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Croisière en Égypte à bord du SS Sudan, le bateau de “Mort sur le Nil”

Au cours de l’hiver 1933, Agatha Christie se rend en Égypte avec son époux, l’archéologue Max Mallowan, et leur fille Rosalind. Au Caire, ils avaient embarqué sur le SS Sudan. ©Mathieu Richer Mamousse / Courtesy Éditions Albin Michel

Il y a 85 ans paraissait “Mort sur le Nil”, d’Agatha Christie. Voyage à bord du SS Sudan, le bateau dont la célèbre romancière s’est inspirée pour l’intrigue de son livre.

Une combinaison déconcertante: à bord du bateau, nous remontions le fleuve dans le confort du Royaume-Uni édouardien, un splendide monde imaginaire bien ordonné qui nous protégeait de la chaleur, de la poussière et des questions embarrassantes au sujet de l’Égypte. Nous avons parlé de maisons, d’autres voyages, de cailles et de Londres. Nous avons dégusté des lunchs raffinés, pris notre five o’clock tea et joué aux cartes sur le pont supérieur en admirant le pittoresque panorama des rives. Et le soir, nous nous retrouvions pour prendre un verre avant le dîner.

©Mathieu Richer Mamousse / Courtesy Éditions Albin Michel

Les matins à quai étaient un autre monde. Dehors, au-delà des chaotiques villes égyptiennes où les calèches sillonnent les rues poussiéreuses sous un soleil impitoyable, dans les temples et tombes antiques, se posent des questions profondes sur la vie et la mort, le sens et la croyance. À Abydos, nous avons contemplé des représentations de dieux dans les sanctuaires du temple. Dans les tombes de la Vallée des Rois, nous avons vu la pesée des âmes et les rois embarquer avec confiance pour leur voyage dans l’au-delà. Dans les grandes salles de Karnak, nous avons été confrontés à la plus fondamentale des questions: les dieux sont-ils à l’écoute ou l’univers est-il indifférent à notre sort?

Je n’en avais aucune idée. Et les anciens Égyptiens non plus: ils ne faisaient que supposer, mais leurs suppositions étaient merveilleuses. Qui sait si Osiris a réellement fait quelque chose pour les pharaons outre-tombe? Vus d’ici, les reliefs magnifiques, les temples stupéfiants, les rituels élaborés et les dieux étranges sont fascinants, enrichissants et d’une étrange beauté.

©Stanley Stewart

Les rives du Nil

Sur le bateau, j’ai trouvé la sérénité en regardant les rives du Nil. Tôt le matin, elles étaient aussi apaisantes qu’une prière murmurée. Un soleil bas filtrait à travers les palmeraies pour nimber l’eau de lumière. Des files de femmes suivaient des chemins de poussière blanche drapées de brumes vaporeuses. Lorsqu’elles pataugeaient dans la rivière, leurs jupes formaient d’ondoyants dômes colorés. Aussi majestueux qu’un prophète, un homme vêtu d’une djellaba blanche est apparu à la lisière d’un village fait de maisons cubistes. Deux garçons dépliaient des filets dans un canal latéral dont l’eau avait la couleur des abricots. De divins nuages tachetaient la surface de l’eau et des aigrettes volaient si bas que leurs pattes frôlaient leur reflet.

©Matthieu Salvaing / Courtesy Éditions Albin Michel

Depuis des millénaires, les voyageurs sont attirés par l’Égypte, en quête d’une civilisation enterrée sous le sable du désert, de la vision fantastique des anciens Égyptiens, les déesses à tête de vache, les pharaons parés de bijoux, les fresques colorées dans les profondeurs des tombes royales... Ici, le tourisme a commencé avec les Grecs: quand Hérodote remonte le Nil au Ve siècle av. J.-C., ses récits sont au superlatif. Lorsque Henry Morton Stanley y fait étape sur sa route pour retrouver Livingston, il tombe sous le charme: “Ceux qui souhaitent prendre un mois de plaisir dans une vie sérieuse devraient venir voir le Nil”.

À la fin du XIXe siècle et pendant une bonne partie du XXe, l’Égypte est la meilleure façon de clouer le bec de ceux qui font étalage de leur visite de la tour Eiffel. Dans les années 1880, les bateaux à vapeur Thomas Cook transportent des visiteurs enthousiastes jusqu’à Assouan, qui semblait alors être la fin du monde connu. Suivant le guide, des femmes sous leur ombrelle et des hommes en costume de lin découvrent les tombes royales, se promènent dans les temples à colonnades et se font photographier devant les pyramides. En 1922, la découverte de la tombe de Toutankhamon donne un nouvel élan au tourisme en Égypte, juste au moment où Thomas Cook commande une nouvelle flotte de bateaux fluviaux: un timing parfait.

