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Cannabis trip légal au Colorado: weed yoga, cuisine et cocktails à la marijuana au programme

©Carl Bower

Du ‘weed yoga’ au chocolat au cannabis qui donne de l’énergie. Des plantations de chanvre aux magasins de produits à base de cannabis, à visiter en limousine. De la cuisine à la marijuana aux comprimés de ganja qui boostent la libido. Nous avons envoyé notre reporter à Granby, dans les Rocheuses du Colorado pour un high trip dans les montagnes.

Nous sommes samedi matin. Derrière la grande vitre, les flocons de neige virevoltent doucement sur fond de Rocheuses. Je suis bien au chaud à l’intérieur, assise en cercle avec les autres, jambes croisées avec, dans la paume de la main, du cannabis séché.

Je dois parler à la plante sacrée, me dit une voix. Lui poser une question. Écouter ce qu’elle a à me dire. Cependant, je me demande ce que je fais ici, dans cette cérémonie ganjasana, une séance de yoga et mindfulness axée sur le cannabis. Je n’aime pas le yoga. Et j’ai des doutes sur le cannabis. Autour de moi, les participants murmurent à l’herbe. Il me faut une certaine concentration pour ne pas éclater de rire. Et je n’ai pas encore fumé…

Aux États-Unis, le cannabis est envisagé comme un traitement-miracle pour tout, des crises d’angoisse à l’arthrite. ©Carl Bower

C’est mon deuxième jour au Colorado, où je séjourne chez Hi-Curious, une nouvelle entreprise qui organise des weekends de luxe pour petits groupes d’amateurs de cannabis. Quatre jours, hébergement, repas et excursions inclus, pour 2.800 dollars. Pour apprendre à utiliser la substance en connaissance de cause, dans un environnement sûr et spécialement conçu à cet effet.

Le tourisme du cannabis est un business juteux au Colorado, le premier État américain à avoir légalisé le cannabis, en 2014. Il génère une manne de plusieurs millions de dollars par an. Les derniers chiffres font état de 6,5 millions de touristes du cannabis en 2016. Partout, les tour-opérateurs spécialisés poussent comme des champignons. Au programme: visite de plantations et de boutiques en limousine privée, cours de cuisine et de cocktails à base de cannabis.

En Californie, où la vente de cette plantes à fins récréatives est autorisée depuis le début de l’année, il existe également de nombreux ‘wine and weed tours’, combinant visites de boutiques de cannabis et de vignobles.

Bien entendu, de plus en plus de touristes s’y rendent sans passer par une agence de voyages, ce qui ne se passe pas toujours très bien. Un ami qui loue une partie de sa maison à Denver via Airbnb raconte qu’il avait un jour accueilli des clients qui s’étaient rendus dans une boutique de cannabis le vendredi, avaient commis une erreur de dosage en cuisinant et, devenus paranos, n’étaient plus sortis du weekend.

Traitement miracle

©rv

Maintenant, j’ai un peu peur. J’ai fumé de temps en temps pendant mes années d’étudiante, mais je n’y ai pratiquement plus touché au cours de ces vingt dernières années. La dernière fois qu’un ami m’a fait prendre une bouffée de son ‘blunt’, un joint sans tabac, une façon très courante de fumer le cannabis aux États-Unis, je me suis écroulée je ne sais plus où dans une rue de New York et mes amis ont dû me ramener chez moi.

Je ne recherche pas non plus impérativement une mauvaise habitude de plus, mais il est impossible d’ignorer la hype du cannabis en Amérique. Crises d’angoisse, dépression, mais aussi arthrite ou insomnie: cette substance est saluée unanimement comme un traitement-miracle. C’est vrai, c’est une alternative saine à l’alcool et aux médicaments.

Et même dans les États américains où le cannabis n’est pas légal, on assiste au développement d’un commerce de produits à base de CBD, un cannabinoïde non psychoactif, mais légal s’il est fabriqué avec du chanvre, une plante de la même famille. Et moi, je veux tout savoir au sujet de nouvel univers qui fleurit aux États-Unis.

©Getty Images

Gamme infinie de produits

Rachael Carlevale, le professeur de yoga qui m’a demandé de parler au cannabis qui se trouve dans ma main, sait de quoi elle parle: elle a étudié les sciences du sol et des plantes à l’Université du Massachusetts. Et, même si je me lance dans cette aventure avec un certain scepticisme, je dois bien admettre que sa présentation offre un excellent équilibre entre spiritualité et science. Rachael fait circuler deux joints.

Après une seule bouffée, je suis déjà high. Très high. Avant même de m’en rendre compte, je suis assaillie par un sentiment d’agitation difficile à décrire, une sorte de paranoïa que je reconnais: j’ai eu le même effet lors de mes précédentes expériences.

Mais je me dis que je suis en vêtements confortables. Détendue. Dans une maison de huit chambres, dans les montagnes du Colorado. En compagnie de gens comme moi. Avec un chef qui cuisine rien que pour nous et un chauffeur qui nous conduit partout. Non, il n’y a vraiment pas de quoi flipper. Au lieu de parler à l’herbe, je décide donc de m’adresser à moi-même. Pour me détendre et profiter de l’expérience.

