interview

Raghuram Rajan: "Le principal problème, c'est que nous ne pouvons plus nous permettre notre État providence"

©Alyssa Schukar

Ce sont en fin de compte les inégalités qui ont provoqué la crise financière, et cette crise est devenue politique, estime Raghuram Rajan, un des rares spécialistes à avoir mis en garde les autorités dès 2005.

"Pourquoi tout le monde me pose-t-il cette question aujourd’hui? N’avez-vous pas compris que j’aimais mon travail? Voulez-vous que je m’en aille?" lance en riant Raghuram Rajan à son assistante à l’Université de Chicago. La question était de savoir s’il deviendrait le prochain gouverneur de la Banque d’Angleterre comme le suggérait ce matin-là le Financial Times?

"Oh, peut-être devrais-je simplement répondre: been there, done that, poursuit-il d’un ton ironique, pendant que la photographe prend quelques clichés. Ces quatre dernières années, j’étais gouverneur de la banque centrale de l’Inde, un pays dont l’économie est plus ou moins comparable à celle du Royaume-Uni." Nous lui demandons si au fond de lui-même il ne préférerait pas Londres à son petit bureau bourré de livres à la Chicago University? "C’est de la pure spéculation", répond-il tout en fixant l’objectif de ses yeux pétillants.

Les visionnaires ont-ils toujours raison?

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Rajan est tellement célèbre que la presse anglophone le qualifie régulièrement de "rock star" de l’économie. Il doit en grande partie ce statut au discours courageux qu’il a prononcé en août 2005 à Jackson Hole, où les banquiers centraux des pays riches se réunissent chaque année. Lors de la réception de départ d’Alan Greenspan – à l’époque encore adulé par tous après quasiment 20 ans à la tête de la Réserve Fédérale américaine – Rajan a mis en garde contre la crise financière. Il en a pris pour son grade, pour finalement – hélas! – avoir raison deux ans plus tard.

En 2010, Rajan a été invité à l’événement New Insights, organisé par L’Echo, un an après la publication de son livre "Fault Lines". Il y décrit en détail les plaques tectoniques qui ont provoqué le tsunami financier. Pour le professeur, tout a commencé avec les lacunes de l’enseignement aux États-Unis, où trop de personnes étaient insuffisamment formées pour les emplois disponibles et avaient du mal à gagner un revenu décent. Les autorités américaines n’ont pas corrigé cette situation et ont uniquement aidé leurs concitoyens à continuer à consommer en leur permettant d’emprunter à bon prix pour une maison, afin qu’ils puissent encore se construire une vie. Wall Street a ensuite "reconditionné" ces emprunts de personnes à revenus trop faibles et la suite est hélas bien connue de tous.

CV | Raghuram Rajan

Né à Bhopal, Inde

Son père a travaillé pour les services de renseignement indiens, entre autres à l’ambassade indienne au Sri Lanka et en Belgique. Rajan a donc étudié entre l’âge de neuf et douze ans dans une école primaire francophone à Uccle.

Il a étudié à Delhi et au Massachussets Institute of Technology, aux Etats-Unis. Il a commencé par des études d’ingénieur, et ensuite de finance.

Il enseigne depuis 1991 à la Chicago University.

A reçu en 2003 le prix Fischer-Black du meilleur économiste de moins de 40 ans.

A occupé le poste d’économiste en chef du FMI entre 2003 et 2006.

A été nommé en 2012 premier conseiller économique du ministre des Finances indien.

A occupé le poste de gouverneur de la banque centrale d’Inde de 2013 à la fin de l’an dernier.

Aujourd’hui, il enseigne à nouveau à plein-temps à la Chicago University, où sa femme travaille également.

Rajan a 55 ans, a une fille et un fils, et vit à Chicago.

Cela fait aujourd’hui dix ans que les premiers signes de la crise financière ont fait leur apparition. La question est de savoir si aujourd’hui ces lignes de fracture ont changé. Sont-elles toujours présentes? Sont-elles plus profondes? "En réalité, si l’on veut résumer le message de Fault Lines, le plus grand problème était l’inégalité, et le monde financier a réagi de manière perverse, poursuit Rajan. Si vous ne résolvez pas les inégalités, vous ne pouvez résoudre la crise financière, et vous créez même d’autres problèmes. Selon moi, les mesures prises par les banques centrales ne sont que des demi-mesures."

"Je ne vois aucune raison de changer mon analyse. Elle est toujours valable. Plus encore, les inégalités expliquent en grande partie ce à quoi nous assistons aujourd’hui dans le monde, à savoir: la montée du populisme. Les causes? Un enseignement de mauvaise qualité, peu de chances d’obtenir un emploi et le sentiment que vos enfants s’en tireront moins bien que vous. Tous ces problèmes sont liés et nous n’avons pas fait beaucoup de progrès. Le problème avec les populistes, c’est qu’ils apportent une mauvaise réponse à une bonne question."