Un peu plus d’un siècle après son lancement, bateau est de retour sur le Nil, et c’est toujours le plus élégant. ©Matthieu Salvaing / Courtesy Éditions Albin Michel

Paisible croisière

Au cours de l’hiver 1933, l’écrivaine Agatha Christie, accompagnée de son mari, l’archéologue Max Mallowan, et de sa fille Rosalind, se fraye un passage à travers une foule de porteurs, de passagers et de marchands ambulants brandissant des antiquités vieilles d’une semaine pour monter à bord d’un des bateaux à vapeur de Thomas Cook au Caire pour une paisible croisière sur le Nil, le temps d’une pause dans l’écriture de romans policiers.

Nonante ans plus tard, deux choses ont survécu à ce voyage. La première est un roman policier, “Mort sur le Nil”; oui, l’écrivaine devait faire une pause, mais, finalement, il n’en fut rien. Publié en 1937, le livre est toujours édité. La seconde est le bateau sur lequel elle a navigué, le SS Sudan, témoin d’une époque historiquement très riche. Un peu plus d’un siècle après sa mise à flot, le SS Sudan navigue toujours sur le Nil. Le plus élégant des bateaux sur le plus élégant des fleuves. Lors du tournage de la deuxième des trois adaptations cinématographiques de “Mort sur le Nil”, avec David Suchet, le SS Sudan jouait son propre rôle – bien que temporairement rebaptisé SS Karnak pour correspondre au livre.

De Luxor à Assouan, les berges du Nil regorgent de sites qui ravissent les amateurs d’art de l’Égypte pharaonique. ©Stanley Stewart

Hercule Poirot

Après mon embarquement sur le SS Sudan (“SS” signifie “Steam Ship”) à Louxor, on me conduit dans une splendide cabine avec un lit en laiton, un canapé en velours, des hublots à volets, des miroirs biseautés et une photo encadrée du roi Farouk. Sur le pont-promenade, la vue sur les palmiers depuis les fauteuils en rotin disposés autour des tables n’a pas changé depuis Agatha Christie. Dans le salon tapissé de livres, des garçons en tunique rouge coiffés d’un fez servent des boissons. Sur le pont supérieur, le five o’clock tea est servi tous les jours à 17 heures précises. Les matelots nettoient matin et soir les ponts en teck sombre et les passagers admirent les pistons du moteur luisants d’huile au centre du bateau ou les deux roues à aubes sur les côtés: bien que le bateau ne soit plus propulsé à la vapeur, de nombreuses pièces du moteur sont d’origine. À bord, j’avais l’impression que, si je tournais la tête après un drink au bar, je pourrais apercevoir la silhouette familière d’Hercule Poirot passer derrière les vitres gravées.

Le Temple du pharaon Séthi I à Abydos et les hiéroglyphes dans une tombe dans la vallée des rois. ©Matthieu Salvaing / Courtesy Éditions Albin Michel

Après la Seconde Guerre mondiale et l’effondrement du tourisme en Égypte, le SS Sudan est abandonné pendant un demi-siècle avant d’être restauré par une compagnie française dans les années 2000. L’âge du bateau nous ramène aux voyages d’une époque révolue, bien avant les bateaux de croisière modernes ressemblant à des tours couchées sur le fleuve.

Le défilé des visiteurs au fil des siècles est une galerie de personnages aussi fabuleux qu’un roman d’Agatha Christie: Florence Nightingale, Mark Twain, Thackeray, Napoléon, Gustave Flaubert, Vita Sackville West et Amelia Edwards. Tous partageaient une chose précieuse que nous risquons d’oublier: le sens de l’émerveillement.

©Stanley Stewart

En amont, les rives du Nil de Louxor à Assouan sont jalonnées de sites antiques. Ajoutez un crochet en aval pour voir Abydos et Dendérah, et vous avez la plupart des grands monuments du Nouvel Empire et de l’Égypte ptolémaïque. À Louxor même, le temple de Karnak, dont la construction a duré treize siècles, s’étend sur la rive tel un Léviathan. Maxime du Camp, un des premiers photographes français, qui avait beaucoup voyagé en Italie et en Grèce, écrivait, de retour chez lui: “Jamais je n’ai rien vu de comparable à Karnak”. Florence Nightingale, qui avait visité le site la même année, en 1850, déclarait qu’elle aimait Karnak parce que cela la faisait réfléchir.

De l’autre côté du fleuve, sur la rive ouest, parmi une stupéfiante collection de magnifiques temples et monuments, se trouvent les tombes de la Vallée des Rois, dont les murs fourmillent de fresques d’une beauté étrange représentant le monde de l’au-delà, les pharaons et les dieux encadrés d’élégants hiéroglyphes, la description des rituels secrets qui assureront le passage dans l’autre monde du défunt. Après avoir visité les tombes, Nightingale écrivait: “Il est particulièrement difficile de passer toute la journée près du lit de mort des plus grands de votre espèce puis de rentrer [dans le bateau] pour parler de cailles ou de Londres.” En ce qui me concerne, quelques banalités sur les cailles et Londres sont les bienvenues après une journée passée dans le monde de l’au-delà.