©Carl Bower

Alors que Rachael commence son cours, yoga et mindfulness, je me sens pour la première fois de ma vie “présente” comme disent les connaisseurs de yoga. Au lieu de regarder constamment ma montre et de faire des listes dans ma tête, je laisse mon corps prendre le contrôle et mon esprit s’apaiser totalement. Une expérience très rare pour moi.

De nos jours, fumer n’est qu’un petit aspect de l’expérience beaucoup plus vaste de la marijuana. Dans les États américains où le cannabis est légal, on trouve une gamme infinie de produits à manger, boire, pulvériser, badigeonner ou tamponner. Bien entendu, j’ai envie de goûter quelques “comestibles”, et le choix est vaste: chocolats, bonbons, pâtisseries et boissons, tous sont devenus rapidement très populaires. Mais je ne sais absolument pas par lequel commencer.

Wiley Act

Heureusement, chez Hi-Curious, ils savent à notre place: ils nous envoient donc chez 1906, une entreprise qui fabrique du chocolat au cannabis. Rien que des produits d’excellente qualité. C’est Peter Barsoom, qui a abandonné son job dans la haute finance new-yorkaise pour fonder, il y a trois ans, cette société qu’il a baptisée 1906, en référence à l’année de l’adoption du Wiley Act interdisant le cannabis. Et ce, parce qu’il voyait que la plupart des produits sur ce marché étaient de mauvaise qualité.

L’entreprise 1906 fabrique du chocolat au cannabis sous la direction de Peter Barsoom, qui a quitté la haute finance à New York pour se lancer dans ce nouveau business. ©Carl Bower

Non seulement la plupart avaient horriblement mauvais goût, en plus ils n’affichaient pas la moindre information au sujet de la sensation qu’ils pouvaient procurer, explique Barsoom en nous emmenant dans son usine high-tech, où le personnel coiffé d’un filet s’active à apposer un cachet THC sur des petits chocolats brillants garnis de grains de café.

Le THC, ou tétrahydrocannabinol, est le composant le plus psychoactif du cannabis. Selon l’entrepreneur, la qualité n’était pas le seul problème: "Le laps de temps entre la prise et l’effet était beaucoup trop long. De ce fait, les gens en consommaient beaucoup trop. Or la dernière chose que l’on veuille faire avec les friandises au cannabis, c’est jouer à la roulette russe!

Nous avons donc décidé de créer une entreprise qui produise des choses destinées aux gens comme nous, des adultes fonctionnant à un haut niveau qui considèrent le cannabis comme une alternative aux médicaments et à l’alcool. Aux personnes qui veulent garder le contrôle de la situation et accéder à une certaine sensation."

De ‘Chill’ à ‘Genius’

La gamme de 1906 s’articule autour de cinq formes d’expérience: ‘Go’ pour une sensation énergique, ‘Chill’ pour la détente, ‘Midnight’ pour dormir, ‘High Love’ pour la libido et ‘Bliss’ pour un sentiment euphorique. Une nouvelle viendra prochainement s’y ajouter, ‘Genius’, pour se concentrer de manière optimale.

Et elle ne contiendra pas uniquement du cannabis, mais aussi de la caféine et des stimulants naturels à base de plantes, comme le galanga et le bacopa. ‘Genius’ serait parfait pour aiguiser votre concentration lorsque vous devez rédiger un essai, par exemple.

Les chocolats artisanaux au THC sont, en tout cas, parfaitement dosés pour susciter un effet rapide: vingt minutes seulement au lieu d’une heure, voire une heure et demie. Et l’effet dure environ deux heures et demie au lieu de six. Vous voilà prévenus.

Dès que j’estime en savoir suffisamment, je prends un chocolat ‘Bliss’ dans la boîte d’échantillons et le mets en bouche: du chocolat noir fourré au beurre d’arachide. Me voilà prête à sauter dans le SUV avec chauffeur et filer à Denver pour le lunch. C’est délicieux, mais je ne ressens aucun effet immédiat. C’est seulement après le lunch, alors que j’écoute une présentation de Pax, l’Apple des vaporisateurs, que je commence à le ressentir. Je me sens tellement bien que je n’arrive plus trop à me concentrer.

J’ai appris deux choses. C’est lorsqu’on a déjà quelque chose dans l’estomac que les ‘edibles’ (ou “comestibles”, soit des friandises ou des boissons au cannabis) ont le plus d’effet, car les ingrédients actifs peuvent alors se lier à quelque chose (après un repas, on plane donc plus vite). Mais aussi qu’il vaut mieux ne pas ingurgiter un ‘Bliss’ avant d’aller à une réunion pour y présenter une solution technologique de pointe.