Dans Fault Lines, vous regrettez l’absence de filet social et d’enseignement de qualité aux États-Unis. La réponse ne se trouve-t-elle pas dans une sécurité sociale de qualité comme en Europe?

Ce n’est pas aussi simple, car vous avez vous aussi des problèmes en Europe. Même si vous construisez un État providence qui fonctionne, il se peut que trop de gens en profitent et que trop peu travaillent. Et, ce n’est pas tout. Partout dans le monde, les gens, les données, les capitaux, les produits et les services dépassent les frontières. En soi, c’est une bonne chose. Mais ce n’est pas gérable parce qu’il n’existe pas de système politique mondial. Et dans ce cas survient la tentation de se replier sur soi et de protéger ses acquis.

"Nous avons à la fois besoin de certains contrôles aux frontières afin que la population se sente protégée et d’une collaboration internationale."

Avons-nous progressé depuis la crise financière?

Nous continuons à avancer. Mais la question est de savoir si nos défis augmentent plus vite que nos progrès.

Mais les banques sont plus sûres qu’il y a dix ans, non?

Je pense que oui. Certaines mauvaises pratiques ont été éliminées via la régulation. D’autres dysfonctionnements sont encore trop frais dans les mémoires pour pouvoir être répétés en toute impunité. Les banques sont aujourd’hui mieux capitalisées qu’auparavant. Le problème, c’est que les risques ne disparaissent jamais complètement. On ne fait que les déplacer.

Vers où?

Par exemple, de nombreux risques liés aux chocs sur les taux ont glissé vers les fonds de pension. Vous pourriez penser que ces fonds sont capables d’y faire face parce qu’ils investissent à très long terme. Mais le risque est bel et bien chez eux. Qu’est-ce qui se passera lorsque les taux obligataires se remettront à augmenter? Les fonds de pension devront-ils conserver leurs obligations actuelles – qui auront perdu de la valeur – pendant des années? Vont-ils les vendre? Si c’est le cas, les sources de financement des entreprises ne risquent-elles pas de se tarir?

On en revient toujours à la même question: les risques se trouvent-ils chez ceux qui peuvent le mieux résister? Nous le saurons lorsque le vent tournera et que les taux augmenteront. Et le vent est en train de tourner.

©Alyssa Schukar

Vraiment? Sommes-nous enfin sortis de la crise financière, dix ans plus tard? Ou bien pensez-vous que les banques centrales sont encore en crise?

La banque centrale américaine sort progressivement de sa politique de sauvetage et les autres suivent. Nous arrivons graduellement à la fin. Mais la vraie question est de savoir si nous n’avons pas trop compté sur les banques centrales ces dernières années pour résoudre cette crise.

Parce que les banques centrales ont gagné du temps pour permettre aux politiciens de renforcer l’économie, et que les politiciens n’ont pas profité de cette opportunité?

C’est une façon de dire les choses, en effet. Mais les politiciens vous répondront qu’ils ne peuvent pas aller plus vite parce que les électeurs ne sont pas d’accord. Il est certain que les réformes sont nécessaires pour renforcer l’économie et mettre de l’ordre dans les budgets des gouvernements, et que les choses n’avancent pas assez vite.

Ce qui continue à m’inquiéter, c’est de savoir si nous impliquerons ensuite les banques centrales pour résoudre des problèmes qui ne sont pas de leur ressort, à savoir des problèmes sociaux très profonds.

Que voulez-vous dire?

Tant que les banques centrales prêtent de l’argent de manière souple, les problèmes ne semblent pas trop graves. Mais c’est précisément pour cela que les électeurs ne comprennent pas la nécessité de réformer et que les politiciens ne veulent pas bouger. Les États-Unis n’ont par exemple pas l’argent pour payer les allocations qui ont été promises dans les soins de santé.

"Si vous construisez le capitalisme sur une société inégale, cela ne fonctionnera pas. Seuls les gagnants pourront y participer."

En Belgique, nous avons le même problème avec le vieillissement de la population.

En gros, c’est la même situation dans tous les pays riches. Dans les années’ 60, ils ont mis en place une sécurité sociale très généreuse qu’ils ne peuvent plus financer. Il y a deux explications à cela: les gens vivent aujourd’hui plus longtemps que prévu à l’époque; et nous n’avons plus jamais connu la forte croissance économique qui nous a permis de financer la sécurité sociale dans les années’ 60, sauf via l’endettement qui a mené à la crise financière.

Nous ne pouvons plus payer ce que nous avons promis. Soit nous devons croître plus vite, ce qui est particulièrement difficile, soit la population doit augmenter. C’est possible via la migration, mais c’est loin d’être évident. Soit encore nous devons réduire les allocations.

En ce sens, la crise financière portait aussi sur la pérennité de l’État providence. Et ce problème n’est pas résolu.

Pire encore: nous sommes aujourd’hui plus endettés qu’à l’époque. Nous avons essayé de contourner la situation, mais nous nous sommes retrouvés dans une impasse. Si tout le monde avait pris conscience du problème, nous aurions avancé. Mais ce n’est pas le cas.

