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Avec le Danube Express, l'Iran se met au tourisme de luxe

Le Danube Express prend son départ à Budapest, traverse la Roumanie, la Bulgarie et Turquie à destination de l'Iran. Terminus: Ispahan. ©RV

Jusqu'il y a peu, ce privilège était réservé aux voyageurs intrépides mais, aujourd'hui, il est possible de se rendre en Iran à bord du Danube Express. Les happy few devront toutefois débourser entre 10.000 et 23.000 euros pour vivre cette traversée, baptisée "Les Joyaux de la Perse". À noter: le champagne et les vins exquis sont débarqués à la frontière iranienne.

On vous demande. C'est pour vous poser quelques questions", m'annonce Tamas, le préposé du wagon, en passant la tête par la porte de mon compartiment. Il est trois heures du matin. Les douaniers s'activent autour de notre train, immobilisé à Razi, le check point à la frontière de l'Iran. Je suis Tamas en me demandant quel genre d'interrogatoire m'attend. Sauf que je me retrouve face à une équipe de télévision et à un petit tapis rouge déroulé en mon honneur.

"Bienvenue en Iran", me dit le journaliste. "Auriez-vous l'obligeance de nous dire ce que vous attendez de votre séjour?"

Suites privées, boiseries, appliques en cuivre, robes de chambre brodées, nappes damassées, vases de fleurs fraîches et petit-déjeuner au champagne: le Danube Express offre à ses passagers le calme, le luxe et la volupté. ©RV

L'obligeance? D'autres que moi auraient pu se plaindre de l'intrusion des médias à cette heure peu civilisée, mais j'accueille de bonne grâce cet "interrogatoire" sous un ciel étoilé tout droit sorti d'un poème du grand Omar Khayyam. L'esprit romantique de la Perse, ses poètes, ses rossignols et ses jardins de paradis ont peut-être inspiré ma réponse dans laquelle mon intérêt pour un train et ses passagers était touchant.

Car l'apparition du luxueux Danube Express, premier train privé à accéder à la République Islamique depuis 1979, est vue comme un moment historique du renouveau touristique dans un pays qui était réservé aux voyageurs les plus déterminés et les plus expérimentés.

Les temps sont durs pour le tourisme au Moyen-Orient, mais, en Iran -qui s'est rapproché de l'Occident par opposition idéologique aux fanatiques criminels sunnites- c'est tout le contraire. Nous avons la chance d'enfin découvrir ce pays où le patrimoine culturel compte plus de sites classés par l'UNESCO au Moyen-Orient qu'aucun autre: les jardins mythiques, la monumentale place de l'Imam à Ispahan et le palais des Achéménides à Persépolis.

Le nombre de touristes étrangers devrait doubler en 2015, ce qui pourrait mettre la pression sur le secteur hôtelier iranien. Voilà pourquoi le Danube Express, luxueux hôtel sur roues de 64 lits, est un bon plan, au point que Golden Eagle, le nouvel opérateur du train, a prévu neuf départs pour l'Iran au cours de cette année. C'est une entreprise aventureuse, qui entraîne le Danube Express loin de ses terres traditionnelles.

Notre périple de 6.000 kilomètres a commencé à Budapest, il y a huit jours. Nous avons traversé la Hongrie, la Roumanie et la Bulgarie avant de rallier Istanbul. À l'est de la perle du Bosphore, le train rutilant bleu, blanc et or s'est aventuré pour la première fois sur des rails inconnus à travers la Turquie, ses steppes beiges, ses pics enneigés et ses champs de citrouille.

À l’est de la Turquie se trouve le plus grand lac du pays, le lac de Van, juste à la frontière de l’Iran. ©Getty Images/Lonely Planet Images

Cristal de Bohême
À l'est d'Ankara, à Kirikkale, un train s'arrête juste à côté du nôtre, donnant une vision contrastée de deux mondes pouvant difficilement être plus différents. D'un côté, des silhouettes endormies sous des couvertures élimées et des porte-bagages croulant sous des sacs attachés avec de la corde. De l'autre, des boiseries, du cuivre, des alcôves, des peignoirs brodés, des suites, des vases de fleurs fraichement cueillies et des tables richement dressées pour un petit déjeuner au champagne. Certains ont dû se frotter les yeux en se demandant s'ils ne rêvaient pas.

