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Yacht & Ski: vers les pistes du Grand Nord à la voile

©Mike Jones

Courchevel ou Zermatt? Les amateurs de sports d’hiver ont un joker: les flancs norvégiens qui ne voient de skieurs qu’une ou deux fois par hiver. Pour en profiter, adressez-vous au milliardaire russe Andrei Iakounine: il vous y emmènera sur son yacht privé. "Vous avez pris la mauvaise direction en quittant Saint-Tropez?"

À bord du Firebird, notre yacht pendant sept jours, la chef vient de servir le petit déjeuner. Parfaitement coupés en deux, les fruits de la passion regardent vers le ciel. Des tranches de jambon et de saumon fumé brillent sous le soleil matinal, qui illumine également les cloisons doublées de cuir et les banquettes de velours. En bout de table, le propriétaire du yacht, Andrei Iakounine (44 ans). "La vie dans le Grand Nord peut être rude", déclare-t-il, sourire en coin. Le Russe a grandi à Saint-Pétersbourg mais vit et travaille à Londres, où il dirige la société de gestion de patrimoine VIYM.

C’est à Tromsø, une région montagneuse du nord de la Norvège, qu’il fait de l’escalade et du ski en famille, sous la direction du guide de montagne écossais Brian Farquharson (57 ans). Et pour y aller, il s’est fait construire un yacht spécial pour affronter ces régions inhospitalières, le Firebird.

Dans cette partie de la Norvège, vous ne rencontrerez pas plus de quelques dizaines d’autres skieurs en une semaine, et surtout, pas le moindre téléski. ©Mike Jones

Le pont en teck de trente mètres de long du bateau de plaisance est recouvert d’une couche de neige fraîche. Nous sommes amarrés à Hamnes, un ancien site de commerce, actif au XIXe siècle, devenu un havre de paix avec ses petites maisons blanches et ses bateaux de pêche. Pendant une semaine, nous allons skier et naviguer entre les îles du cercle polaire arctique en direction du Jøkelfjord, un bras de mer peu fréquenté qui débouche au pied d’un énorme glacier.

Authentique paradis blanc

Andrei Iakounine a découvert cette partie du monde il y a trois hivers. C’est Farquharson qui lui avait parlé d’un paradis de fjords et de sommets montagneux vierges de toute piste de ski et accessibles uniquement par bateau. Désireux de voir cette région de ses propres yeux, il se rend avec Farquharson chez Boreal Yachting, un pionnier du voyage en bateau, pour tenter la grande aventure du ski en Norvège.

Il est tellement impressionné que, rentré chez lui, il jette les plans du yacht de luxe qu’il voulait commander chez le constructeur britannique Oyster pour naviguer en Méditerranée et aux Caraïbes et passe commande d’un tout autre bâtiment, pour voguer dans le Grand Nord. En effet, le Firebird nécessite une isolation et des normes de sécurité plus élevées, sans oublier, bien sûr, les couleurs orange et gris que Natacha, son épouse, avait repérées sur un foulard Hermès.

Le Firebird est orange et gris, des couleurs que madame Iakounine avait repérées sur un foulard Hermès. ©Mike Jones

Comme, on entend parfois parler de ski au Lyngenfjord, dans l’extrême nord de la Norvège, et on voit des photos de pistes sensationnelles près de la mer -des images qui semblent venir d’un autre monde, une fois que l’on est sur place pour un séjour d’une semaine, on réalise le sens de “paradis blanc”: on n’y croise que quelques dizaines d’autres skieurs et, surtout, pas le moindre téléski. Et il faut se pincer très fort pour réaliser qu’on est en Europe, et plus près de Bruxelles qu’à l’Acropole d’Athènes.

Allons-nous pouvoir skier? Pas sûr: les nuages commencent à s’amonceler alors que nous mettons nos bottines sous l’auvent du Firebird. Il y a des tapis en caoutchouc sur le pont arrière, mais quand je descends sur le ponton bancal de Hamnes en empruntant l’échelle, j’ai l’impression d’être un taureau sur une patinoire. Sur le quai, nous collons des peaux de phoque sous nos skis et suivons notre guide écossais dans une randonnée vers Uløytinden, un sommet de 1114 mètres d’altitude sur l’île d’Uløya.