Pensez-vous que la plupart des gens ne l’ont pas compris?

Peut-être bien. Mais nous cherchons trop facilement des boucs émissaires. Nous estimons que c’est la faute du gouvernement. Ou des migrants. Mais nous ne reconnaissons pas publiquement que nous devrions repenser notre contrat social et qu’il y a beaucoup de pain sur la planche.

Êtes-vous malgré tout optimiste? Il y a quelques années, vous avez déclaré que nous vivions un retour aux années’ 30.

À ce moment-là, je faisais allusion à la politique monétaire. Je m’inquiétais de voir de nombreuses banques centrales poursuivre une politique qui dépréciait leur devise pour faciliter les exportations des entreprises locales. Il y avait un réel danger de surenchère.

Aujourd’hui, cette inquiétude s’est quelque peu atténuée, même si la situation s’est déplacée au niveau politique. Les États-Unis reprochent à l’Allemagne de justifier sa puissance économique par l’euro, qui ne reflète pas la bonne santé de l’économie allemande, mais la faiblesse de l’ensemble de la zone euro. J’espère que ces attaques resteront uniquement verbales et ne mèneront pas à une guerre commerciale. Vous constatez dans les rapports du FMI que cette inquiétude est partagée.

©Alyssa Schukar

Comment en sortir?

En dialoguant

Sur ce point, les choses n’ont pas l’air de prendre la bonne direction.

J’en suis conscient. Trop de gens voient le commerce international comme un jeu à somme nulle: si vous gagnez, quelqu’un perd. Ce qui est particulièrement inquiétant, c’est que les États-Unis voient les choses ainsi, parce qu’ils ont créé le système international avec le FMI, la Banque Mondiale et l’OMC après la Seconde Guerre mondiale. Si tel est le sentiment du pays le plus puissant au monde, que doivent penser les plus petits pays?

Désolé d’insister, mais comment en sortir?

Nous avons à la fois besoin de certains contrôles aux frontières – afin que la population se sente protégée – et d’une collaboration internationale.

Dani Rodrik, professeur à Harvard, parle du "trilemme" de la mondialisation, c’est-à-dire qu’il n’est pas possible d’avoir en même temps des États nationaux, la démocratie et la mondialisation. Vous ne pouvez en choisir que deux. Les États nationaux et la démocratie mènent au protectionnisme. Les États nationaux et la mondialisation conduisent à nouveau à des accords commerciaux entre gouvernements, mais provoquent des protestations démocratiques. Comment résoudre ce "trilemme"?

Lorsqu’on se trouve face à un dilemme ou un trilemme, qu’est-ce que cela signifie? Que vous ne pouvez pas faire un choix entre ces deux ou trois options radicales. Que vous devrez donc trouver un compromis. Ce qui n’est jamais facile.

Quel type de compromis?

Vous devez garder les marchés ouverts, parce qu’ils vous obligent à fonctionner de manière efficiente. Et vous devez ensuite prendre les mesures correctrices qui s’imposent.

Le capitalisme crée des inégalités parce que les gens n’ont pas tous les mêmes capacités. Mais si vous construisez le capitalisme sur une société inégale, cela ne fonctionnera pas sur le long terme parce que seuls les gagnants du marché pourront y participer. Cela fragilise le capitalisme. Vous avez besoin d’un gouvernement pour corriger cette situation.

C’est l’idée principale de ce compromis. Mais une fois de plus, ce n’est jamais facile. Chaque pays devra décider des détails qui le concernent.

Vous êtes devenu célèbre en 2005 grâce à un discours où vous mettiez le monde en garde contre les risques qui étaient en train de s’accumuler dans le secteur bancaire. Si vous deviez refaire un tel discours en soulignant les risques les plus importants que vous voyez aujourd’hui…

Je mettrais en garde contre les conséquences d’un nationalisme extrême parce que dans ce cas, il n’y a pas d’espace pour arriver à un compromis. Le côté financier de cette histoire, c’est l’augmentation des dettes. Nous ne pouvons pas résoudre nos problèmes, alors nous les remettons à plus tard.

Sur le plan émotionnel, le crédit a une caractéristique surprenante: il rend tout le monde heureux. Celui qui reçoit l’argent pense qu’il lui appartient, et le créancier pense aussi que l’argent est à lui. Mais le jour où il faut rembourser, on comprend qu’un dollar ne peut être dépensé qu’une seule fois.

Et avec cet endettement et l’instabilité politique, nous revenons au problème de la pérennité de l’État providence.

Nous y revenons toujours. Regardez autour de vous: l’État de l’Illinois, la ville de Chicago, les écoles, l’industrie sidérurgique. Tous ont du mal à payer les pensions. Nous devons résoudre ce problème.

En 2005, le plus grand risque était financier. Aujourd’hui, il est politique.

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