Cette reconstitution d'un voyage en train digne de l'apogée de la période 'Orient Express' est la spécificité du Danube Express et de son équipage -en grande partie hongrois- depuis le lancement de ce train, en 2008. Peu importe que la plus ancienne des treize voitures - commandées par les Chemins de Fer Hongrois pour la nomenklatura du Parti Communiste et son leader Janos Kadar -date des années cinquante et que les quatre wagons-lits de luxe aient commencé leur carrière comme wagons postaux dans les années '90 avant de subir une restauration à l'identique.

La structure hôtelière en Iran ne correspond plus aux souhaits des voyageurs d’aujourd’hui. Ceux qui tiennent au confort préfèreront le voyage à bord du Danube Express, un hôtel de luxe sur roues.

Ce qui a impressionné mes compagnons de voyage, tant Européens, Américains et Australiens, ce sont les détails et les efforts consentis pour garantir un niveau de service cinq étoiles. Nous avons bu dans des verres en cristal de Bohême et dégusté des repas trois services joliment présentés - tagliatelle au saumon, sanglier et crème brûlée. Les liqueurs étaient rapidement servies et le jeu du pianiste de la voiture-bar nous envoyait tout sourire vers nos lits aux draps en coton égyptien préparés par le personnel en livrée à l'efficacité discrète.

Aux escales, après être descendus du train sur des tapis rouges, accompagnés d'un guide et d'un audio-guide (une attention très appréciée de Golden Eagle), nous avons visité la cité médiévale de Sighisoara en Roumanie, la basilique Sainte-Sophie à Istanbul, les églises décorées de fresques rupestres de Cappadoce, dans le centre de la Turquie, et les façades sculptées de l'église arménienne de l'île d'Akdamar sur le lac de Van, toujours en Turquie.

Cette traversée de l'Europe orientale et de la Turquie, la plupart d'entre nous l'ont vécue comme un échauffement. En effet, c'est à Van, dernier arrêt avant l'Iran, que nous avons soudain pris conscience que nous entrions dans le pays que nous rêvions de visiter depuis toujours. En voyant décharger sur le quai jusqu'à la dernière goutte d'alcool du wagon-bar et la sélection internationale de grands vins, nous avons réalisé que ce rêve devenait enfin réalité.

Le patrimoine culturel iranien est inestimable. Il y a plus de merveilles que dans n’importe quel autre pays du Moyen-Orient, comme on peut le voir sur le site de Meidan Emam à Ispahan. ©Getty Images

Dôme turquoise
Le lendemain matin, à la vue du lac d'Ourmia, vaste étendue de sel tachetée de troupeaux de moutons, nous sommes grisés. En route vers Tabriz, capitale de la province d'Azerbaïdjan oriental, nous admirons les vergers de grenadiers et de noyers entourés de murets de boue délabrés. Nous traversons un pays immense, dont la superficie est équivalente à la moitié de l'Inde, avant d'enfin atteindre Zanjan. Après un petit cours sur le tchador, nous débarquons sur un quai envahi de curieux bienveillants, de jeunes soldats et d'étudiants tout sourire. De là, nous prenons place dans des bus pour Soltânieh. C'est là que se trouve le plus grand dôme en brique du monde recouvert de tuiles émaillées turquoise et d'une mosaïque de faïences d'un raffinement extrême. Ce joyau architectural du XIVème siècle est classé à l'UNESCO. Il a été érigé sur ordre du roi ilkhanide Oljaïtu, qui fut adepte de toutes les religions: baptisé chrétien, il s'est ensuite tourné vers le bouddhisme avant de se convertir à l'islam sunnite et d'adhérer à la foi islamique shia. Son mausolée n'est pas juste une oeuvre d'une beauté infinie: il apparaît comme un monument d'un pluralisme historique vertigineux, un enchevêtrement de croyances, de culture et de religions d'une richesse incroyable.

