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Le nouveau Belge de la F1

©AFP

Stoffel Vandoorne, pas encore 25 ans (mais presque !), remplace désormais Jenson Button chez McLaren Honda. On l’a rencontré, ainsi que le directeur de son écurie.

Ceux qui vont loin dans la course automobile ont commencé à six ans. Pour Stoffel Vandoorne, sa vie a pris un tournant décisif quand son père, architecte d'intérieur et sculpteur, aménage la cafétéria du karting indoor de Courtrai. Le petit s'assied dans un kart et il est doué. Très. "Pendant des années, mon père m'a emmené à toutes sortes de compétitions", explique-t-il. Sa mère restait à Rumbeke ou, lorsqu'elle les accompagnait, elle ne voulait pas regarder. "Elle avait peur. Moi, par contre, je ne me souviens pas d'avoir eu peur."

Des sponsors locaux assurent le financement avant que le RACB (Royal Automobile Club of Belgium) prenne le relais, en 2010. Et, en 2008, le petit devenu grand décroche le titre de champion de Belgique de karting en KF2 et, un an plus tard, celui de vice-champion de la FIA Karting World Cup. Après des humanités en sciences industrielles, le jeune pilote se consacre à son rêve: lorsqu'en 2010, après quelques hésitations, il passe du karting à la course automobile, il décroche d'entrée de jeu le titre de champion de l'Eurocup Formule 4. "C'était un bon choix", explique-t-il. "Je sentais que la monoplace, c'était vraiment quelque chose pour moi."

Pilote de l'année
En 2011-2012, les choses se précisent pour Stoffel Vandoorne. Après avoir remporté l'Eurocup Formule Renault 2.0 en 2012 et le titre de pilote belge de l'année, le jeune talent est approché par trois écuries de Formule 1. Début 2013, McLaren l'intègre à son Young Driver Programme. Cette même année, il est vice-champion en Formule Renault 3.5. En 2014, il décroche le titre de vice-champion en GP2 Series et devient pilote de réserve chez McLaren. "Je me sentais prêt pour la F1", déclare-t-il.
Même après avoir décroché en 2015 le titre mondial en GP2 Series et malgré la comparaison avec le super-talent néerlandais Max Verstappen, il n'obtient toujours pas de volant en F1: les stars mondiales que sont Fernando Alonso et Jenson Button sont mieux placées que lui sur la liste. "Ce fut le moment le plus difficile. En tant que pilote de réserve, j'accompagnais la team à tous les grands prix, mais je ne pouvais pas piloter. Comme je ne pouvais pas faire grand-chose, j'ai attendu tranquillement. Calmement. Le stress n'apporte rien de bon."

©McLaren

La saison dernière, il a brillé au championnat Super Formula au Japon. "Pas vraiment une année perdue", estime-t-il. "Je suis resté actif, j'avais une voiture compétitive et j'ai établi une relation avec Honda. En cours d'année, j'ai senti que j'aurais peut-être une chance en F1." En avril 2016, il a fait des débuts impressionnants en tant que pilote de réserve au Grand Prix de Bahreïn, en remplacement du double champion du monde Fernando Alonso, victime d'un accident en Australie. Qu'a-t-il ressenti? "Quand on se bagarre avec vingt voitures autour de soi, on n'y pense pas!", répond-il en riant. "Et là, ça fait si longtemps que je ne me souviens plus très bien de tout ce qui s'est passé là-bas."
Pour rappel, Vandoorne est parti douzième et a terminé dixième, offrant ainsi le premier point de la saison à son écurie en difficulté. Hélas, deux semaines plus tard, au Grand Prix de Shanghai, Alonso s'est senti suffisamment en forme pour reprendre sa place dans le baquet de son bolide, renvoyant le Belge sur le banc de touche.

