La nouvelle BMW Art Car de Jeff Koons, l’artiste vivant le plus cher du monde

200 heures de peinture à la main à l’aide d’une loupe. un clin d’œil à Wonderwoman. Une BMW M850i Gran Coupé a servi de canvas à Jeff Koons, l’artiste vivant le plus cher du monde. Et, pour la première fois, 99 unités.

"Si j’ai une collection de voitures? Non, je n’utilise mes voitures que pour ma famille de huit enfants. Ils trouvent qu’il est temps que je m’offre une voiture de sport, mais je ne sais pas, c’est un peu... tape-à-l’œil." Nous sommes début octobre et, selon la tradition annuelle, cinquante des plus belles voitures du monde sont exposées au Concorso d’Eleganza Villa d’Este, au lac de Côme, en Italie. Alors que leurs propriétaires tentent d’obtenir les faveurs du jury et du public, un hélicoptère survole les lieux, se préparant à atterrir. "Jeff est là!", s’exclame le Néerlandais Adrian Van Hooydonk, chef designer du groupe BMW depuis 1992. L’artiste américain Jeff Koons arrive de Florence, où il a inauguré l’exposition "Shine" au Palazzo Strozzi et reçu le "Renaissance Man of the Year Award".

©Enes Kucevic
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Jeff Koons (67 ans) a présenté son travail pour la première fois en 1980. Il évolue à la frontière entre art et kitsch et ses sculptures de lapins et de fleurs gonflables l’ont rendu célèbre. En mai 2019, "Rabbit" est passée sous le marteau à New York pour 91 millions de dollars (environ 80 millions d’euros), un record pour un artiste vivant.

Koons et Van Hooydonk se connaissent bien. L’artiste vient de développer sa deuxième "Art Car" pour BMW. La M850i xDrive Gran Coupé est la vingtième édition spéciale depuis la première, en 1975. Cette initiative n’émane pas de spécialistes du marketing, mais du pilote français et amateur d’art Hervé Poulain, qui a inventé le concept et approché Jochen Neerpasch, pilote et, à l’époque, directeur de BMW Motorsport. Ensemble, ils ont fait appel au sculpteur Alexander Calder pour la réalisation d’une BMW 3.0 CSL, depuis élevée au rang d’œuvre d’art et qui a fait son apparition aux 24 Heures du Mans, avec un équipage composé de Hervé Poulain, Jean Guichet et Sam Posey. S’ils n’ont pas franchi la ligne d’arrivée, la voiture colorée a été accueillie avec grand enthousiasme par les amateurs d’art et de vitesse.

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©Enes Kucevic

Cette anecdote ramène Koons à un moment précoce de son parcours d’artiste. "Comme moi, Alexander Calder était originaire de Pennsylvanie", explique-t-il. "Son grand-père a réalisé une statue en bronze de plus de 10 mètres de haut de William Penn, le fondateur de l’État. Quand j’étais enfant, ma tante Irma m’emmenait au Philadelphia Museum of Art ainsi qu’à l’hôtel de ville, sur le toit duquel trône cette statue. Ce que j’ai ressenti quand nous sommes arrivés au sommet de ce bâtiment, avec Penn dominant la ville, est indescriptible. On se sent vraiment lié à l’histoire. C’est là que se déroule chaque année le Liberty Bell et qu’a été signée la Déclaration d’indépendance des États-Unis. D’ailleurs, le nom de la ville de Philadelphie signifie ‘amitié fraternelle’ en grec, ce qui en dit long sur les idéaux de la communauté. Pour moi, cette expérience est au cœur de ma façon de trouver un sens au monde. En tant qu’artiste, je ne suis pas isolé, je ne suis pas seul, je ne suis pas perdu dans un quelconque fétichisme intérieur."

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Carte blanche

Après 1975, plusieurs Art Cars ont été créées, notamment, par Frank Stella (une 3.0 CSL), Roy Lichtenstein (une 320i Turbo Groupe 5) et Andy Warhol (une M1 Groupe 4). Contrairement à ses collègues, ce dernier a peint la carrosserie de ses blanches mains en 28 minutes et avec 6 kilos de peinture, ce qui en fait probablement l’une des voitures les plus précieuses du monde. David Hockney (une 850 CSi, en 1995) et John Baldessari (une M6 GTLM, en 2016) ont suivi.