Booster la libido

Vapoter, ce n’est pas mon truc. Pour une raison quelconque, je trouve ridicule de consommer de la nicotine ou du cannabis avec un vaporisateur, et surtout pas cool du tout. Peut-être parce que ces trucs électroniques vous font passer pour un nerd. C’est ce que je me dis que lorsque nous arriverons à la Clinic, un des 169 lieux de Denver (soit plus de succursales que Starbucks et McDonald’s réunis) qui proposent du cannabis à usage récréatif. Je suis curieuse, parce que cela faisait longtemps que je voulais visiter ce genre de point de vente, mais sans jamais avoir osé franchir le pas.

Après une seule bouffée, je suis déjà high. Très high. Avant même de m’en rendre compte, je suis assaillie par un sentiment d’agitation difficile à décrire, une sorte de paranoïa.

Une fois à l’intérieur, les premières minutes sont assez intimidantes. On vous demande votre carte d’identité, car vous devez prouver que vous avez au moins 21 ans. Si vous venez de l’étranger, vous devrez présenter votre passeport, car le permis de conduire ne suffit pas. Vos données sont ensuite enregistrées dans une base de données, afin de garantir que vous ne consommiez pas plus que la quantité journalière autorisée pour un usage récréatif, soit une once (environ 28,3 grammes). C’est deux fois plus pour un usage médical.

Dès que vous êtes entré, la nervosité retombe. Caisses en bois, flacons en verre: l’endroit ressemble à un croisement entre une bijouterie et le département maquillage d’un grand magasin. Le personnel est amical, connaît les produits et se fait un plaisir de me fournir toutes les réponses à ma salve de questions.

La boutique propose un très large choix de saveurs pour le cannabis à fumer, mais aussi de la résine, des e-cigarettes et des cartouches. Un peu plus loin, un grand réfrigérateur présente boissons, café et sodas, mais aussi des friandises telles que sucettes ou chewing-gums. Tout est au cannabis. Le dosage ainsi que la proportion THC/CBD exacte sont indiqués sur l’emballage de chaque produit.

On peut également y acheter des produits à prendre par la peau comme les sels de bain, les pommades et les patchs, mais aussi un produit appelé Foria, qui bootse la libido et le plaisir féminin. Le cannabis offrirait-il donc une solution ou un remède à tous les maux de l’époque?

Red Rocks Park

©rv

De retour à la maison, après le repas du soir, nous examinons tous ensemble les produits que nous avons rapportés de la Clinic. Je teste un Toast, une cigarette au cannabis sans tabac. Dans la boutique, j’avais été séduite par l’élégant packaging noir et or, mais le goût est décevant, dur et sec, tout sauf agréable. Je la jette après quelques bouffées, et prends un morceau de chocolat ‘Midnight’ de 1906 qui me fait bientôt sombrer dans un délicieux sommeil.

Les touristes du cannabis ne viennent pas au Colorado uniquement parce que l’on y trouve 518 endroits vendant du cannabis à fins récréatives. En effet, on peut aussi y pratiquer toutes sortes d’activités dans la nature, telles que randonnées, vélo ou sports d’hiver. Lorsque nous partons le lendemain au Red Rocks Park pour une randonnée parmi les gigantesques rochers de grès, je goûte un morceau de la variété ‘Go’ de 1906.

Ça ne me fait rien du tout. Et même lorsque nous nous arrêtons pour le pique-nique, je ne ressens pas le moindre effet. Un membre du groupe suggère que c’est peut-être parce que mon corps a déjà naturellement beaucoup de ‘Go’. Les ingrédients et dosages des ‘edibles’ sont standard, mais comme chacun a une physiologie différente, l’expérience peut l’être aussi.

Un peu plus tard, quelqu’un me convainc d’essayer le ‘Vape pen’ de Pax, que nous avons tous reçu. Le mince appareil noir peut être réglé à une température précise, mais aussi délivrer une dose très spécifique à intervalles réguliers.
Et je comprends soudain qu’un équipement sophistiqué permet de choisir avec une grande précision la quantité prise et d’ainsi garder le contrôle sur ce que l’on ressent.

On n’est donc jamais assailli par la crainte, comme pendant la séance de yoga, à moins de le vouloir, bien sûr. La bonne dose permet d’obtenir directement cette délicieuse sensation de douceur et de bien-être typique.

À la fin de la troisième journée, je me sens beaucoup plus confiante au sujet du cannabis et de tous ses dérivés et usages. Parce que je commence à comprendre ce que j’aime et ce que je n’aime pas. Et lorsque Barsoom ouvre une boîte de ‘Bliss’ pour le dîner de clôture, je n’hésite pas à planer avant le premier plat.

Cependant, il me faudra un certain temps pour me débarrasser du sentiment que je fais quelque chose de mal lorsque je consomme du cannabis sous une forme ou une autre.

Je ne sais même pas si j’éprouverai un jour cette même sensation de faire quelque chose de tout à fait normal avec un chocolat au cannabis qu’avec un verre de vin rouge, par exemple. Entretemps, le cannabis n’est plus du tout mystérieux ni effrayant pour moi. Et, qui sait, je me mettrai peut-être même au yoga si on légalise le cannabis chez nous!

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