©McLaren

Serial winner
Le grand moment est enfin venu: à partir de cette saison, le jeune Belge remplace Jenson Button et devient pilote titulaire. Nous nous trouvons au McLaren Technology Center à Woking, à 35 kilomètres au sud-ouest de Londres, un modèle d'architecture écologique vraiment impressionnant signé Norman Foster, où travaillent 3.000 personnes. À l'intérieur, la plus grande collection de trophées de sport automobile du monde sert de toile de fond à des dizaines de voitures de course, encore plus belles dans la vraie vie qu'à la télé.

McLaren est en Formule 1 depuis 1966, mais a également accumulé les succès en IndyCar, discipline considérée comme le sommet de la course automobile aux États-Unis et au Canada. Tout a commencé avec l'Austin 7 (1954) avec laquelle Bruce McLaren a débuté à 15 ans, directement victorieux. Nous passons devant la M7C (1969) du même Bruce McLaren, avec l'aile 'guillotine' qui fut interdite dès son apparition à Monaco. Puis, la M23 avec laquelle le Brésilien Emerson Fittipaldi a décroché le premier titre de pilote et le titre des constructeurs en 1974; la MP4 Z avec laquelle Niki Lauda a réussi le même exploit en 1984; la bête de concours du 'all time favourite' de Stoffel Vandoorne, Ayrton Senna, durant la glorieuse année 1988 quand, avec Alain Prost, ils avaient remporté pour McLaren 15 des 16 Grands Prix; la MP4-13 du 'Finlandais volant' Mika Häkkinen en 1998 et 1999; la voiture de Kimi Raikkonen en 2005, à ce jour l'une des plus rapides sur circuit; le magnifique bolide rouge et argent de Lewis Hamilton en 2009. Et la McLaren Honda MP4-31 de Fernando Alonso de l'année dernière. Nous admirons le phénoménal petit siège et le volant équipé de 45 boutons, représentant près de 600 réglages possibles. Quelle évolution!

Stoffel Vandoorne entre dans cette histoire plein pot. Quant au fait qu'il soit le premier Flamand dans le cirque de la F1, il trouve ça cool pour les statistiques. "C'est toujours agréable d'être le premier dans quelque chose", ajoute-t-il en souriant. "La course automobile a toujours été un peu plus populaire en Wallonie. C'est d'ailleurs principalement là que l'on m'a suivi depuis le début. Maintenant, c'est un peu plus équilibré." Nuance: Vandoorne n'est pas vraiment le premier Flamand en F1. En 1958, Christian Goethals de Heule avait pris le départ du Grand Prix d'Allemagne, mais avait abandonné après quatre tours, mettant un terme à sa carrière.

Zéro stress
Pour Zak Brown (45 ans), le nouveau directeur exécutif de McLaren, cela ne fait pas l'ombre d'un doute: "Stoffel a l'étoffe d'un champion du monde. Sinon, nous ne le prendrions pas dans l'équipe. Au Bahreïn, il a déjà prouvé qu'il est aussi rapide que Fernando Alonso."

La course automobile a toujours été un peu plus populaire en Wallonie. C'est d'ailleurs principalement là que l'on m'a suivi depuis le début

L'année dernière, Zak Brown a pris la place du Britannique Ron Dennis, après 35 ans de bons et loyaux services et 17 titres mondiaux. Brown était un pilote doué qui, ces derniers temps, se consacrait plus à l'aspect commercial de ce sport, au point d'être surnommé 'The next Ecclestone' par The Guardian en 2011. "Comme dans tous les sports, le mental est aussi important que le physique", déclare le directeur. "Certains pilotes sont de véritables champions du monde au cours d'un Grand Prix, mais un peu à la traîne le week-end suivant. Senna, Häkkinen, Schumacher et Alonso étaient 'awesome' en toutes circonstances. Au regard de son parcours, on voit que Stoffel a cette détermination. Bien qu'il soit trop tôt pour comparer. Et un peu injuste. Cela met trop de pression. Il y en a très peu de ce calibre."
Quelle est la nature de ce talent exceptionnel? "Je suis très calme dans de nombreuses situations", répond le pilote. "J'ai toujours été très constant, j'ai réussi à être performant chaque week-end et à boucler un championnat. Chez moi, c'est naturel. Depuis mon plus jeune âge, je n'ai que très peu connu le stress. Le sentiment d'avoir tout en main m'apaise."