BMW M1 Art Car von Andy Warhol, 1979

En général, plusieurs années s’écoulent entre deux Art Cars. Quand les voitures sont destinées à la course, l’aérodynamisme et le poids ne peuvent être modifiés, mais pour le reste, les artistes ont carte blanche. "Les gens pensent qu’un artiste qui travaille avec l’industrie doit faire des compromis", déclare Koons. "J’ai constaté le contraire: nous nous remettons mutuellement en question. BMW me fait savoir ce qui est possible et s’intéresse beaucoup aux techniques de polychromie que j’utilise dans mes sculptures en acier inoxydable, par exemple."

L’interaction entre les artistes et l’automobile en tant que support a généré des artéfacts uniques et l’ensemble des Art Cars est reconnu comme une véritable collection d’art. Ces pièces sont exposées dans le musée BMW, au siège de l’entreprise, à Munich, mais elles l’ont aussi été au Louvre, aux musées d’art moderne de Shanghai et de Los Angeles ainsi qu’au Guggenheim à Bilbao.

Comme l’édition de Lichtenstein (1977), la M3 GT2 Art Car aux couleurs vives et rayures sauvages que Koons a créée en 2010 a été présentée en avant-première au Centre Pompidou. Le fait que l’artiste ait manifesté son souhait d’en réaliser une en dit suffisamment sur le prestige du projet. "Quand j’ai inauguré une exposition à la Neue Nationalgalerie de Berlin, vers 2008, j’ai pu rencontrer Thomas Girst, qui dirige le programme d’engagement culturel de BMW et donc, le projet Art Cars", explique-t-il. "Je lui ai dit que j’avais toujours voulu en faire une. Dire quelles sont mes favorites, c’est comme choisir mes enfants préférés: c’est une famille, je les aime toutes! J’aime le minimalisme de John Baldessari et de Jenny Holzer, mais aussi celle de Roy Lichtenstein, qui reflète la nature ainsi que celles d’Andy Warhol et de Robert Rauschenberg qui m’ont toujours fasciné. J’ai également été frappé par la façon dont BMW travaille avec les artistes et je voulais en faire partie. Quand on m’a demandé d’en réaliser une, j’étais aux anges!"

Energie cosmique

Pour sa première Art Car, Koons a placé l’énergie au centre de sa création. "J’ai examiné toutes sortes de formes d’énergie: nucléaire, cosmique, explosions,... Pour finir, j’ai travaillé avec des images floues de lumières de Noël. Elles contenaient exactement le genre d’énergie que je voulais mettre dans la voiture." Ce retour du pop art dans la collection a pour résultat une voiture qui hurle la vitesse, même à l’arrêt. Les rayures de couleurs vives semblent la survoler. Au Mans, elle a fait l’unanimité.

Pour la deuxième fois, Koons a donc pu laisser libre cours à sa créativité sur une BMW. La M850i xDrive Gran Coupé affiche onze couleurs, du bleu au noir, en passant par l’argenté et le jaune. Les lignes de couleurs explosives font référence à sa voiture de 2010; le design présente des éléments de pop art et des motifs géométriques. La voiture suggère le mouvement, la puissance et l’explosivité, soit l’énergie.

"J’aime être en voiture avec mon épouse, Justine, et les enfants, ou avec des amis", déclare Koons. "C’est à ça que sert une Gran Coupé. En même temps, il y a la puissance et la sensation. Je voulais que le conducteur partage cette puissance avec les passagers. C’est ce que j’ai fait avec le "power swoosh" sur les côtés."

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Outre des matériaux exclusifs et une signature gravée de Koons, l’intérieur est tout aussi coloré. Les sièges en cuir d’un rouge profond avec des nuances de bleu font référence à des superhéros comme Wonder Woman, Superman et Spiderman, mais également à BMW Motorsport, la division "performance" du constructeur. "Je voulais aussi que quelque chose de spécial coule dans vos veines lorsque vous êtes assis dans la voiture!", s’exclame Koons en riant. "Pas du sang normal; du sang suralimenté!"

La grande différence avec les précédentes Art Cars (des pièces uniques), c’est que celle-ci est construite à 99 exemplaires, dont 2 sont peints à la main chaque semaine, ce qui prend plus de 200 heures et est réalisé par des artisans spécialisés dans les usines BMW de Dingolfing et Landshut. Pendant la pandémie, Koons a fait le voyage pour travailler avec les designers et les ingénieurs. "Lorsqu’il vient à l’usine et parle avec eux, Jeff parvient à les impliquer dans le projet", explique Van Hooydonk. "Ils sont tous ultra fiers de la voiture."

