Qui sont les Canadiens d'Evertz… et que veulent-ils à EVS?

©BELGA

En montant à 3,12% du capital de l’entreprise liégeoise lundi, les Canadiens ont créé la surprise. Si la thèse de l’OPA n’est pour l’heure pas confirmée, les synergies possibles sont, elles, bien là.

EVS est au centre de toutes les attentions depuis cette annonce mercredi soir. Le titre a même bondi de plus de 20% jeudi en journée, après avoir pourtant connu un mouvement de baisse marqué des mois durant. De même qu’un programme de rachat de ses propres actions a été initié pour un montant maximum de 10 millions d’euros.

+20%
De par la spéculation sur une possible OPA, le titre d’EVS a bondi de plus de 20% jeudi en journée, alors qu’il connaissait un mouvement de baisse marqué depuis un an déjà.

Cause de cette agitation: l’entrée au capital (3,12%) de l’entreprise liégeoise au 22 octobre par Evertz, son concurrent canadien dans le marché des serveurs et des systèmes d’assistance vidéo à l’arbitrage (VAR), qui laisse augurer d’une possible offre publique d’achat. D’autant que le concerné est déjà actif en Belgique, fournissant la Pro League notamment avec sa solution, et ce alors même qu’EVS dispose d’un outil similaire, Xeebra, adopté par la Liga espagnole.

Concurrent moyen de gamme… mais complémentaire

Mais qui donc sont ces fameux Canadiens? Fondée en 1966 sous le nom de "DynaQuip Electron Devices" par Dieter et Rose Evertz, Evertz Technologies conçoit, fabrique et commercialise des solutions d’infrastructure audio et vidéo pour les industries de la télévision, des télécommunications et des nouveaux médias, forte de ses 1.200 employés. Les solutions de la société sont achetées aussi bien par les créateurs de contenu, que par les radiodiffuseurs, les chaînes spécialisées ou encore les fournisseurs de services de télévision. Tout cela, afin d’accompagner une complexification grandissante de la TV numérique multicanal, ainsi que de la télévision haute définition et très haute définition ("HDTV" et "UHD"). Un défi qui passe aussi par la prise en charge de la nouvelle génération de réseaux à haute bande passante, touchant aussi bien les entreprises de télécommunications que de nouveaux médias.

Evertz est plutôt un EVS moyen de gamme
Francis Bodson
Consultant et ex-membre du conseil d'administration d'EVS

Cela vous fait penser au business d’EVS? Pas étonnant. Les deux acteurs sont concurrents. Enfin, "Evertz est plutôt un EVS moyen de gamme", analyse Francis Bodson, ex-membre du conseil d’administration de l’entreprise liégeoise, poste qu’il a occupé pendant plus de 15 ans. "Si les Canadiens sont bien plus étendus, avec une gamme de produits plus large, leur percée dans les serveurs n’a pas réussi dans le haut de gamme. EVS y reste incontournable. Dans le cadre d’une Coupe du monde ou des Jeux olympiques par exemple, personne ne veut prendre le risque d’une panne au vu des montants en jeu. Par contre, la solution liégeoise reste chère et doit faire face à un contexte où de nombreux acteurs commencent à se positionner avec une offre parfois nettement moins onéreuse."

Mais les jeux ne sont pas faits. Avec l’arrivée de la 4K, résolution en train de se populariser jusque dans les salons, EVS a une carte à jouer. Les Liégeois ont d’ailleurs leur propre solution, quand Evertz y travaille, "mais, me semble-t-il, sans mettre l’argent nécessaire pour en faire une solution haut de gamme", glisse l’ingénieur de formation, ayant participé en son temps à l’avènement du VOOcorder, le décodeur du liégeois.

Dernière différence de taille, "Evertz fabrique bien plus de hardware qu’EVS, qui produit peu de produits alternatifs, à part un mélangeur (appareil permettant de commuter entre plusieurs sources vidéo, NDLR) prometteur".

