"La consolidation de la presse francophone a perdu 15 ans"

"Je ne suis pas sûr que cette affaire va changer grand-chose en matière de transparence des intercommunales." ©Wim Kempenaers (WKB)

Philippe Delaunois connaît bien la presse quotidienne francophone. Fin des années nonante, l’ancien patron de Cockerill-Sambre avait d’ailleurs déjà tenté de la consolider. Celui qui était jusqu’en 2012 président des Editions de l’Avenir et ancien vice-président de Corelio jette un regard avisé sur la recomposition du paysage médiatique, initiée la semaine dernière par Tecteo.

Suite à son rapprochement avec Concentra il y a quelques mois et son développement dans la télévision, Corelio a clairement fait comprendre que le futur de "L’Avenir" ne se situait plus en son sein. Mais évidemment on ne s’attendait pas à Tecteo puisqu’on avait pu lire dans votre journal qu’il négociait plutôt un rapprochement avec IPM. Mais que l’affaire se soit bouclée aussi vite avec "L’Avenir", c’est effectivement surprenant.

Avec l’émergence de deux grands groupes qui se profilent, certains craignent pour la diversité de l’offre de presse. Cette consolidation est inéluctable?

Le marché de la presse francophone belge est un petit marché. Avoir trois groupes indépendants n’est pas économiquement tenable dans le contexte de mutation technologique. En Flandre, un marché presque deux fois plus important et plus riche, il n’y a plus que deux grands groupes, Persgroep et Corelio.

Pour vous qui aviez tenté pareille consolidation fin des années nonante, l’histoire ne repasse-t-elle pas les plats?

J’avais effectivement rassemblé au sein de la SBE (Société Belge d’Édition, NDLR) des intérêts privés majoritairement francophones avec l’aide de la VUM (aujourd’hui Corelio, NDLR) pour racheter Mediabel actionnaire de "Vers L’Avenir", duquel l’Évêché de Namur souhaitait sortir. Même "Le Monde" était dans la course! L’idée était de constituer un grand groupe multimédia francophone comprenant "Vers l’Avenir", "La Libre Belgique", "La Dernière Heure/Les Sports", Radio Nostalgie, etc. Des actions en justice nous ont amenés à nous séparer d’IPM ("La Libre Belgique", "La Dernière Heure/Les Sports", NDLR) ce que j’ai toujours regretté car nous avions un beau projet. Quelque part, nous avons peut-être perdu quinze ans.

Qu’une entreprise publique investisse dans la presse, cela vous étonne?

Que ce soit une intercommunale ne pose pas en soi de problème. J’ai dirigé longtemps Cockerill Sambre dont la Région wallonne était actionnaire à 97%. Mais à l’époque on n’avait pas le choix. Il n’y a qu’elle qui a pu sauver Cockerill Sambre de la débâcle financière. On ne peut pas nier le dynamisme de Tecteo, ni sa volonté de se développer dans les médias. Or, il fallait que "L’Avenir" trouve un partenaire côté francophone. Il y a eu des négociations avec Rossel qui n’ont pas abouti.

Mais il faut reconnaître que les candidats n’étaient guère nombreux. Pourtant, c’est un journal sain financièrement qui dégage des bénéfices avec une trésorerie solide, bien géré et entouré d’une bonne équipe rédactionnelle. Mais, seul il ne pouvait pas survivre. Il lui fallait un partenaire qui lui apporte des synergies. Avec Rossel, elles auraient sans doute été cantonnées au papier, parce que la complémentarité régionale de leurs titres est forte, tandis qu’avec Tecteo, les synergies seront plutôt d’ordre technologique: l’internet, la télévision numérique, les tablettes, etc.

Beaucoup doutent pourtant de ces synergies entre l’info locale de "L’Avenir" et les tuyaux de Voo. Que voyez-vous comme rapprochement possible?

Il ne faut pas sous-estimer les évolutions technologiques. "L’Avenir" a un grand atout, c’est sa bonne couverture régionale où la concurrence est beaucoup moins forte. Présent dans toutes les provinces, "L’Avenir" peut donc développer une information locale susceptible d’être déclinée sur ces différents supports numériques, y compris la télévision.

Il y aura de plus en plus de chaînes thématiques qui auront besoin de contenus. Avec son réseau, "L’Avenir" et, sans doute plus tard, "La Libre Belgique" et La "DH" pourront apporter ces contenus.

Avec cette opération, les journaux ne sont plus tous aux mains de patrons de presse. Faut-il le regretter?

Ce qu’il faut se demander c’est pourquoi, alors que "L’Avenir" était sur le marché depuis quelques mois, aucun investisseur privé wallon ne s’est présenté pour le racheter. La raison est assez simple: seul, "L’Avenir" n’était pas viable.

La presse est en pleine mutation et peine à valoriser son audience sur internet. Cela peut faire peur à des investisseurs. Il fallait donc un groupe permettant de dégager des synergies. Tecteo est un des seuls. Mais il ne faut pas lui faire de procès d’intention; il y a des gestionnaires de qualité chez Tecteo comme le CFO Pol Heyse qui connaît bien le secteur. Mais ils devront concrétiser dans le futur les engagements et les promesses qu’ils ont formulés.

Tecteo a payé treize fois l’Ebitda de "L’Avenir" pour le racheter. N’est-ce pas cher payé?

C’est vrai que Corelio a obtenu un bon prix. Mais pour évaluer une société, il ne faut pas prendre seulement son dernier Ebitda car il n’est pas forcément représentatif de sa valeur moyenne des dernières années. Et puis surtout, on donne une valeur à une société en fonction des performances futures espérées.

Un autre élément de ce dossier c’est la personnalité de Stéphane Moreau qui suscite la controverse. Récemment il a intenté une action en justice contre "Le Soir" et un de ses journalistes suite à un article qui ne lui plaisait pas, en leur réclamant des fortunes. Quelle sera la liberté de la rédaction face à un actionnaire qui pratique l’intimidation?

J’ai entendu le message du patron de "L’Avenir", de son rédacteur en chef, j’ai discuté avec des journalistes, ils disent ne pas craindre ces influences et pensent être capables d’y résister. Les rédactions sont indépendantes et protégées par leurs chartes rédactionnelles. Je pense que cela ne devrait pas poser de problème.

Vous connaissez bien Stéphane Moreau. Est-il aussi polémique qu’on ne le dit?

C’est un personnage dynamique avec lequel il est agréable de discuter, et qui a su saisir les opportunités de la société qu’il dirige et de ses réseaux pour avancer. Mais il exerce des activités de natures très différentes et c’est cela qui pose problème. Car c’est à la fois un homme politique et un acteur économique, soumis en même temps à des rivalités politiques et à des responsabilités économiques dans des métiers mis en concurrence.

Quand il dit que Tecteo est devenu une entreprise publique à vocation commerciale, cela vous gêne?

Je ne nie pas que les intercommunales ont un rôle à jouer dans la redynamisation des secteurs dans lesquels elles sont actives, mais il faut absolument clarifier leurs missions au service des pouvoirs publics, de la population et du redressement économique de la Wallonie. Comme dirigeants et administrateurs de sociétés cotées, nous sommes, nous, soumis à une grande transparence, j’en attends de même des acteurs publics qui ont des activités commerciales. Mais je ne suis même pas sûr que cette affaire va changer grand-chose en matière de transparence des intercommunales.

 

 

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