Qui sera le prochain Steve Wozniak, père du PC?

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Avec son collègue Steve Jobs, Steve Wozniak a accroché les êtres humains aux ordinateurs. Une révolution d’où ont surgi une nouvelle économie, de nouveaux modes de vie et même une nouvelle philosophie du monde. Une telle révolution est-elle encore possible dans l’avenir? Passage en revue des Steve Wozniak du futur.

Les grandes inventions surviennent parfois dans un lieu insolite. On connaît le garage des parents de Steve Jobs, accolé à leur maison du 2066 Crist Drive à Los Altos en Californie, devenu bâtiment classé. Dans le film Jobs, sorti en 2013, Steve Wozniak et Steve Jobs y passent pas mal de temps et y réalisent même le tout premier Apple. La réalité est toutefois différente. Dans un entretien, Steve Wozniak lui-même a rétabli la vérité: "Le garage est un peu un mythe. Nous n’y avons rien conçu, pas de maquette, pas de prototype ou de planification de produits. Nous n’y avons rien fabriqué. Le garage ne servait pas à grand-chose, si ce n’est à nous sentir chez nous."

Les visionnaires ont-ils toujours raison?

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Il n’empêche. En 1971, les deux compères se sont rencontrés, et en 1975, ils ont décidé de créer leur propre micro-ordinateur. Ensemble, ils ont développé un premier système d’exploitation, et ensuite une version plus aboutie de leur ordinateur, l’Apple II, qui, en plus d’être le premier succès de l’entreprise, représente l’une des toutes premières réussites de l’informatique grand public. Wozniak le technicien, Jobs le visionnaire. Tous deux font partie de cette révolution sans précédent qui a entraîné un bouleversement économique majeur et redéfini en profondeur l’industrie et le système entrepreneurial. C’est la "course à la miniaturisation qui prend ici un tournant décisif", estime Bruno Jacomy, historien des techniques, avant de tempérer: "A deux, ils ont moins créé un objet radicalement nouveau qu’ils n’ont été capables de rassembler différents éléments ensemble au bon moment."

Coup de foudre pour l’électricité

Une telle révolution est-elle encore possible? Au regard de l’histoire, peut-on encore imaginer semblable sursaut? Et comme dans toute révolution, le public, indispensable colporteur de progrès, va-t-il répondre présent? Car avant de pouvoir s’imposer, une invention doit frapper l’imaginaire, susciter le fantasme, créer la prescience. Prenons l’électricité. Si elle est aujourd’hui presque banale, elle a d’abord fasciné. Dans un ouvrage récent, le philosophe Tristan Garcia a retracé l’histoire prodigieuse de sa découverte et de sa maîtrise depuis le XVIIIe siècle. Outre ses différents apports, c’est la manière avec laquelle elle a façonné un homme nouveau, animé par l’obsession de l’intensité, qui est déterminante. Tristan Garcia raconte à ce propos un épisode marquant. Il se passe durant les années 1740.

"Un ordinateur quantique peut résoudre certains problèmes plus rapidement que ne le ferait un ordinateur classique."

Un physicien et mathématicien allemand, Georg Matthias Bose, fait sensation dans les salons de l’époque: il enduit les lèvres d’une jeune femme d’une substance conductrice, elle-même reliée au générateur primaire de Bose. Un homme s’approche d’elle et l’embrasse. Il est alors secoué par une décharge violente, un éclair jaillit entre les bouches des jeunes gens. Depuis ce moment, l’électricité suscitera toujours un engouement phénoménal auprès d’un public de plus en plus fasciné par le progrès. Image de la vie et de son mouvement, elle s’est ainsi peu à peu immiscée dans la pensée et la culture occidentale: "L’électricité était attendue par le monde industriel, car elle est le moyen de transporter de l’énergie à distance, résume Bruno Jacomy. Elle incarne donc un enjeu colossal à l’époque. Le climat de sa réception est, en toute logique, enthousiaste; elle suscite l’émerveillement et non la crainte. L’intérêt du grand public est notamment alimenté par les différentes expositions universelles. L’électricité génère rapidement tout un imaginaire." Remplacez le mot "électricité" par "ordinateur", et vous aurez le même commentaire.

