Ceci est une image satellite prise par la société Maxar, le 17 novembre 2023. Soit un peu plus d'un mois après l'attaque du Hamas contre Israël.
Ce que vous voyez ici, ce sont des milliers d'habitants de Gaza tentant de fuir vers le sud, le long de la route Salah ad-Din, pour échapper aux bombardements de l'armée israélienne.
Jusqu'à présent, 1,9 million de Gazaouis, soit 90% de la population, ont été déplacés à l'intérieur d'un des territoires les plus denses au monde.
Hussein fait partie de cette foule de déplacés. L'Echo a pu échanger avec ce Gazaoui, père de trois enfants, qui nous a expliqué son parcours depuis le début de la guerre.
C'est grâce à l'Unrwa, un programme de l'Organisation des Nations unies pour l'aide aux réfugiés palestiniens, que nous avons pu entrer en contact avec lui.
Hussein habite dans la ville de Gaza, dans le quartier d'Al Karama, avec sa femme et ses enfants. “Les premiers jours de l'offensive, la zone autour de ma maison a été bombardée”.
De son balcon, Hussein aperçoit un cratère de plusieurs mètres de profondeur formé par un éclat d'obus. Son épouse, ses enfants et lui sont indemnes, mais ils se résignent à fuir, car ils ne se sentent plus en sécurité dans leur appartement.
Hussein trouve alors refuge chez ses beaux-parents, qui résident dans “une zone supposée sûre”, à Al-Jalaa.
Le 11 octobre, ce quartier est tout de même bombardé. Hussein arrive, “par miracle”, à extraire sa voiture des décombres. Le sol est jonché de corps. Les premiers qu'il verra. Ses enfants aussi, bien qu'il essaye de leur cacher la scène.
Ils sont légèrement blessés et il n'est pas envisageable de rester là. Ce n'est plus sûr pour eux. La voiture n'a plus de pare-brise, mais elle roule encore. Hussein et les siens partent vers Nasser, un autre quartier où vit une partie de sa famille, à quelques blocs de là.
Hussein y apprendra que son nouvel appartement, fraîchement rénové, a été complètement détruit. L'emménagement était prévu pour le 7 octobre, jour de l'attaque du Hamas. Hussein nous confie “que la douleur de la nouvelle est tout simplement insupportable”.
Le jour qui était censé marquer le début d'une nouvelle vie est celui du chaos et de la destruction. “Nous avions tout imaginé ensemble, c'était le bonheur. Aujourd'hui, le monde autour de nous s'est assombri”.
“Jusqu'à présent, si la survie se résume aux signes vitaux, nous avons survécu. Mais survivrons-nous vraiment?”
Les Gazaouis vivent au rythme des ordres d'évacuation lancés par l'armée israélienne, via SMS, les réseaux sociaux ou distribués par flyers. On leur y demande de quitter la zone où ils se trouvent. “À chaque fois, nous ne savons que faire ni où aller”, raconte Hussein.

Voici d'ailleurs un SMS reçu par Hussein, qui s'adresse “aux habitants de la bande de Gaza”: “Pour votre sécurité, évacuez vos maisons immédiatement et dirigez-vous vers les abris connus. Ceci est un avertissement de la part de l'armée de défense d'Israël”. Rester n'est pas une option.
Le 13 octobre 2023, Hussein et sa famille quittent la ville de Gaza et partent vers Khan Younès, dans le sud. Ils font partie du million de Gazaouis situés au-dessus de la ligne d'évacuation qui doivent quitter leur domicile sur ordre de l'armée israélienne.
Ici, Hussein et sa famille partagent les sanitaires avec des milliers d'autres personnes. Ils n'ont plus accès à l'eau courante, à l'électricité ou aux soins de santé. Lui, dormira dans sa voiture, avec des températures qui tombent à 10 degrés la nuit.
Le 26 janvier, Hussein et les siens sont à nouveau sommés de partir. Pour la quatrième fois. Il est abattu. “Le déplacement n'est pas seulement un déplacement physique, c'est une expérience de perte et de douleur”. Ils décident de se rendre à Rafah, encore plus au sud, à la frontière égyptienne.
Sa voiture, un des derniers biens qu'il possédait, a été détruite dans une explosion. Un chauffeur les conduira à Rafah, contre rémunération.
“Je ne connais personne là-bas. Je ne sais pas où aller. Je suis totalement perdu. Imaginez-vous en train de vous déplacer dans une nuit noire, sans la moindre lumière, vers un endroit inconnu.”
“Aujourd'hui, je suis confronté à une décision angoissante”. Le 18 février 2024, Hussein pèse le pour et le contre. Le futur de sa famille est en jeu. Doit-il faire évacuer sa femme et ses enfants pour les mettre en sécurité ou doit-il les garder près de lui, face à un avenir incertain?
“Après mûre réflexion, je décide que ma femme et mes trois enfants doivent partir”. Contre la somme de 13.000 dollars, dont 4.000 qu'il a dû emprunter à un membre de sa famille, ses proches se rendront en voiture à la frontière égyptienne. Ensuite, ils traverseront en bus leur nouvelle terre d'accueil, pour fuir la guerre.
Trois mois après leur séparation, en mai, Hussein est prié à nouveau de changer d'endroit. Il parvient à rejoindre Deir el-Balah, situé à mi-distance entre Rafah et Gaza.
C'est ici qu'il vit à présent, dans “une sorte d'appartement”, qu'il peut se permettre de louer, car il a trouvé un travail. “D'autres sont dans des situations bien pires que moi… Ils n'ont tout simplement rien.” Il n'a pas souhaité que L'Echo communique son nouvel emploi pour des raisons de sécurité.
“Cela fait longtemps que je n'ai pas ouvert un robinet et que de l'eau en coulait”. Les choses simples lui manquent: prendre une douche, s'acheter des chaussures ou de la nourriture. La vie normale a changé de dimension.
Hussein est ici aujourd'hui, mais ne sait pas où il sera demain. Comme des centaines de milliers de déplacés qui vivent avec les annonces de Tsahal, l'armée d'Israël.
Cela fait huit mois qu'Hussein n'a plus vu son épouse et ses enfants. Les seuls contacts se font à travers l'écran de son téléphone. “Un choix déchirant”, mais altruiste et réfléchi.
Ce qui est certain, c'est que le quartier d'où ils viennent ne sera plus jamais le même, comme le montrent les zones endommagées et détruites par la guerre.
Selon une analyse d'images satellites de deux chercheurs américains, Corey Sher et Jamon Van Den Hoek, trois bâtiments sur quatre (74%) de la ville de Gaza ont été touchés.
“À chaque déplacement, nous perdons une partie de notre dignité et de notre humanité.”