Le temple d’Edfu se trouve à une journée de bateau de Luxor. ©Stanley Stewart

Danse de l’abeille

En amont de Louxor, à un jour de bateau, se trouve une série de temples – Esna, Edfu, Kom Ombo – qui a ravi des générations de voyageurs. Cependant, lorsque Gustave Flaubert arrive à Esna, en 1850, il en a assez des temples et de l’éternel. Il ne veut pas penser, mais ressentir. Il se rend alors dans la maison de Kuchuk Hanem, une courtisane du Caire exilée ici. Une fois les yeux de ses musiciens cachés par un pli de leur turban, elle exécute la danse de l’Abeille, censée rendre les hommes fous de désir. Il semble que cela a fonctionné avec Flaubert. “On apprend là tant de choses! Et l’on est si triste, et l’on rêve si bien d’amour!”, écrit-il.

Assouan marque la fin de la plupart des croisières sur le Nil. Bien avant le XXe siècle, les voyageurs qui arrivaient ici avaient le sentiment d’avoir atteint les limites de la civilisation. Dans les ruelles de son bazar, on découvre des marchandises et des parfums venus du cœur de l’Afrique. Assouan n’a pourtant rien de la fugacité mélancolique d’une ville frontière, au contraire: c’est l’endroit le plus charmant du Nil.

À bord, on est plongé dans le passé glorieux du SS Soudan: chaque cabine est dotée de lits aux montants en cuivre. ©Matthieu Salvaing / Courtesy Éditions Albin Michel

Je suis resté dans l’étreinte réconfortante de l’hôtel Old Cataract. Construit en 1899 par Thomas Cook, il a le même charme rétro que le SS Sudan. Ses terrasses forment les plateformes d’observation du fleuve qui, ici, a un côté pittoresque, se rétrécissant en bordure de la première cataracte, se faufilant entre les îles, les bancs de sable pâle et de granite lisse foncé. À Assouan, tout le monde va et vient sur l’eau. Au coucher du soleil, les voiles des felouques sont déployées aux vents du nord qui portent les bateaux sur le Nil, à contre-courant, depuis l’époque de Khéops.

Juste en amont d’Assouan se trouvent les ruines de Philae, le plus beau complexe de temples du pays. Lorsque le barrage fut construit, dans les années 60, l’Unesco supervisa son déplacement pierre par pierre, depuis son site d’origine sur l’île de Biga, où il aurait été submergé par les eaux, vers l’île voisine d’Aguilkia. Construit par des souverains ptolémaïques et romains désireux de s’associer au culte d’Osiris, il constitue un mélange étonnamment harmonieux d’architecture pharaonique et gréco-romaine. Le cadre sylvestre de l’île, l’arrivée en bateau et la façon dont certaines parties du site donnent encore une impression de solitude confèrent à Philae une atmosphère particulière.

©Matthieu Salvaing / Courtesy Éditions Albin Michel

Comme un mirage

Malgré le transfert sur une nouvelle île, la description faite par l’égyptologue Amelia Edwards dans les années 1870 pourrait avoir été rédigée aujourd’hui. “L’approche par l’eau est vraiment la plus belle”, écrivait-elle. “L’île avec ses palmiers, ses colonnades, ses pylônes semblent surgir du fleuve comme un mirage. Si le son d’un chant antique devait se faire entendre dans l’air calme, si une procession de prêtres en robe blanche portant l’arche voilée du Dieu venait balayer entre les palmes et les pylônes, nous ne trouverions pas cela étrange.”

Je me suis promené jusqu’à la porte de Dioclétien, à l’extrémité de l’île, où je me suis retrouvé seul face au monde antique. Je me suis déchaussé pour descendre dans l’eau, là où le fleuve n’est pas trop profond. Des représentations des dieux me regardaient de haut. Le Nil me tirait par les chevilles. Ce fleuve est une éternité.

Un bel ouvrage sur ce splendide bateau historique vient de paraître aux éditions Albin Michel: “Une Croisière sur le Nil ou la fabuleuse histoire du steam ship Sudan”, Jean-François Rial et Robert Solé, Éditions Albin Michel, 49 euros.

Le SS Sudan

|24 cabines.
| Entre 2.500 et 4.000 euros par personne pour une croisière de six jours en cabine double.
| www.steam-ship-sudan.com
| Voyageurs du Monde propose également des itinéraires de huit à quatorze jours sur le SS Sudan, à partir de 4.100 euros.

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