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Pour vous, accrocs du smartphone

©REUTERS

De plus en plus de personnes confessent ne plus pouvoir se passer de leur mobile. Cette pathologie affecte principalement les accros au travail: deux tiers d’entre eux en souffriraient.

"Text walking lane." Soit "Couloir piétons à SMS." Tracée au milieu d’une ruelle d’Anvers, cette bande passante a surpris cet été. Expérimentées d’abord en Chine et aux États-Unis, ces "pistes textables" fleurissent pourtant dans les villes de plus de 500.000 habitants. Leur but? Réguler la circulation, en sécurisant les hordes de zombies, les yeux scotchés à leur mobile.

Dépositaire de notre mémoire récente, gérant du temps, trésorier de nos goûts, le smartphone est devenu cet objet-soi, un objet-monde, un objet-roi. Une idole protectrice, qui nous irrigue par à-coups de mails, de pokes, de tweets et d’exquises décharges d’adrénaline. Un cocon à la fois planétaire et très personnel. Comment, dès lors, supporter l’idée d’en être soudain séparé?

"Le smartphone est devenu comme un doudou pour adultes. Pour les accros, il s’agit de rechercher un état de bien-être affectif, d’échapper au vide moderne. À force d’être stimulés en permanence, on a perdu l’habitude d’être face à soi-même."

Nouveau monde, nouvelles maladies. Alors que l’addiction à Internet et aux réseaux sociaux est désormais documentée et prise au sérieux par les scientifiques, tout indique que marcher en textotant relève d’une nouvelle pathologie: la nomophobie, pour "no mobile phobia", autrement dit la peur d’être séparé de son téléphone. Et cela n’a rien d’un concept fumeux. Psychologues, cogniticiens et sociologues du travail observent ses effets tous les jours, sans pour autant nier l’apport des nouvelles technologies.

Nouvel ordre social

Sherry Turkle, anthropologue et psychologue, directrice du département Technologie et autonomie du MIT, s’est penchée sur ce phénomène au travers d’une étude exhaustive. À l’écouter, la nomophobie s’explique par deux raisons. D’abord, la curiosité de l’individu à travers "l’immense ouverture" que la société de communication met à sa portée. "Avec l’arrivée du smartphone, de nouvelles règles se sont imposées dans la société: il faut être joignable en permanence, répondre à chaque SMS sous 48 heures. Même en étant physiquement absent, on doit désormais être présent partout." La suite, quant à elle, relève du culte de l’efficacité et de la performance. "L’homo numericus a la volonté d’avoir toujours plus d’avance, toujours plus d’informations. Quitte à exploser les frontières physiques et temporelles entre sa vie professionnelle et son Éden privé." Et d’illustrer: "Avec la globalisation des marchés, l’œil rivé sur le cours des céréales, le Nasdaq ou le Nikkei, on travaille sur plusieurs fuseaux horaires… tout en creusant sa dette de sommeil." Sans compter une troisième explication, neurochimique: "Lorsqu’on reçoit un SMS, un like ou une notification, cela entraîne une sécrétion de dopamine qui correspond à une stimulation positive de notre cerveau", affirme Alia Cardyn, ancienne avocate devenue coach en "detox numérique".

C’est la recherche de cette dopamine qui rendrait accro. Recevoir une information sur l’écran va envoyer un signal agréable, assimilable à une récompense, qui va pousser l’utilisateur à regarder son téléphone. Le nomophobe, donc, redoute de voir trancher le merveilleux cordon ombilical qui le connecte au monde, et finalement à lui-même, puisqu’il a thésaurisé sa vie dedans.

"Le smartphone est devenu comme un doudou pour adultes. Pour les accros, il s’agit de rechercher un état de bien-être affectif, d’échapper au vide moderne. À force d’être stimulés en permanence, on a perdu l’habitude d’être face à soi-même", explique Alia Cardyn. Auteure des livres "Digital Detox" et "Créer son équilibre vie privée, vie professionnelle" (à paraître ce mois-ci), la coach conseille patrons et cadres supérieurs. Mais elle insiste: "Ce n’est pas la technologie qui est mauvaise, mais la relation qu’on établit avec elle. Et ce lien n’est pas toujours évident… Résultat: on vient me voir pour un sentiment de grande fatigue, des difficultés de concentration, une impression de manque d’efficacité et de créativité, explique-t-elle. Mais jamais pour un problème d’addiction… Or, ce sont généralement là des symptômes de l’hyper-connectivité."

©Mlab

Cadrus interruptus

Réseaux sociaux, internes et externes, chats, webinars, conf-calls, outils de co-création en ligne… Au travail, c’est l’explosion. Les couches de communication s’empilent. Selon une étude de McKinsey, un salarié passe en moyenne 28% de son temps de travail hebdomadaire à lire, écrire et trier son flot de mails. Mais pour 46% de la génération Y, les réseaux sociaux sont aussi un outil de travail à part entière. D’une enquête en ligne réalisée par le syndicat socialiste FGTB — au cours de laquelle 1.760 employés ont été interrogés entre le 20 mars et le 10 avril 2013 -, il ressort en outre que 92% des personnes recourent à un GSM, un smartphone ou encore à un ordinateur pour effectuer leur travail.