Meilleurs ennemis
Quand Stoffel Vandoorne a débuté en Formule 4, l'entraînement physique n'était pas vraiment son truc. "Peu à peu pourtant, je ne me suis mis à l'apprécier. J'ai participé à quelques camps d'entraînement dans le sud de l'Espagne: beaucoup de vélo et de fitness, mais aussi de la course."
En quoi peut-il progresser? "L'expérience, rien de plus", répond Brown. "La vitesse, la détermination et la condition physique sont déjà là." Il promet aussi d'être patient. "Stoffel est un 'rookie' et les 'rookies' font des erreurs de 'rookies' -regardez Hamilton au cours de sa première année! Nous anticipons sur l'expérience d'apprentissage." Stoffel ajoute: "Il y a toujours des points à améliorer. En plus, le règlement change constamment." Autre point important: le marketing. "Stoffel Vandoorne est une jeune marque", ajoute Brown. "Sa réputation viendra quand il produira des résultats sur circuit."

Les attentes sont élevées. Les comparaisons avec Alonso et Max Verstappen, qui n'a que 19 ans, sont inévitables à son avis. "C'est dans la nature du sport." Est-ce qu'il est soutenu par Alonso? "Bien sûr", répond-il. "Quand j'ai des questions, je peux toujours les lui poser." Pourtant, c'est Jacky Ickx qui lui a donné ce tuyau en or massif: ton coéquipier est ton meilleur ennemi. Est-il préparé aux conflits? "Nous n'en parlons pas", répond Vandoorne. "Pour l'instant, il n'y a pas de problème. Le plus important, c'est que l'équipe puisse à nouveau décrocher la victoire. Une fois que nous y arriverons, il y aura plus de conflits. C'est normal, tout devient plus compétitif et chacun se concentre sur lui-même."

Selon une formule toute faite, un bon pilote de F1 doit être égoïste. "Je suis bon là-dedans!", s'exclame-t-il en riant. Faut-il aussi dominer son coéquipier? "Il n'y a personne qui ne veuille vous battre davantage que votre coéquipier" déclare Brown. "Parfois, c'est sain, parfois non. La relation entre Fernando et Stoffel est bonne. Nous allons les mesurer régulièrement l'un à l'autre. Il y a vingt courses et on pourrait avoir quelques 'close calls'. Notre tâche consistera à les gérer."

©McLaren

Orange historique
Cette année, pour la première fois depuis longtemps, les bolides réapparaitront dans l'orange papaye que McLaren avait utilisé de 1968 à 1971, une couleur que le constructeur avait choisie pour des raisons de visibilité pour les retransmissions à une époque où la télévision était en noir et blanc.
Avec ce retour à l'orange historique, McLaren entend souligner son nouveau départ au cours d'une année qui verra de nombreux changements en Formule 1: cette saison, en raison du nouveau règlement, les voitures seront équipées de pneus Pirelli inhabituellement larges, d'un châssis plus large et d'ailes plus basses et plus larges. Résultat: davantage de 'downforce', des virages beaucoup plus rapides et donc, davantage de gravité à encaisser. L'objectif est de susciter davantage de dépassements, mais les critiques doutent que ça réussisse. Par contre, ce qui est certain, c'est que cela ira à un train d'enfer sur le circuit de Melbourne. "Je n'y ai pas encore pensé!" s'exclame Stoffel en riant. "Physiquement, ce sera encore plus lourd. Depuis que ces nouvelles règles ont été annoncées, fin août, j'ai roulé sur le simulateur, ce qui donne une première impression, mais la sensation réelle, on ne l'éprouve qu'une fois dans la voiture. Et même si l'on s'entraîne très intensivement pendant l'hiver, le premier essai est toujours un défi car on est toujours un peu raide. Dans le cou se trouvent les muscles les plus difficiles à entraîner et les plus sensibles. Le meilleur entraînement pour ça, c'est de conduire une voiture." Hélas, les pilotes de F1 ne sont pas assis dans leur voiture pendant très longtemps. Les quatre mois d'hiver ont été suivis par seulement huit jours de tests fin février. "Pendant la saison également, entre deux GP, on ne peut s'entraîner que sur le simulateur", explique le jeune Belge. "Ce n'est pas du tout comme pour un joueur de tennis ou un footballeur."

