interview

Steve Wozniak "L'intelligence artificielle? C'est de la science-fiction!"

©Kristof Vadino

Le cofondateur d’Apple était l’invité de L’Echo cette semaine, à l’occasion de l’événement annuel New Insights. Dans l’un de ses nombreux voyages qui l’emmènent également à Vienne, au Kazakhstan puis en Allemagne, "The Woz" nous confie son nouveau mantra: "Facebook? C’est malhonnête."

Petit aide-mémoire si vous rencontrez un jour "The Woz". Pas besoin de cravate, lui c’est baskets vert fluo et pull à col échancré. Si vous lui demandez comment va sa femme, ne vous trompez pas de nom: il en est à sa quatrième. Pas besoin par contre de lui demander comment vont ses chiens, il en parlera bien lui-même. "Quand je m’en vais en voyage, je m’assieds devant eux et je leur dis (il montre ses doigts): ‘Papa part une nuit, deux nuits, trois nuits, quatre nuits, cinq nuits, et puis il revient.’ Et je suis sûr qu’ils comprennent par le temps que je prends à leur faire cet exercice combien de temps il faudra avant que je rentre." (La question était: "Avez-vous encore le temps d’inventer des choses?"…) Allez voir aussi sur son compte Twitter. "Un steak pour les chiens, soupe et salade pour moi" (5 mai), "Jewel reste dans nos bras" (8 mai), "Les chiens passent un temps extra" (10 mai).

"The Woz"

Lisez notre portrait de Steve Wozniak et notre dossier "Les Visionnaires" sur multimedia.lecho.be/lesvisionnaires/

Ennuyeux tout ça? Demandez à ses 600.000 followers. Vous direz: l’inventeur du PC, c’est normal qu’il est sur les réseaux sociaux et qu’il a des followers, non? Pas si simple. Steve Wozniak est un fan de Swarm, le géolocalisateur. Il y inscrit tous ses déplacements et les envoie sur Twitter. Ça, c’était avant. "L’ennui, c’est que, dès que je sortais de l’avion, qui est-ce que je voyais en arrivant: ce que j’appelle les ‘paparazzis’. Ils sont tous pareils avec leur look de baseballeur, leur sac à dos et leur bloc-notes. Ils agissent comme s’ils étaient votre meilleur ami. ‘Oh Monsieur Wozniak, voulez-vous bien signer ici!’ Certains me font peur. Maintenant, je ne renseigne plus mon vol avant d’être arrivé sur place. Je l’ai fait ce matin à l’hôtel Amigo, parce qu’en partant d’ici je file directement à l’aéroport. C’est ce que j’appelle ma méthode Kim Kardashian."

D’ailleurs, ça n’aura échappé à personne, Steve Wozniak, "dégoûté", a supprimé son compte Facebook le mois passé. En plein scandale Cambridge Analytica. Inquiet de révéler son profil politique? Certainement pas. D’ailleurs, Monsieur Wozniak, êtes-vous Donald Trump ou Bernie Sanders? "Bernie Sanders!"

Steve Wozniak: "Je ne crois pas à l'intelligence artificielle"


Mais alors, pourquoi trouviez-vous nécessaire de quitter Facebook?
Vous savez quoi? J’ai toujours eu la même critique que tout le monde a eue durant des années: ils se font de l’argent sur mon dos, et ils ne me permettent pas de garder ma vie privée, de la manière avec laquelle Apple garde votre vie privée. Mark Zuckerberg nous sort toujours: "Apple peut se l’offrir parce qu’ils vous font payer leurs produits très cher!" Attention: presque tout ce que vous pouvez faire sur Facebook, vous pouvez le faire en toute sérénité, avec vos amis, différents groupes d’amis pour différents albums photos, dans un contrôle total, le tout sur un iCloud pour 2 dollars par mois. De toute façon, je ne suis pas une personne sociale, ce n’est pas mon tempérament. Tant que j’ai mon jeu Solitaire, je suis content. Alors j’ai fait le pas et, vous savez quoi, ma femme a fait pareil au même moment.