Conte de fées russe

Lors de ce voyage inaugural, sans clients payants, je fais la connaissance d’Igor, le fils de Iakounine, qui étudie la médecine à Cambridge et est venu avec sa petite amie, Anna. Svemir et Janko, des amis avec lesquels Natacha passe beaucoup de temps pendant les mois d’été à Porto Montenegro, sont également de la partie.

La place ne manque pas à bord du Firebird, pourtant, ce yacht ne ressemble pas vraiment à un palais: la suite du propriétaire et son épouse, pleine de combinaisons de ski en train de sécher, est plus petite que le hammam que le milliardaire Roman Abramovich a fait installer dans son yacht privé. Dans la partie arrière, il y a aussi deux agréables cabines doubles avec salle de bain privée tandis que je loge à l’avant, près de l’équipage, avec Farquharson.

©Mike Jones

C’est Peter, le skipper polonais taciturne, qui se trouve à la tête de l’équipage. Tim et Holly, un jeune couple britannique, sont second et steward, tandis que la chef chilienne Josefina fait des merveilles dans la petite cuisine.

Nous passons beaucoup de temps à bord, partageons des photos et lisons des livres. Iakounine, pour sa part, préfère polir ses verres à vin ou réparer la manchette de sa vieille veste. Son père, Vladimir, était ingénieur, mais aussi membre du KGB. Il a été l’un des confidents de Vladimir Poutine, mais a quitté les chemins de fer russes en 2015 dans des circonstances difficiles. Aujourd’hui, il est à la tête d’un think tank établi à Berlin.

Il a toujours voulu que son fils suive sa voie. C’est ainsi que le jeune couple est parti en Écosse apprendre les ficelles du business de l’hospitalité. Iakounine s’est lancé dans ce créneau et a investit dans l’hôtellerie, en gardant une prédilection pour les spécialités régionales: le Firebird, du nom du conte de fées russe ‘L’oiseau de feu’, est sans doute le seul yacht de luxe au monde dont le réfrigérateur est rempli de la boisson écossaise Irn-Bru.

Charme des montagnes

Bien entendu, les Iakounine se sont lassés du ski conventionnel. Ils ont déjà passé le Nouvel An russe à Courchevel, mais “Andrei s’ennuyait tellement qu’il a failli tomber en dépression”, explique Natacha. Le couple s’est donc de plus en plus éloigné des pistes standard et, pour cela, a engagé Farquharson lors d’un séjour à Zermatt. C’est lui qui a eu l’idée de la Norvège. "Mes amies vont encore à Courchevel. Et quand je publie des photos d’ici sur Facebook, elles demandent: “Mais pourquoi vous faites ça, quatre heures de marche pour arriver au sommet pour enfin pouvoir skier?”"

©Mike Jones

La réponse est simple. Ici, chaque godille se mérite. Le plaisir est d’autant plus vif que la pente neigeuse est intacte. Nous sommes tous sous le charme des montagnes norvégiennes, mais Farquharson nous appelle pour nous demander d’arrêter l’ascension parce que la météo va changer. Il est temps de retourner à Hamnes. Cependant, nous avons une consolation: Josefina nous a de nouveau concocté une préparation délicieuse, cette fois-ci avec les crevettes qu’elle a achetées cet après-midi sur un bateau de pêche.

Hamnes est l’une des étapes les plus fréquentées par les skieurs qui arrivent sur place en bateau, mais aujourd’hui, seules quelques personnes sont visibles dans le village. Le Firebird attire l’attention et les gens se demandent, l’air goguenard: “Vous avez pris la mauvaise direction en quittant Saint-Tropez?” Mais il y a aussi des regards admiratifs.

Les autres yachts et les petits ferries reconvertis sont beaucoup plus bruts et plus pratiques pour les skieurs qui aiment naviguer ou cuisiner eux-mêmes. Farquharson explique qu’il y a dix ans, le Lyngenfjord avait été envahi par les visiteurs du jour au lendemain. La raison de cet afflux? Tromsø, superbe ville et porte d’entrée depuis le nord, se trouve à une courte distance de l’aéroport d’Oslo. Mais, c’est à nouveau plus calme depuis qu’Alta, également équipée d’un aéroport, est devenue une deuxième base à l’est. Et le Jøkelfjord est encore plus paisible qu’avant.