Créer le vivant

Aujourd’hui, où se situe cet imaginaire, cette attente du public? Les prophètes des techniques du futur ne cessent de rabâcher que l’électronique prendra de plus en plus de place dans nos vies, pour le meilleur comme pour le pire. C’est là une vision du futur, même s’il existe un problème de taille: les ressources planétaires nécessaires à la fabrication des composants électroniques (les métaux notamment) sont limitées, bien que les experts ne s’accordent pas sur les échéances. Ce facteur est à prendre en compte, mais peut-il à lui seul marquer le coup d’envoi d’une recherche active visant la création d’une nouvelle technologie? Peut-être. Mais alors, où la trouver? Plusieurs hypothèses existent. Mis à part les nanotechnologies qui symbolisent le développement sans précédent de la miniaturisation ainsi que toute une série de développements liés au monde de l’électronique et de la robotique, deux voies semblent se dessiner à l’horizon, avec pour point commun la conjonction des disciplines: la biologie de synthèse et l’ordinateur quantique.

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L’histoire de la biologie de synthèse est en train de s’écrire de la même manière que la micro-informatique des années 1970. À l’image des pionniers de l’informatique de la Silicon Valley, s’est fondé en 2008 le DIYBiogroup (abréviation de "do-it-yourself biology"), sorte d’équivalence au Homebrew Computer Club, qui rassemblait jadis Steve Wozniack et Steve Jobs. Il s’agit d’un groupe de jeunes gens épris de liberté, plaidant pour un accès universel à tous les programmes du vivant. Le neurobiologiste Hervé Chneiweiss, directeur de recherche du laboratoire Neurosciences Paris/Seine, définit la biologie de synthèse de cette façon: "Il s’agit de créer des systèmes biologiques qui n’existent pas et ne pourraient pas exister naturellement: création d’une base d’ADN nouvelle, modification d’un acide aminé pour le rendre sensible à une lumière ou à un activateur chimique." Éloignés des laboratoires de recherche prestigieux et des institutions officielles (dont ils proviennent cependant), ces "geeks" de la biologie, qui sont loin d’être des amateurs ou des inconscients, font preuve d’une grande créativité, usant de méthodes très "artisanales", jouant avec le vivant comme avec des briques de Lego.

"BIOHACKEUSE"

L’une d’entre eux, la "biohackeuse" Meredith Patterson nous a d’ailleurs remémoré les premiers pas de Jobs et Wozniak dans leur "garage". Voilà une programmatrice d’ordinateur le jour qui, le soir, utilise la salle à manger de son appartement à San Francisco pour réaliser des expériences de biologie de synthèse. Avec pour matériel une simple essoreuse à salade faisant office de centrifugeuse et un sac de congélation en plastique pour la conservation de ses échantillons. Son produit? Des gènes modifiés de méduse mélangés à du yaourt pour détecter de la mélamine, produit toxique responsable de l’empoisonnement de milliers de bébés chinois il y a quelques années. Les nouveaux gènes créent une bactérie qui devient luminescente dès qu’elle détecte la présence de mélamine, avertissant le producteur si un produit est contaminé. "Nous rejetons la perception populaire que la science est seulement l’apanage d’une université à millions de dollars, d’un gouvernement ou du laboratoire d’une entreprise, déclare-t-elle dans un manifeste promouvant le bio-hacking. Nous affirmons que le droit de liberté dans la connaissance, celui de la recherche et de la poursuite sous sa propre instigation, est un droit aussi fondamental que la liberté de parole ou de religion." Le détecteur de mélanine ("melanominometer" comme elle l’a appelé), n’est pas sorti de son appartement. L’esprit de Wozniak était là, manquait celui de Jobs. Mais la trouvaille a défrayé la chronique, et la biologie de synthèse ne s’est pas arrêtée là.

"La prochaine révolution technologique se fera peut-être à partir d’un objet. Ou peut-être s’agira-t-il simplement d’un algorithme."

"La recherche est déjà très active dans de nombreux pays, traditionnellement les pays développés en biologie et en chimie car la biologie de synthèse est une convergence de ces activités, comme le précise Hervé Chneiweiss. Il existe déjà des applications sur les biocarburants et la dépollution des sols. Un autre type d’application consiste à créer des molécules biologiques, en particulier des récepteurs de neurotransmetteurs dans le système nerveux, ne pouvant être activés que par une lumière ou un composé chimique non-naturel, donc activable à la demande de l’expérimentateur. Les applications de la biologie de synthèse sont diverses en biologie fondamentale (molécules incorporant des acides aminés non-naturels), en médecine, en énergie, au niveau des matériaux, dans le champ de l’agroalimentaire ou de l’environnement (biofuels, bactéries dépolluantes)."

Si Hervé Chneiweiss ne doute pas des possibilités réelles apportées par la biologie de synthèse, il s’interroge cependant sur la place de cette dernière dans l’histoire des techniques: "Je doute que cette nouvelle technologie puisse avoir l’impact de l’électricité ou de l’électronique, même si ses promoteurs le clament. C’est un champ de recherches intéressant, mais il n’est pas le seul et le champ naturel est loin d’avoir épuisé ses richesses."

