interview

"Je dois tout aux autres"

Jean-Louis Servan-Schreiber ©BELGAIMAGE

Essayiste et journaliste, Jean-Louis Servan-Schreiber a toujours considéré que la vie était le plus beau des sujets d’enquête.

"L’idée de mourir sans m’être demandé ce que vivre veut dire me semble presque inconvenante. La perspective que la symphonie reste inachevée, par inadvertance, que je puisse quitter la scène en laissant les tiroirs en fouillis me met mal à l’aise. J’aurais gâché une chance unique d’essayer de donner une réponse à la question ultime: pourquoi aurais-je vécu?" Cette tentative de réponse est l’objet du dernier ouvrage de JLSS: "C’est la vie". Nous l’avons rencontré.

Qu’est-ce que l’écriture de ce livre vous a apporté?

Des choses ont changé en moi, c’est certain. Je vois plus clair dans des questions qui me trottaient en tête, mais qui n’avaient jamais été formulées de façon suffisamment claire. Aujourd’hui, je suis plus conscient de ma solitude, de ma dépendance aux autres. Ça m’a permis aussi de gagner en tolérance, en acceptation de l’autre.

Vous rejetez l’individualisme qui caractérise notre époque?

Dieu sait pourtant que j’ai été individualiste, comme tous les adolescents d’ailleurs. L’individualisme est une vision tronquée de ce que nous sommes réellement. Affirmer qu’on est maître de soi, ça ne tient tout simplement pas debout. Je dois tout aux autres. L’individualisme est une maladie de jeunesse, un fantasme d’adolescence, mais une maladie nécessaire aussi. Car elle permet ensuite de s’adresser à l’autre, d’intégrer un groupe ou une communauté. Et ce sur base d’un libre choix et non imposé par une quelconque culture ou tradition.

Pourquoi affirmez-vous que chercher le sens de la vie est une fausse question?

Est-ce qu’on se demande pourquoi la lumière éclaire? Non, parce que la lumière existe déjà et qu’ensuite elle éclaire. C’est la même chose pour la vie: elle existe préalablement. Si je me pose la question du sens, c’est parce que je suis déjà vivant. Les animaux peuvent avoir des sentiments, des peurs ou des désirs. Mais ils ne se pensent pas. Ceci montre que la question du sens est une question artificielle. En posant la question du sens de la vie, on met la charrue avant les bœufs.

N’est-ce pas un luxe de s’interroger sur le sens de la vie, alors que des réfugiés se noient sous nos fenêtres?

Il n’y a rien de plus facile que de se donner mauvaise conscience. Est-ce que le fait que d’autres soient malheureux doit nous empêcher d’être heureux? La grande différence entre aujourd’hui et hier, c’est qu’avant on ne savait pas tout ce qui se passait dans le monde. Chez Human Rights Watch, nous sortons deux rapports par semaine sur des cas d’atteintes aux droits de l’homme. Si nous ne faisions pas nos enquêtes, personne ne serait au courant de ces choses-là. Le fait de faire savoir est une façon de répondre à la mauvaise conscience. En tant que patron de presse, je parle des gens qui dérivent dans les bateaux en Méditerranée. Tout comme je parle de ce gouvernement islamiste aux Maldives qui vient d’instaurer la peine de mort pour des enfants de 7 ans, qui seront ensuite exécutés à 16 ans.

Dans votre livre, vous vous dites optimiste. Pourtant notre monde ne va pas tellement bien.

C’est faux de dire que tout va mal, car beaucoup de choses progressent. Mon optimisme n’est pas une naïveté, il est basé sur l’observation des faits. Lorsque je suis né, sur 2 milliards d’humains que comptait la planète, 1,4 milliard vivaient dans la pauvreté. Aujourd’hui, il y a toujours 1,4 milliard de pauvres, mais nous sommes 7 milliards d’humains. La démocratie progresse dans le monde, davantage de gens ont accès à l’eau potable qu’il y a 20 ans. Mais on n’en parle pas assez. À travers les médias, nous nous shootons à la mauvaise nouvelle et nous passons sous silence l’essentiel, à savoir que l’humanité progresse.

Vous parlez de la vie, mais indirectement aussi de la mort.

La mort est un mystère, pas au sens biologique, puisque tous les animaux meurent, mais au sens philosophique. Ce qui est mystérieux, c’est notre acharnement à vouloir donner un sens à la mort. Nous avons construit des tas de choses pour valoriser, expliquer, voire sublimer le fait de mourir. Alors que la mort est d’une banalité absolue. Si on ne mourrait pas, il n’y aurait pas de religion, pas de Dieu. Sans la mort, la vie serait d’un ennui atroce. Je ne pourrais même pas me suicider.

Face à la mort, la religion ne nous est dès lors d’aucun secours?

La religion consiste à trouver une posture face au fait de devoir mourir. Mais il faut pouvoir y croire… Lorsque nous étions enfants, nous étions élevés dans une seule religion, dont on nous disait que c’était la vraie. Aujourd’hui, nous sommes en contact avec plein de religions, dont on dit qu’elles se valent. On ne sait plus qui a raison et le doute s’installe. Or une fois que le doute s’installe, c’est difficile de s’en débarrasser.

"C’est la vie", Jean-Louis Servan-Schreiber, éd. Albin Michel, 184 pages, 15 euros

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