans le temps et qui, contrairement aux autres sports où les performances sont liées à l’âge, le cavalier, lui, s’améliore d’année en année, et il n’est pas rare de croiser les meilleurs qui, à plus de 60 ans, continuent à enchaîner les prix et les récompenses.

Je monte au minimum 6 heures par jour, je fais des étirements chaque semaine avec un coach et, en compétition, pour ne pas fatiguer inutilement mes chevaux, je vais à la salle de sport tous les jours. Sans oublier que, depuis un an, je ne mange plus de viande, tout ça pour améliorer mes performances”, explique Guéry.

Sur son style, Jérôme Guéry hésite un peu avant de nous répondre, il est vrai que son parcours est atypique. Commencer à 10 ans, à un âge où quasi tous les autres cavaliers montaient déjà depuis longtemps, l’a obligé à compenser son retard en observant les grands, comme Pessoa qu’il eut la chance de côtoyer quand il était jeune. Quant à son style, il sourit et réplique que sa force réside dans sa volonté de toujours s’adapter au cheval, sans jamais chercher à lui imposer son style à lui.

Aux antipodes de l’orgueilleux, il pose encore un regard d’enfant sur le chemin parcouru, bien conscient de la chance qu’il a eue. “La vie a été extrêmement généreuse avec moi, à chaque compétition je me pince pour me dire que je suis là, avec tous ces gens. Je suis très reconnaissant de tout ce qui m’arrive et, en conséquence, j’essaie d’être le plus respectueux possible vis-à-vis de tout et de tout le monde”, nous confie-t-il.

En regardant les photos de famille dispersées dans le salon, on ne résiste pas à l’envie de lui demander si la relève est assurée. Oui, lui, il l’espère. Le grand, 14 ans, a bien accroché. Le second, 10 ans, n’en est pas encore là, mais, vu le parcours de son père, on se dit qu’il a encore tout son temps.

Saut Hermès, du 20 au 22 mars au Grand Palais à Paris. 

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