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La voiture a été officiellement présentée à l’international la semaine dernière et hier a eu lieu le lancement en Europe. Dans les semaines à venir, on pourra l’admirer au Rockefeller Plaza à New York et, le 4 avril, l’une d’elles passera sous le marteau chez Christie’s New York: les recettes seront versées au Centre for Missing and Exploited Children, que Koons soutient depuis vingt ans. La voiture sera ensuite exposée dans des foires d’art en Europe, au Moyen-Orient et en Asie, Contemporary Istanbul, Art Dubai et Art Basel à Hong Kong, et au Goodwood Festival of Speed au Royaume-Uni. Deux exemplaires sont prévus pour la Belgique et le Luxembourg, au prix de 360.000 euros.

Objets incroyables

"J’ai grandi dans une famille de la classe moyenne à York, en Pennsylvanie, et je me souviens de voyages passionnants avec mes parents, dans le New Jersey ou le Maryland", raconte-t-il. "Nous allions aussi souvent en Floride. J’associe nos voitures familiales à des découvertes, comme celle de voir sauter des dauphins. Mon père avait des breaks et un "panel truck" pour son activité de décorateur. Ma mère aimait rouler en Cadillac Convertible." Jeff Koons a une belle collection d’art, mais est-ce qu’il collectionne les voitures? "Non, mais j’aime bien les artistes futuristes et leur "beauty of speed": ils ont introduit les voitures dans les arts dès 1909."

Il ne participe donc pas à des concours d’élégance. "Ou alors, dans cinquante ans, quand je serai très vieux!", s’exclame-t-il en riant. "Je suis super fier quand on me voit dans la voiture que j’ai créée." D’ailleurs, il considère les voitures qu’il admire en se promenant à la Villa d’Este comme des œuvres d’art. "Ce sont des objets incroyables. Elles sont sculpturales, mais c’est bien plus que ça: il y a leur conception, leur mécanique, leurs performances... Et elles répondent aux besoins des gens. On peut évoquer des idées abstraites sur le lien entre un objet inanimé et un objet vivant. Les voitures sont des objets transcendants." Dans sa propre Art Car, il voit également une signification plus profonde de vitalité. "Une sorte de connexion avec le monde", déclare-t-il. "Si elle est show off? Absolument! Il y a une raison à cela: elle fait la roue comme un paon, mais cela va plus loin car, quand on la regarde, on voit un peu de l’histoire que nous partageons et notre avenir."

Voiture du futur

À l’occasion de la présentation de la M3 GT2 de Koons en 2010, Bono, chanteur de U2 et philanthrope, avait écrit dans le New York Times: "Si quelqu’un doit contribuer à la voiture du futur, c’est bien lui." Quand nous demandons à Koons quelle est la voiture de ses rêves pour le futur, il répond "la nature". "Le plus grand plaisir de la vie, c’est d’éprouver un sentiment d’unité avec la nature."

©Enes Kucevic

Il estime que sa voiture est ancrée dans l’humanisme. "L’art cherche toujours à dire quelque chose sur la condition humaine. La contribution de Picasso à cet égard est incroyable. Pas sa période bleue, cubiste ou classique, mais Picasso, en tant qu’être humain, qui s’est réinventé alors qu’il était déjà octogénaire, montrant ainsi que nous pouvons continuer à être impliqués dans la vie et à évoluer. Et qu’il n’y a aucune raison d’avoir peur: on peut accepter que tout disparaisse, mais continuer à éprouver du plaisir sensuel, à vivre et à être généreux. C’est pourquoi BMW a lancé les Art Cars: par engagement envers les artistes et cet humanisme. Notre collaboration avec le Centre for Missing and Exploited Children est également fondée sur cette envie d’être au service des autres."

"Les voitures ont changé nos vies de manière incroyable", déclare Koons. "Si elles suscitent autant d’émotions dans la société et chez les artistes, c’est parce qu’elles mettent les gens en mouvement: elles génèrent une interaction, un échange d’idées et un commerce, même à l’échelle mondiale. La mobilité consiste essentiellement à rapprocher les gens: plus de dialogue, plus d’intimité. Pour que cela se produise de façon permanente, il est essentiel de résoudre les problèmes actuels. Mais, quand je me suis assis dans la BMW i Vision Circular, je me suis senti aussi en sécurité que si j’étais dans un utérus. Si c’est ça l’avenir, je suis partant!"

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