Météo instable

Avant de nous diriger vers l’est, nous tentons d’escalader le Storgalten (1291 mètres) après une deuxième nuit à quai, près d’une usine de traitement de crevettes. Le ciel s’est dégagé timidement et, pendant que nous grimpons, je me rends compte qu’il est effectivement préférable de visiter ces contrées en bateau car elles donnent l’impression d’être complètement submergées. Les vallées, dont la traversée prendrait sinon des heures, sont devenues de véritables autoroutes. Farquharson est aux anges. Il me confie: "Avec les bons skis et son propre bateau, on peut voir défiler des milliers de sommets et se dire: celui-ci, je vais l’escalade aujourd’hui!"

Le Lyngenfjord est le paradis des amateurs de ski, regorgeant de fjords et sommets dont la plupart ne sont accessibles qu’en bateau. ©Mike Jones

La météo est instable et elle peut jouer les trouble-fête. Notre ascension du Storgalten se termine par un plan B, un petit détour par un col de montagne moins élevé, à l’ouest. Même à partir de là, la descente sur une couche de poudreuse d’une bonne trentaine de centimètres d’épaisseur est l’une des plus merveilleuses que j’aie vécues depuis des années. L’après-midi, nous hissons les voiles pour aller jusqu’au Jøkelfjord, où nous jetons l’ancre juste à temps pour le dîner. Tandis que le Firebird se balance au rythme du vent glacial, trois dauphins apparaissent devant nous, bondissant joyeusement au-dessus des eaux noires. Puis la neige se remet à tomber et nous descendons les voiles qui, sinon, risqueraient de geler.

Le lendemain matin, le soleil dispense sa modeste chaleur sur l’eau presque immobile du Jøkelfjord. Au bord du fjord, un glacier surplombe un rocher abrupt comme une menace. Les montagnes dardent leurs sommets avec exubérance comme pour toucher le ciel cotonneux. Nous sommes seuls au monde: il n’y a pas un seul bateau à l’horizon.

Aurore boréale

Nous rejoignons la terre ferme à bord d’un Zodiac. Le rivage est bordé d’un tapis de moules et Anna, qui ne vient pas skier avec nous, en remplit un seau pour le dîner pendant que les autres se préparent pour l’expédition. Nous gravissons le massif du Koppartind, qui s’élève à 930 mètres au-dessus de la rive est du Jøkelfjord. Pendant l’ascension, nous apercevons la silhouette de plus en plus petite du Firebird, mais notre regard glisse aussi sur les vallées qui disparaissent au loin. Nous skions entre les bouleaux qui s’accrochent aux versants de la montagne.

©Mike Jones

Le moment de célébrer l’anniversaire de Iakounine est venu: champagne et gâteau pour toute l’assemblée, après quoi quelqu’un propose d’aller nager. Le skipper baisse le pont arrière et nous sautons dans l’eau glacée. Le temps que l’on en sorte, Peter a installé une douche chaude. Igor et Anna gonflent un kayak et vont pagayer tous les deux, à l’heure où il disparait derrière le sommet de la montagne. Pendant la nuit, Peter noud réveille et nous fait monter sur le pont pour admirer les couleurs d’une aurore boréale de toute beauté.

Pendant le dîner (des moules en entrée, du renne en plat principal), Iakounine a un regard songeur. L’homme est charmant, mais difficile à cerner. Il s’exprime souvent par aphorismes, comme “la stupidité est le luxe le plus cher du monde” ou “l’entreprise qui se dirige elle-même va droit dans le mur”. Je lui demande si, d’un point de vue commercial, il était bien raisonnable d’investir plusieurs millions d’euros dans un yacht pour se rendre dans les régions arctiques. "Parfois, je me dis que c’est la décision la plus stupide que j’aie jamais prise", répond-il. "Et puis, il y a des jours comme aujourd’hui, où tout est parfait." Box56

Le Firebird, équipage compris, peut être loué à partir de 45.000 euros la semaine pour un maximum de sept personnes. Informations sur le domaine skiable sur www.visit-lyngenfjord.com

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