chronique

La guerre des talents digitaux fait rage

Journaliste

Bonus à la signature, parts de l’entreprise, package démesuré: tous les coups sont permis pour attirer les développeurs. Ce qui est courant à l’étranger choque chez nous et la situation empire. La Belgique est déjà en pénurie de talents digitaux et il en manquera 30.000 en 2020.

"Nous offrons 10.000 euros de bonus à tout développeur qui rejoint Odoo": cette proposition très américaine dans le style émane de Fabien Pinckaers, le CEO d’Odoo. Lassé de devoir dépenser des milliers d’euros chaque année dans des agences de recrutement pour trouver la perle rare, il tente le tout pour le tout.

Ce signal fort traduit une véritable inquiétude des dirigeants d’entreprises de notre pays. La pénurie était annoncée pour 2022, mais elle est bel et bien là. Chaque jour, les entreprises belges se battent pour tenter de recruter les développeurs disponibles sur le marché et sont prêtes à tout pour débaucher les meilleurs talents de leurs concurrents. Odoo s’est aussi illustré dans ce domaine récemment en provoquant la colère des dirigeants d’EASI, société de logiciels informatiques wallonne et récemment élue "Entreprise de l’année", en envoyant aux développeurs un casse-tête en bois les incitant à rejoindre le champion wallon de l’ERP. Odoo en a envoyé 2.000 exemplaires dans les entreprises belges.

Au-delà d’une véritable guerre des talents qui est en train de voir le jour, c’est aussi le risque de l’outsourcing à l’excès qui attend notre économie.

Si c’est fait sur le ton de l’humour, la situation est catastrophique pour l’entreprise. Pour l’ensemble de l’année, Odoo est à la recherche d’au minimum cent développeurs et se demande bien comment elle va pouvoir les trouver.

Elle compte actuellement 35 postes ouverts en la matière, son initiative de bonus représenterait donc un investissement direct de 350.000 euros. Le CEO d’Odoo parle d’investissement dans le capital humain pour se justifier et il a raison. Il a raison car l’élément le plus précieux de son entreprise n’est plus son produit, mais les talents qui le font évoluer et l’améliorent, lui et son rendement, chaque jour.

La formation en question

On assiste en fait à un phénomène qui est devenu la norme dans bien d’autres pays. Si cela étonne ou choque chez nous, débaucher des développeurs est devenu un sport lucratif depuis plus de 20 ans dans la Silicon Valley. Les principaux intéressés l’ont d’ailleurs très rapidement compris et monnaient leur talent au plus offrant. Il n’y a pas de secret, au-delà de la culture d’entreprise, c’est le package salarial qui est déterminant. En proposant et incitant ses employés à prendre des parts de la société, EASI a d’ailleurs fait un pas intelligent vers une nouvelle forme d’attractivité. Un excellent moyen d’attirer et de retenir les talents IT.

La prochaine étape de cette guerre des talents pourrait être la création de filières de formation au sein des entreprises elles-mêmes, une pratique très courante dans d’autres pays. Il s’agit de prendre le développeur au biberon. Proximus a déjà fait un premier pas dans cette direction en étant le partenaire privilégié de MolenGeek, 19 et BeCode, ce qui lui permet de se fournir directement à la source.

Pour fournir ces profils, les récentes initiatives d’écoles de codage font leur part du boulot en amenant rapidement sur le marché les profils demandés, mais cela ne suffit pas pour répondre à la demande. En 2020, il manquera 30.000 profils liés aux métiers du web et du numérique en Belgique et 2020, c’est dans deux semaines… Cela ne sera bientôt plus 10.000 euros qu’il faudra mettre sur la table pour attirer un développeur mais 100.000?

Au-delà d’une véritable guerre des talents qui est en train de voir le jour, c’est aussi le risque de l’outsourcing à l’excès qui attend notre économie. Au risque de se répéter dans ces colonnes, sans la création d’une filière de formation de grande ampleur pour les métiers du web, nous courons à la catastrophe et nos entreprises ont mieux à faire que de se livrer une bataille de tranchées.

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