chronique

L’hypocrisie de la critique des réseaux sociaux

Journaliste

Blâmer les réseaux sociaux pour leur inaction alors que nous sommes incapables de légiférer pour les encadrer, c'est un peu facile et naïf.

On a accusé Facebook et son algorithme d’avoir influencé le vote sur le Brexit et l’élection de Donald Trump. On lui reproche aujourd’hui d’avoir trop laissé la parole à Trump et ses partisans avec comme résultat l'envahissement du Capitol et ses scènes invraisemblables, en direct sur les réseaux sociaux, à mi-chemin entre l’insurrection et la visite guidée anarchique.

Les attaques et accusations envers les réseaux sociaux pleuvent depuis les événements de ce mercredi à Washington. "Vous avez du sang sur les mains", "Supprimez les comptes de Donald Trump",  "Vous êtes responsables de ce qui arrive". Assaillis de critiques, les réseaux ont réagi dans la foulée: Marc Zuckerberg a annoncé la suspension temporaire des comptes de Donald Trump sur Facebook et Instagram, et Twitter a suspendu son compte pendant 12 heures avec une menace de suspension définitive. Trop tard pour les critiques qui estiment qu’il aurait fallu agir bien plus tôt.

Dire que Facebook et Twitter sont responsables de ces événements est naïf et trop facile. Évidemment, ces plateformes jouent un rôle amplificateur de premier plan et sont désormais plus proches d’un média partisan ou d’une plateforme de désinformation en fonction de ce que nous choisissons de mettre dans notre fil d’actualité. Évidemment, ces plateformes ont des comptes à rendre si elles n’appliquent pas la loi, par exemple concernant l’incitation à la violence ou à la haine raciale. Mais il serait hypocrite de remettre la faute sur ces réseaux alors que nous en avons fait ce qu’ils sont aujourd’hui. Nous avons accepté les règles du jeu et nos gouvernements leur ont laissé les clés de la parole publique en refusant ou n’osant pas légiférer sur leur activité. Et sans être devin, il y avait des indices. Laisser le pouvoir de modération, de censure et les clés du débat public à une plateforme créée par un adolescent frustré qui avait pour but initial de juger les femmes sur leur physique, ça sentait mauvais.

Le mirage d'une législation européenne

Alors que faire face au pouvoir grandissant et la mainmise des réseaux sociaux sur le débat public ?  Cela fait des années que l’on tourne autour du pot. Les événements de Washington vont peut-être enfin décider le législateur, belge et européen en ce qui nous concerne, à prendre le taureau par les cornes et siffler la fin de la récré. La parole extrémiste a trouvé dans les réseaux sociaux à la fois un refuge et un terreau fertile pour se répandre, le refrain est bien connu, mais la parade reste un mystère. Allons-nous pour autant rester dans ce statu quo et continuer à laisser les réseaux censurer eux-mêmes selon leur interprétation de ce qui est acceptable ou non ?

Dire que Facebook et Twitter sont responsables de ces événements est naïf et trop facile.

L’Allemagne a opté pour une législation très restrictive qui permet de faire supprimer en quelques heures une publication diffamante ou incitant à la haine ou à la violence avec des amendes salées à la clé pour les réseaux. C’est une option. Pas forcément la meilleure ni la plus adéquate puisqu’elle bascule vers une autre forme de censure, mais elle a au moins le mérite d’exister. Le Premier ministre belge, Alexander De Croo, a rappelé cette semaine sa volonté de légiférer sur la question, car il n’existe toujours pas chez nous de loi ad hoc en la matière. Mais c’est surtout au niveau européen qu’un cadre législatif devrait voir le jour. La formule magique n’existe toujours pas, mais il faut tenter de légiférer, corriger le tir encore et encore et s’adapter à des entreprises et des plateformes qui iront toujours plus vite qu’un processus démocratique.

Il faut en tout cas arrêter de croire que ces réseaux vont se réguler par eux-mêmes et attendre de leur part de réussir à modérer le contenu qui y est publié. C’est au politique de reprendre la main avant qu’il ne soit trop tard. Ironiquement, le plus prompt à légiférer et encadrer les réseaux sociaux jusqu’ici, c’était… Donald Trump.

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