Poids lourd aux Amériques, marché où EVS recule

Du reste, en chiffres, le constat est là: le groupe Evertz n’a rien d’un poids plume. Coté à Toronto, il était encore valorisé hier à la mi-journée à quelque 987,7 millions de dollars US, quand son chiffre d’affaires annuel atteignait les 315,4 millions de dollars au 30 avril, en hausse de 5% par rapport à l’année précédente.

Pour ce qui est du cas présent, à savoir un possible rapprochement avec EVS, les synergies potentielles d’un point de vue géographique sont elles aussi particulièrement visibles. En effet, quand on y regarde de plus près, force est de constater que les revenus d’Evertz sont répartis en grande majorité entre les Etats-Unis (58%) et le Canada (4,8%), quand l’Europe ne dépasse pour sa part que de peu le tiers des revenus générés. Une donne ayant fortement évolué du fait que les performances hors US ont fondu (-18,75% environ) en quatre ans, passant de 144,7 millions de dollars de revenus à 117,5 millions pour 2018. Mais, aussi, une réalité complémentaire à celle rencontrée par EVS, où la répartition est quasi inversée. Chez les Liégeois, la zone Europe Middle East & Africa (EMEA) pèse 48,2% du chiffre d’affaires en 2017, quand les Etats-Unis, eux, ne pèsent que 28,1%, en plus d’être touchés par une tendance baissière de fond, avec un recul d’un peu plus de 17% des revenus entre 2016 et 2017.

Reste à savoir si Evertz est prêt pour un deal. À côté d’un endettement limité, les Canadiens disposent de près de 80 millions de dollars de cash. Trop peu pour avaler EVS dont la capitalisation boursière avoisinait 258,9 millions d’euros jeudi à la mi-journée, certes, mais un rapprochement (toujours hypothétique pour l’heure) pourrait toujours passer par une recherche d’argent frais pour le groupe canadien.

3 questions à

Pierre De Muelenaere

Président d’EVS et CEO ad interim

1. Craignez-vous une OPA hostile?

Pour le dire comme je le ressens, normalement, quand des gens veulent lancer une OPA, ils sont plutôt dans un mode amical et une idée de construire quelque chose d’intéressant ensemble. Car, si l’on veut créer de la valeur, c’est plutôt en collaborant qu’en agressant. Je ne crois pas trop au concept d’OPA hostile. Surtout dans le monde de la technologie. Alors, il y a évidemment une possibilité qu’Evertz ait des intentions d’aller plus loin qu’une prise de participation de 3%. Après tout, ce sont des gens intelligents, forts d’une belle société.

2. Quel est le message sous-jacent au rachat d’action effectué par EVS?

Dès lors que le cours d’EVS a baissé de manière substantielle, le conseil d’administration s’est forcément posé la question du moment opportun pour un rachat d’action. Une réflexion qui était en cours, mais que la prise de participation d’Evertz est venue accélérer. Mais, comme de toute façon nous croyons au moins autant qu’eux dans le futur d’EVS, avançons ce genre de décision.

3. Quid du fait que votre capital est relativement éclaté, sans bloc d’actionnaires? N’est-ce pas dangereux?

À partir du moment où les fondateurs que sont Laurent Minguet et Pierre L’Hoest sont sortis de la société en vendant leurs actions, forcément la structure s’en est retrouvée très éclatée. Certains se disent que c’est très bien car cela rend la boîte OPA-ble facilement, mais d’autres peuvent se demander si c’est la meilleure structure d’un point de vue stratégique et si cela a été très malin de laisser l’actionnariat dans cet état plutôt que de reconstituer des blocs de gens avec une stratégie et des intérêts communs. Mais voilà, ça ne s’est pas fait, la situation est ainsi aujourd’hui et j’en ai hérité en arrivant chez EVS en début d’année. Est-ce l’idéal? De mon point de vue, non.

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