Le revers de la médaille est impressionnant: 7 personnes interrogées sur 10 considèrent que les smartphones sont une source de stress majeure pendant et en dehors du travail. Le même nombre de travailleurs ressent des douleurs aux épaules, aux bras, aux mains, aux poignets ou aux doigts liées, selon eux, à l’utilisation de ces technologies. Près de 60% des travailleurs sondés ont en outre le sentiment "de devoir être joignables en dehors des heures de travail et de devoir vérifier l’arrivée de messages à caractère professionnel." Enfin, 7 personnes interrogées sur 10 considèrent que les outils de communication sont des moyens pour l’employeur de contrôler leur travail.

Ces nouvelles façons de communiquer au travail ont un immense atout: la traçabilité des échanges. Mais elles ont aussi des limites. La principale: l’exigence de réactivité qui induit un risque d’overdose. C’est la notion de "cadrus interruptus", les cadres sont en moyenne interrompus toutes les trois minutes par un message, cela génère du stress car l’individu n’a pas plus la possibilité de travailler sur une longue distance.

Ce stress technologique, la plupart des cadres aimeraient s’en débarrasser. "Le désir de déconnexion apparaît dans des situations de saturation, de trop-plein informationnel, de harcèlement ou de surveillance dans lesquelles l’individu se sent dépassé ou soumis", explique Francis Jauréguiberry, sociologue et chercheur au CNRS.

Pathologisation du quotidien

Reste que d’un point de vue scientifique, il n’y a pas de compromis. Selon le "Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux", seuls les jeux de hasard et d’argent sont considérés par la communauté scientifique et psychiatrique comme étant des addictions dites "sans substances". "D’un point de vue psychopathologique, la nomophobie devrait être mise en lien avec un déficit d’attachement primaire. Dès le plus jeune âge, un attachement non-sécurisant de l’enfant à la figure protectrice peut impacter son développement, explique Mélanie Saeremans, responsable de la Clinique du Jeu et Autres Addictions Comportementales du CHU Brugmann. La personne va dès lors tenter de combler ce manque en cherchant un autre objet interne sécurisant. Par conséquent, elle pourra se tourner vers des conduites maîtrisables, répétables à volonté, qui peuvent maintenir l’illusion de la permanence d’un lien, ce que peut permettre le smartphone ou les réseaux sociaux."

Il n’empêche, pour Joël Billieux, professeur de psychologie clinique à l’UCL, le phénomène est pris très au sérieux. "Certes, le fait de considérer l’utilisation excessive d’Internet et du téléphone comme une maladie participe à une certaine pathologisation des comportements quotidiens. Mais le phénomène tend à augmenter et aujourd’hui, même l’OMS considère que cela constitue un réel problème de santé publique." Et d’insister: "Dans des pays collectivistes comme le Japon, la Corée du Sud ou la Chine, ces problèmes sont considérés sur le même pied d’égalité que l’alcoolisme. Chez nous, on constate une augmentation du nombre de personnes qui aimeraient consulter pour ces troubles." À tel point que les Cliniques universitaires de Saint-Luc, à Bruxelles, sont sur le point d’ouvrir un service ambulatoire dédié à ces nouveaux troubles. Avec une évaluation de la situation et une prise en charge psycho-thérapeutique, à la clé.

Detox business

La nomophobie se révèle une des grandes névroses de ce siècle, et déjà elle mobilise un arsenal d’analystes, de coachs, d’hôtels et de soignants. Comme le patch avec la cigarette, la riposte s’organise: apps anti-addiction, groupes de parole, camps de désintoxication, et même châtiments physiques. En Californie, Mecque de l’hyperconnexion, des "Digital Detox Camps" voient le jour, où les drogués de l’iPhone sont invités à échanger leurs tentations contre un séjour en yourte, des veillées autour d’un feu de camp, du bodypainting et… de la méditation.

Si, en Belgique, les programmes de détox digitale restent confidentiels, la pratique a fait des émules chez nos voisins français. Le Vichy Spa Hôtel a été le premier en France à se lancer sur le créneau. Pendant trois jours et trois nuits, ses résidents enferment leur appareil électronique dans un coffre-fort. Au menu: bain hydromassant d’eau thermale ou douche à jet tonique, pour "prévenir le surmenage professionnel". Au cœur du Médoc, le château La Gravière propose à peu près la même prestation: celui qui vient y prendre une chambre est prié de déposer son arsenal électronique à l’entrée. Comptez 300 à 500 euros, groupes de parole inclus.

En entreprise aussi, les initiatives fleurissent pour mieux gérer l’invasion de la culture digitale. "Journée sans mail"; blocage de l’accès aux messageries après une certaine heure dans de plus en plus de sociétés; extinction des lumières sur les plateaux pour inciter les salariés à quitter leur bureau le soir; charte du bon usage de la messagerie électronique; interdiction d’envoyer des mails à n’importe quelle heure pour tenir compte des décalages horaires…

Mais les bonnes pratiques sont aussi à pêcher sur… l’écran. En commençant par éliminer les notifications, "pop-ups" et autres stimulants. "Nous vivons dans un monde très stimulant. Du coup, il est impératif de se réserver des moments de déconnexion, au moins une à deux heures par jour, histoire de laisser au cerveau 100% de ses capacités et d’optimaliser le temps consacré à un projet", insiste Alia Cardyn. Avec ce risque: la rechute sitôt le précieux smartphone rallumé.

Pour aller plus loin: "Seuls ensemble", par Sherry Turkle, éd. L’Échappée, 2015, 528 p., 22 euros. "Digital détox", par Alia Cardyn, éd. Jouvence, 2015, 64 p., 6,90 euros.

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