Vos enfants sont adultes. S’ils avaient été plus jeunes, leur auriez-vous conseillé de rester en dehors des réseaux sociaux?
Je leur conseillerais deux choses. N’utilisez pas une adresse e-mail appartenant à une grosse société, j’ai la mienne propre, woz.org. Mais vous devez aussi laisser les enfants découvrir les choses. Je ne les obligerais jamais à suivre mes avis. Juste en discuter, voir les avantages et inconvénients, épeler son nom différemment. Ou même créer un faux compte (rires). En fait, il faudrait une régulation qui oblige Facebook à accepter que nous le quittions facilement: vous pourriez sortir de Facebook toutes vos données, mais aussi vos amis, et les donner à un autre système, dans une concurrence sereine. Quand ces mastodontes vont-ils enfin être scindés, et laisser la concurrence fonctionner? Pour l’instant, vous n’avez pas le choix, vous êtes avec Facebook, vous êtes bloqués.

"Recevoir mon diplôme a été le jour le plus magique de mon existence."

C’est cette direction que suit l’Europe avec sa nouvelle régulation sur les données, le RGPD. Avec la crainte de certains qu’avec ces nouvelles contraintes, cela empêche les entrepreneurs européens à créer leur propre société comme Facebook…
J’admire ce que fait l’Europe. Ce qui m’importe le plus, c’est l’honnêteté. Je serais très heureux de retourner sur Facebook, mais sans qu’ils ne vendent toutes mes données à d’autres. Pourquoi cela empêcherait l’innovation? Une innovation qui ne peut faire de l’argent que si vous êtes piégés? Je vous envoie un like à propos de quelque chose que vous avez posté. Cela vient de mon cœur, et est envoyé au vôtre. Vous pourriez même ne pas voir mon like, mais eux, ils l’envoient directement aux publicitaires. C’est malhonnête.

Que pensez-vous du rythme d’innovation dans le monde de la technologie?
Je suis assez satisfait. L’innovation fait parfois des sauts majeurs. L’un des plus formidables a été les puces de silicium, être capable aujourd’hui de fabriquer 20 milliards de transistors pour le prix d’un transistor à mon époque. Cela nous a donné de plus en plus de machines, de plus en plus intelligentes, qui nous aident de plus en plus, de mieux en mieux. Et ça ne s’arrête jamais. Ce que vous appelez l’innovation, c’est une autre manière de vivre la vie. Clairement, l’internet l’a fait. Les téléphones cellulaires qui ont mené aux smartphones ont complètement changé nos vies. Mais ces changements sont rares. Maintenant, on parle tout le temps de l’intelligence artificielle. Je ne crois plus à cette science-fiction. On parle de voiture électrique. Oh, j’aime les voitures électriques, comparé à ces choses que je ne comprenais pas comme la combustion d’essence, avec toutes ces connexions pour faire tourner un moteur. Maintenant, on simplifie tout! Je crois que nous le devons beaucoup à Tesla. Par contre, je ne crois plus du tout aux voitures autonomes. On a juste quelques outils qui nous aident à conduire. Même Tesla n’a pas de pilotage automatique complet. Le conducteur doit toujours contrôler sa voiture.

CV Express

Né le 11 août 1950 à San José, son père est ingénieur chez Lockheed.

Cofonde Apple Computer avec Steve Jobs et Ronald Wayne.

En 1976, crée avec Steve Jobs les Apple I et II, ce dernier devenant l’un des tout premiers PC à destination des particuliers.

Quitte Apple en 1987, mais reste sur son payroll.