Quand l’ordinateur rencontre la mécanique quantique

Si ce n’est la biologie de synthèse, quelle pourrait être la technologie du futur? L’association entre la programmation et la science fondamentale semble être la bonne piste. Pourquoi pas, après la biologie, lorsque l’ordinateur cohabite cette fois avec la physique. Comme l’explique le physicien et informaticien américain Andrew Childs, l’ordinateur quantique est "un dispositif qui stocke et traite des informations en utilisant l’état d’un système de mécanique quantique". Le fondement même de son fonctionnement diffère de celui de l’ordinateur classique: "Un ordinateur classique stocke des informations en utilisant des bits, qui prennent les valeurs 0 ou 1. Un ordinateur quantique a des bits quantiques (qubits) qui peuvent représenter n’importe quelle superposition de 0 et 1, et plus généralement tous les états classiques possibles. On peut aussi effectuer des opérations plus générales sur ces états. Un ordinateur quantique peut résoudre certains problèmes plus rapidement que ne le ferait un ordinateur classique." Si, pour l’instant, il n’existe pas encore d’ordinateurs quantiques à grande échelle, "certains prototypes ont été construits par Google ou IBM", précise Andrew Childs. Peut-on parler d’une véritable révolution ou d’une simple évolution? "Un ordinateur quantique à grande échelle serait absolument révolutionnaire, affirme sans détour Andrew Childs, car il nous permettrait de résoudre efficacement des problèmes qui, selon moi, sont hors de portée des ordinateurs classiques."

Notamment dans les domaines d’analyse combinatoire, ceux qui demandent d’étudier les configurations d’ordonnancement complexe, aux possibilités de combinaison explosives que l’on retrouve par exemple dans les vastes hélices d’ADN en génomique, dans les analyses de comportement sur les marchés financiers ou encore dans la cryptographie et le déchiffrement de codes secrets. Pas étonnant dès lors que les gouvernements regardent de très près les développements de cette technologie. La course est lancée et les plus rapides seront les maîtres du monde. Au-delà, les applications possibles sont très prometteuses mais encore relativement méconnues: "Les ordinateurs quantiques peuvent être utilisés pour simuler efficacement la mécanique quantique, qui pourrait potentiellement être utilisée pour concevoir de nouveaux matériaux, médicaments, catalyseurs, etc. Il y a actuellement beaucoup d’intérêt à essayer d’appliquer le calcul quantique aux problèmes d’optimisation et d’apprentissage automatique. Nous commençons seulement à comprendre les possibilités de l’informatique quantique et il est probable que nous découvrirons plus d’applications au fil du temps. De façon générale, l’industrie s’intéresse de plus en plus aux possibilités de l’informatique quantique, avec des investissements majeurs de la part grandes entreprises (IBM, Google, Microsoft, etc.) ainsi que la création de start-ups travaillant au développement de matériel et de logiciels quantiques."

Mais il est une autre question, fondamentale, que nous devons nous poser: pouvons-nous nous fier entièrement à la prospective en matière d’innovation technologique? Autrement dit: notre vision du monde actuel nous permet-elle de deviner l’avenir? Notre imaginaire, longtemps balisé par la science-fiction, est bien plus démuni qu’on ne le croit. Bruno Jacomy invite donc à la prudence: "Il est intéressant de voir ce qu’il en était de la prospective dans les années 80: qu’est-ce qui était alors envisagé pour le futur? Qu’est-ce qui s’est effectivement réalisé et qu’est-ce qui a été totalement inaperçu?" Dans ce domaine comme ailleurs, il importe de savoir tirer les leçons de l’histoire: "Il y a 30 ou 40 ans, personne n’imaginait la naissance d’Internet, rappelle Bruno Jacomy. Aujourd’hui, malgré le peu de recul, on peut estimer que la révolution Internet est équivalente à la révolution de l’imprimerie. Le problème est que notre imaginaire est essentiellement matériel, alors que la plupart des dernières innovations technologiques auraient nécessité, pour les anticiper, une forme d’imaginaire immatériel susceptible d’envisager, par exemple, la dimension du virtuel. Au-delà de cinq ans, il est extrêmement difficile de se projeter. La prochaine révolution technologique se fera peut-être à partir d’un objet. Ou peut-être s’agira-t-il tout simplement d’un algorithme."

Quoi qu’il en soit, il y aura encore beaucoup de garages à surveiller.

Les visionnaires ont-ils toujours raison? Découvrez-le ici!

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