Sans manager
Ces premières journées de tests ont été désastreuses pour Vandoorne et Alonso: à cause de problèmes de moteur, les deux pilotes n'ont pu faire que quelques tours. La probabilité que la voiture ait le potentiel de fournir des champions semble faible. En 2016, Mc Laren est arrivé sixième chez les constructeurs. Actuellement, Red Bull et Mercedes dominent, suivis par Ferrari. "2017 est peut-être trop optimiste pour viser le sommet, mais vers 2020, ça devrait être possible", déclare Brown, "C'est une courbe d'apprentissage que nous menons avec le motoriste Honda."

"Si j'ai l'impression que j'en ai tiré tout ce qui était possible, vu les conditions: l'année sera réussie", déclare Vandoorne. "Pour la première fois, je ne me fixe pas d'objectifs. Il est très difficile d'estimer pour quelles positions nous pouvons nous battre. Le but est de sortir du lot en tant qu'équipe. Il y a des progrès, ainsi que des opportunités pour combler l'écart avec les leaders. J'espère que nous pourrons gagner des courses le plus vite possible."

"J'ai une vie totalement différente de celle de ma famille et de mes amis", explique-t-il. "Mon programme de l'année est établi au jour le jour et j'ai peu de temps libre. Ma vie est un calendrier, mais c'est ce que j'ai toujours voulu. Je suis peut-être passé à côté de certaines choses, mais j'ai grandi dans la discipline et j'étais tellement occupé que ça ne m'a pas manqué. En tout cas, je n'ai pas eu l'impression de devoir faire de grands sacrifices. Et quand j'ai une journée de libre, je regarde des séries."

Cette année, il passera une quarantaine de jours à Woking. "Pour les préparatifs, les débriefings, les journées marketing ... J'aime bien être ici. Comme tout pilote, je préfère être au volant, mais il n'y a pas que ça. Plus le premier Grand Prix approche, plus je passe de temps avec mon ingénieur de course, Tom Stallard. Nous examinons les erreurs et cherchons les points à améliorer. Une soixantaine de mécaniciens travaillent d'arrache-pied pour l'équipe. J'aime bien le côté technique. Et il y a aussi les contacts avec les médias et les sponsors."

©McLaren

Le jeune pilote est très souvent sur la route, sans amis proches ni famille. "En général, je suis déjà sur place plusieurs jours avant le Grand Prix. En F1, on part chaque weekend avec les mêmes personnes et c'est presque exactement le même planning: timing, briefing technique, set-up des voitures ... Oui, je me sens parfois un peu seul, mais je n'ai pas le temps d'y penser."

Stoffel Vandoorne répond aux questions avec sincérité et mesure. Est-il impressionné par son grand saut? "Pas vraiment, non: pour moi, c'est assez normal. J'ai parcouru tout un chemin. Au bout de quatre ans, je connais tout le monde ici et, en termes de travail, c'est plus ou moins la même chose que la saison dernière. Seulement, maintenant tout est plus axé sur la conduite réelle." Son contrat à long terme ne signifie rien, estime-t-il. "Ce n'est qu'un début. Tout peut changer du jour au lendemain." Ce contrat, il l'a négocié lui-même, sans manager. "Faire du sport et être payé pour ça, c'est sympa, mais l'argent est secondaire. Avoir une voiture compétitive et pouvoir se battre pour décrocher des victoires, c'est ça le plus important. Franchement, je l'aurais aussi fait gratuitement."

En 2010, Stoffel Vandoorne décroche le titre de champion de l'Eurocup Formule 4. ©BELGA

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