Est-ce le problème justement qu’aujourd’hui la technologie songe trop à comment améliorer les choses existantes, et non à avoir une relation tout à fait différente avec elle?
Ce dont vous parlez s’appelle une amélioration graduelle. Ce n’est pas une réelle innovation. Lorsque Steve Jobs a quitté Apple (en 2011, NDLR), on a dit: oh, Steve Jobs, c’était la période d’innovation, l’iPhone, l’iPad, maintenant qu’il est parti, il n’y aura plus d’innovation chez Apple. Mais regardez: Apple est l’entreprise qui a imaginé l’identification avec l’empreinte digitale. Qui aurait pensé que cela rentrerait à ce point dans nos vies? Qui aurait pensé qu’après Apple, tous les autres fabricants de téléphone auraient suivi? C’est cela l’innovation, elle change nos vies. Avant Apple Pay, vous pouviez payer avec les téléphones Android, mais c’était tellement compliqué! Vous deviez allumer votre téléphone, le déverrouiller, trouver une appli, trouver votre carte de crédit, introduire votre numéro PIN, etc. Vous voyez le temps que ça prenait! Avec Apple Pay, vous utilisez votre empreinte digitale et c’est tout. Rien ne peut être plus simple. Et je ne dois même plus utiliser mon téléphone grâce à cette montre (il nous montre fièrement sa montre).

L’intelligence artificielle ne nous apportera-t-elle aucun changement majeur?
L’intelligence artificielle est probablement la chose la plus survendue que je connaisse. Nous ne savons même pas comment le cerveau fonctionne. Ni même où la mémoire est stockée, ni comment elle est stockée. Les gens veulent absolument croire en un futur où les machines seraient des dieux. Ils disent: "Wow! Je peux parler à mon téléphone et il me répond comme un être humain!" Si vous abordez le moindre sujet complexe, la machine sera perdue. Vous pouvez montrer à Google 80.000 photos d’un chien, il pourra reconnaître que c’est un chien. Mais si vous montrez une seule photo à un enfant d’un ou deux ans, il saura que cette chose animée a des pattes, qu’elle bouge, qu’elle semble contrôlée par ce qui s’apparente à des pensées, que sa queue s’agite quand elle est contente et qu’elle est douce. Ils reconnaissent la structure des choses et pas seulement leur image. Une machine ne pourrait jamais comprendre ma phrase si je… (il s’arrête) fais une pause dans mon discours. Elle serait perdue. La machine qui va remplacer l’être humain, et qui va contrôler le monde, je n’y crois plus. Ça pourrait arriver dans 200 ans, dans 1.000 ans. Pour l’instant, c’est impossible.

Frederik Delaplace (CEO Mediafin) et Steve Wozniak. ©Kristof Vadino

Après des années d’optimisme dans la technologie, on dirait qu’on entre aujourd’hui dans une ère de méfiance, de scepticisme…
Le scepticisme n’est pas spécialement dirigé contre la technologie. C’est un scepticisme qui arrive toujours après un moment de changements qui devaient nous amener une période de liberté, de croyance dans un futur brillant. Un peu à la manière capitalistique, avec la création de grosses sociétés, et puis de l’autre côté des gens qui n’ont pas grand-chose à dire, là où les puissants ont tous les pouvoirs. Quelqu’un avec du pouvoir peut vous décevoir, ne pas vous donner des choix, ne pas vous donner de la concurrence. La technologie est entrée là-dedans avec quelques mastodontes…

… de trop gros mastodontes?
Je n’y avais jamais pensé avant. Je ne suis pas un spécialiste du monde de l’entreprise. Je crois qu’il y a toujours eu des grandes entreprises dominantes, que ce soit dans l’aérien, l’automobile, dans la fabrication d’ordinateurs comme IBM… Il y avait quelques lois pour l’empêcher, mais beaucoup moins puissantes aux Etats-Unis qu’en Europe.

"Je ne suis pas une personne sociale. Tant que j'ai mon jeu Solitaire, je suis content."

