chronique

Fibre patriotique rime rarement avec pertinence numérique

Journaliste

Jouer cavalier seul, penser "national" et espérer tenir un rôle dans la cour des grands du numérique est un non-sens idéologique.

Créer un Airbnb ou un Booking.com à la française, c’est un refrain qu’on entend régulièrement. Il faut croire qu’en faisant ce vœu cette semaine les autorités républicaines d’Outre Quiévrain n’ont pas retenu les leçons du passé. La crise du Covid-19 semble avoir parfois joué le rôle d’effaceur magique. L’État français pense sérieusement à lancer une application regroupant "différentes offres touristiques comme la restauration et l’hébergement" dans le cadre d’un grand plan de relance du tourisme hexagonal. À deux doigts d’inventer un Google low cost, la France semble aveuglée par un désir très profond, mais compréhensible, de souveraineté. 

Lassée de voir des géants américains comme Airbnb, Booking.com ou TripAdvisor jouer les intermédiaires touristiques sur son territoire, elle ressort la carte magique: "Nous aussi, on peut le faire".

Factuellement, c’est juste. La France possède un vivier de talents technologique, une scène de start-ups des plus bouillonnantes, des moyens financiers privés et publics et des success stories technologiques sur son territoire et à l’étranger où la marque French Tech s’exporte plutôt bien. Mais quand la France sort cette carte magique, le premier mot qui vient à l’esprit est: Dailymotion.

Le contre-exemple Dailymotion

Dailymotion, c’était un rêve. Créer un YouTube français avec des vidéos made in France, sur une plateforme hébergée en France et dirigée par des Français. Benjamin Bejbaum et Olivier Poitrey réaliseront ce rêve en créant la plateforme Dailymotion en 2005. L’État français ne manquera pas l’occasion et apportera son soutien moral et financier sans discussion. Le reste, c’est un élan de patriotisme qui ne suffira pas à faire de Dailymotion une réelle alternative à YouTube. Poussée par les opérateurs télécoms nationaux dans tous les foyers de l’Hexagone via leurs boxes internet et téléviseurs connectés, rachetée et relancée successivement par Orange et Vivendi, rien ne fera décoller Dailymotion. En 2013, Arnaud Montebourg, alors ministre de l’Économie de François Hollande, empêchera le rachat de la plateforme par Yahoo comme s’il s’agissait d’une entreprise d’État, un joyau de la couronne à ne pas céder. Depuis, la plateforme a changé de logo, de technologie, mais le nombre d’utilisateurs reste faible et baisse, ses revenus aussi. Elle n’a même jamais réussi, malgré des perspectives de revenus plus attractifs, à convaincre les Youtubeurs stars français de publier leurs vidéos sur sa plateforme, un comble.

À deux doigts d’inventer un Google low cost pour relancer le tourisme, la France semble aveuglée par un désir très profond, mais compréhensible, de souveraineté.

Si la volonté est de créer une plateforme concurrente à des Airbnb ou Booking.com hors du territoire américain, il faut alors créer un champion européen. Pour une première raison évidente: la force de frappe. Seule une initiative européenne avec les moyens financiers et les talents européens pourrait tenter de rivaliser avec des plateformes devenues en quelques années des géants mondiaux et qui sont entrés dans les mœurs comme étant les références en matière de tourisme international. Deuxième raison, la pertinence. Le touriste vient par définition d’ailleurs. Or, si cette application n’a qu’un usage limité sur un seul territoire, son intérêt est marginal. Il faut, à minima, qu’elle puisse être utilisée dans l’ensemble de l’Europe et par les citoyens européens pour réussir à la populariser. Et si une telle plateforme voit le jour, qui empêchera cette société d’établir son siège européen en Irlande, comme les géants numériques américains, pour échapper à une taxation européenne jugée handicapante à l’échelon international.

Jouer cavalier seul, penser "national" et espérer jouer dans la cour des grands du numérique est un non-sens idéologique. Si l’idée de proposer une alternative à ce qui s’apparente à un monopole est louable, il ne faut jamais oublier que ces géants numériques ont convaincu les utilisateurs par leur pertinence et leur facilité d’utilisation partout sur la planète. L’utilisateur a rarement la fibre patriotique. Il veut du pratique, international et avantageux.

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