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TikTok, victime de son succès et du protectionnisme américain

Donald Trump ne veut plus de TikTok sur le sol américain. En embuscade, les concurrents américains de l'app se frottent les mains. ©AFP

TikTok est passée en quelques semaines du statut de phénomène de société à celui de vilain petit canard. Une chute orchestrée par Donald Trump qui arrange beaucoup de monde aux États-Unis.

Si la pandémie mondiale, qui nous a cloîtrés chez nous avec un besoin avide d’évasion et d’occupations nouvelles, a permis à TikTok d’atteindre les 2 milliards de téléchargements dans le monde, elle a aussi signifié le début de la fin pour l’application chinoise.

Aux abords inoffensifs – que peut bien faire de mal une application à mi-chemin entre un karaoké égocentrique et un cours de danse? – TikTok est aujourd’hui pointée du doigt comme le grand méchant loup et accusée de tous les maux par Donald Trump et son administration. L’application est menacée d’être bannie des États-Unis et a 45 jours pour trouver un potentiel acheteur pour sa branche américaine.

La rancune tenace de Trump

Donald Trump accuse TikTok, via une rhétorique déjà usitée, d’être "un risque pour la sécurité nationale" avec un reproche principal: TikTok espionnerait ses utilisateurs américains pour le compte de Pékin. Le Président américain utilise la même technique et les mêmes armes que contre Huawei. Le fournisseur technologique chinois s’est vu interdire tout contrat commercial aux États-Unis et a été banni du territoire. Pour Huawei, la situation a interpellé, mais n’a pas ému grand monde. Au contraire, beaucoup d'observateurs ont même "compris" cette décision justifiée par le fait que Huawei avait potentiellement accès, en tant que fournisseur des réseaux 4G et 5G et en tant que fabricant de smartphones, aux données sensibles de millions d’Américains.

Quelque mois après Huawei, Trump a fait de TikTok sa nouvelle cible en répétant un schéma d’attaque désormais bien huilé. Sauf que pour le moment les accusations du locataire de la Maison-Blanche se font sans la moindre preuve. Pour comprendre l’acharnement de Trump sur ce qui reste pour le commun des mortels une simple application musicale pour ados, il faut remonter au 20 juin dernier. Ce jour-là, Donald Trump a vu son meeting de lancement de campagne être ruiné par des adolescents de la plate-forme ayant réservé en masse des tickets pour le meeting sans y aller.

Plutôt rancunier, le Président n’a pas oublié ce revers et un mois plus tard il a lâché ses premières menaces à l’endroit de l’application chinoise. Sans preuve donc, uniquement en jouant sur le patriotisme économique et la peur. Des menaces, le Président est passé aux actes en signant ce vendredi  un décret interdisant, d'ici 45 jours, toute transaction "des personnes sous juridiction américaine" avec ByteDance (société chinoise propriétaire de TikTok).

Il n'y a pas de fumée sans feu?

Plusieurs spécialistes en cybersécurité se sont penchés sur la question pour tenter de démêler le vrai du faux des accusations d’espionnage de TikTok pour le compte du gouvernement chinois.

L’algorithme de TikTok, qui a fait son succès, reste un mystère pour beaucoup. Certains, comme Baptiste Robert, ont tout de même réussi à analyser le code informatique de l’application pour découvrir quelles informations sont utilisées et conservées. Chercheur français renommé en sécurité, il analyse régulièrement les codes des applications mobiles. Selon lui, "dans son état actuel, TikTok n'a pas de comportement suspect et n'exfiltre pas de données inhabituelles. Obtenir des données sur l'appareil de l'utilisateur est assez courant dans le monde des applications et nous obtiendrions des résultats similaires avec le code de Facebook, Snapchat, Instagram et autres." À noter que l’analyse a été faite sur le code de l’application française.

À qui profite le crime?

Même sans preuves d’une utilisation malicieuse de données, le mal est fait. La chute de TikTok semble arranger beaucoup d'entreprises du côté américain. Les concurrents américains de TikTok se ruent sur la bête blessée pour prendre les meilleurs morceaux. Un gigantesque marché des transferts digne du monde du football a vu le jour, les plateformes essayant d’attirer les stars de TikTok à coups de millions. Un phénomène déjà vu dans l’e-sport il y a quelques mois.

Avec un agenda étrangement concomitant, Facebook a lancé un concurrent direct, une copie de TikTok, baptisée Reels. Le réseau social de Mark Zuckerberg n'avait à l'époque pas vu venir la vague TikTok. Il avait déjà tenté de lancer une copie de l'app chinoise il y a quelques mois avec Lasso, mais sans succès. Cette fois-ci le contexte est beaucoup plus favorable.

Autour de la bête blessée, on retrouve d’autres applications concurrentes. Triller, une app californienne qui propose le même type de contenu créatif et le même mode d’exploration que TikTok, a gagné 50 millions d’utilisateurs en quelques semaines et culmine à 64 millions de téléchargements sur les smartphones des jeunes Américains. En comparaison, TikTok comptait encore 100 millions d’utilisateurs aux États-Unis il y a quelques jours.

Les influenceurs, parfois sous la pression des marques qu’ils promotionnent, emmènent avec eux des communautés gigantesques d’une application à l’autre. Byte, une autre application (rien à voir avec ByteDance) est aussi en train d’exploser son pourcentage de nouveaux utilisateurs et de nouveaux contenus postés sur sa plateforme depuis les annonces du Président américain. La communauté américaine de TikTok se dilue pendant que les prétendants à la reprise de la branche américaine, Microsoft en tête, se réjouissent de pouvoir mettre la main sur une application qui a connu l’un des succès les plus fulgurants de ces dernières années. Sans oublier le Trésor américain, qui pourrait réaliser une belle opération puisque Donald Trump a imposé qu’une partie du montant de la revente revienne à l’État.

Le trésor de TikTok est donc en train d’être morcelé comme cela avait été le cas en Inde après une interdiction pure et simple de l’application. À la différence que l'interdiction américaine pourrait signifier la fin de l’internationalisation de TikTok. L’application était le premier réseau social chinois à réussir à percer à l’international. Son avenir semble maintenant cantonné à l’Asie et peut-être même uniquement à la Chine. Cette dernière avait fait de la technologie l'une des principales branches de son expansion internationale. Après Huawei et TikTok, la prochaine victime désignée se nomme WeChat, une application de messagerie multiservice, et sa société mère, Tencent. Sous couvert de protectionnisme et de sécurité, les États-Unis sont en train de démanteler l’empire technologique mondial créé en deux décennies par la Chine.

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