Le mantra de la Silicon Valley est "Move fast and break things". Pensez-vous que les choses peuvent changer maintenant que les grandes entreprises technologiques sont plus surveillées? La culture a-t-elle changé?
Cette culture n’a jamais existé. Lorsqu’une société est une jeune pousse, c’est facile de "bouger vite". Puis vous devenez plus gros, et vous avez des millions, voire des milliards de clients. Il faut être beaucoup plus prudent. Ces entreprises ne prennent plus réellement de risques, ce sont des vaches à lait. Elles ne font que protéger leur business, même si cela signifie acheter des plus petits pour éloigner les concurrents.

Que pensez-vous des bagarres sur les brevets que se livrent les entreprises technologiques? Cela freine-t-il l’innovation?
Je pense que les brevets devraient être alloués pour 5 ans, surtout dans le monde de la technologie. Parce que cela empêche des gens de sortir avec de meilleures idées. Les grosses sociétés, avec des blocs entiers de brevets, les bloquent. Tous ces dossiers judiciaires entre Samsung et Apple m’énervent.

LES PHRASES CLÉS

"Quand des mastodontes comme Facebook vont-ils enfin être scindés, et laisser la concurrence fonctionner?"

"L’intelligence artificielle est probablement la chose la plus survendue que je connaisse. Nous ne savons même pas comment le cerveau fonctionne."

"Je pense que les brevets devraient être alloués pour 5 ans. Ils empêchent des gens de sortir avec de meilleures idées."

Lorsque vous avez quitté Apple, vous vous êtes consacré à l’enseignement. Pourquoi avez-vous choisi cette carrière?
Je n’ai jamais quitté Apple. Je suis la seule personne à être resté sur le payroll depuis que nous avons créé la société. Mais j’avais toujours rêvé d’être enseignant. Et donner de l’argent à des écoles n’était pas satisfaisant. Si vous croyez en quelque chose, il faut que vous lui consacriez du temps. Je voulais enseigner la manière avec laquelle on peut utiliser l’ordinateur pour tous les sujets abordés à l’école, et comment l’appliquer. Pas pour devenir un expert en informatique. Juste pour pouvoir dessiner une ligne du temps, utiliser un tableur, etc. 240 heures par année académique pour des enfants de 10 ou 11 ans. Je l’ai fait pendant 8 ans. Je n’ai utilisé aucun livre, j’ai écrit mes propres cours. Si mes élèves ne parvenaient pas à comprendre quelque chose un jour, je revenais le lendemain avec une autre manière de l’enseigner. Ce que les autres enseignants ne peuvent pas se permettre de faire. J’étais libre, je faisais ça bénévolement, après les heures d’école, pendant les week-ends. Ça a beaucoup compté pour moi. Et pas seulement d’enseigner, d’ailleurs. Après un crash en avion, j’ai eu une amnésie pendant 5 semaines, et je me suis dit que c’était là ma dernière chance de retourner à l’université, à Berkeley, pour obtenir un diplôme (en 1981, NDLR). J’étais déjà connu, je me suis donc inscrit sous un faux nom. Sur mon diplôme, il est inscrit: Rocky Raccoon Clark (le nom… de son chien suivi de celui de sa deuxième femme, Candice Clark, NDLR). Ça a été le jour le plus magique de ma vie.

Inventez-vous encore?
J’aime la technologie, les choses inhabituelles, j’aime explorer. Je viens d’acheter sur Amazon un tout petit machin à 6 dollars. J’ai une commande à distance dans ma main et une petite pièce dans ma valise. Et lorsque ma valise arrive sur le tapis à l’arrivée des bagages à l’aéroport, j’appuie sur le bouton et ma valise fait "bip" "bip" "bip". Je m’amuse beaucoup à développer ces petits outils technologiques. J’aimerais avoir plus de temps pour le faire.

Pourquoi vous ne le faites pas?
Parce que j’aime passer ma vie à parler de mes aventures, à inspirer d’autres gens, spécialement les jeunes. Je fais 100 villes par an pour parler comme je le fais ici. Même si ma famille me manque. J’ai des jeunes chiens et pour moi, ce sont comme mes enfants.

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