Le lendemain matin, nous sommes à Yazd, berceau du zoroastrisme qui, jusqu'à l'avènement de l'islam, fut la religion dominante en Perse. Dans la banlieue de cette ville construite au milieu du désert s'élèvent les Tours du Silence entourées de hautes murailles. C'est là, au sommet de la colline, que les adeptes de ce culte déposaient leurs morts pour qu'ils soient dévorés par les rapaces. Ces nécropoles, appelées cimetières du ciel, ont été interdites dans les années soixante. "Certains des habitants des nouvelles maisons construites à proximité ont commencé à se plaindre que les rapaces lâchaient parfois des parties de corps humains dans leurs jardins", explique notre guide.

Nous rejoignons ensuite Atashkadeh, le temple du feu zoroastrien, où le bois de santal entretenait la flamme sacrée, dont on dit qu'elle brûle depuis plus de 2.000 ans. Après avoir dépassé les installations nucléaires de Natanz nous arrivons à Ispahan.

La tour Azadi est l’un des symboles de la ville de Téhéran. Elle a été érigée en 1971 pour commémorer les 2.500 ans de l’empire Perse. ©Getty Images

L'art du banquet
Nous déambulons sur les ponts à arcades qui enjambent la rivière Zayandeh (à sec depuis 10 ans) et visitons le Palais des quarante colonnes, un pavillon au milieu de jardins magnifiques construit au XVIIème siècle. C'est une révélation, et pas seulement parce les fresques nous rappellent l'existence du vin, disparu de nos menus depuis notre arrivée en Iran: les murs du hall sont couverts de représentations de coupes et de flacons de vin, de musiciens, de danseuses, et même d'images qui peuvent être considérées comme érotiques. Voilà qui apporte la preuve que l'art du banquet n'avait aucun secret pour la dynastie régnante de l'époque, les Safavides.

Par contre, l'imam Khomeiny, dont le visage austère trône sur le magnifique portail de la mosquée de l'Imam (anciennement du shah) sur la place de l'Imam, n'évoque pas la joie. Partout ailleurs dans le monde, cet espace public aurait été envahi par les visiteurs, mais ici nous sommes seuls, à part quelques enfants jouant au foot et des cochers sur leurs calèches. Nous ne sommes pas plus nombreux à pénétrer dans la mosquée du Sheikh Lutfallah, chef-d'oeuvre de l'art safavide. Un rayon de soleil illumine le paon qui se trouve au sommet du splendide dôme en tuiles, sublimant sa magnifique queue. Ensuite, nous allons nous promener dans le Bazar-e Bozorg, où nous nous perdons dans le dédale des échoppes des vendeurs d'épices, de tabac et de miniatures en cherchant des tapis.

La salle d’audience du palais de Persépolis est un témoignage de la grandeur de l’empire perse sous Darius Ier. ©Getty Images/Lonely Planet Images

Dans l'ancienne Persépolis, capitale des Achéménides à l'apogée de la Perse, nous avons admiré des scènes épiques de plus de 2.500 ans peintes sur les panneaux du célèbre escalier qui mène à la terrasse de l'Apadana. C'est d'ici que Xerxès lâcha ses armées sur l'Europe et c'est aussi ici que l'Occident prit sa revanche, quand Alexandre le Grand saccagea la ville un siècle plus tard. On pourrait penser que ces événements ont condamné les Occidentaux et les Iraniens à être des ennemis, mais il n'en est rien: nous n'avons senti aucune animosité à aucun moment de notre voyage.

Cela, personne ne l'a dit aussi bien que Hafez, poète du XIVème siècle qui chante l'amour, le vin et les rossignols, et que j'ai découvert en visitant sa tombe dans sa ville natale de Shiraz. Je me promenais à travers les cyprès et les étangs, quand j'ai rencontré un étudiant qui traduisait un de ses poèmes en anglais. Il m'a demandé de vérifier le sens d'une strophe qui disait "Amour pour les amis, tolérance envers les ennemis." Je lui ai confirmé qu'il ne fallait surtout rien changer.

Golden Eagle Luxury Trains propose encore 4 voyages 'Jewels of Persia Tour' en 2015: du 4 au 18 septembre et du 6 au 20 octobre vers l'est et du 17 septembre au 1er octobre et du 29 octobre au 12 novembre vers l'ouest. 12.700 euros par personne. Un départ pour le 'Heart of Persia Tour' en 2015, départ et arrivée à Téhéran, du 19 au 30 octobre. 8.700 euros par personne. www.goldeneagleluxurytrains.com

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