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Une île privée? Un jet privé? Mieux: le volcan privé

En 1974, James Turrell a acheté dans l’Arizona un volcan éteint, le Roden Crater. Depuis plus de 40 ans l’artiste travaille à ce qui doit devenir l’œuvre d’art la plus ambitieuse de sa vie. ©Florian Holzherr

On le surnomme parfois le grand-père de la lumière. Les installations lumineuses de l'artiste James Turrell l'ont rendu mondialement célèbre, mais c'est dans le cratère d'un volcan éteint que cet artiste allumé conçoit son oeuvre la plus ambitieuse.

Le cratère (ou caldera) du volcan éteint a surgi suite à l'effondrement d'une chambre magmatique après une éruption survenue il y a 400.000 ans. C'est dans cette ancienne chambre magmatique et dans le ventre du volcan que, depuis quatre décennies déjà, James Turrell creuse chambres, tunnels et ouvertures. Ce projet à la croisée du land art, de l'art de la lumière et du monument mystique, doit devenir un observatoire céleste. Les différentes pièces et ouvertures vers le ciel correspondent exactement aux trajectoires du soleil, de la lune et des étoiles. Pour cela, il a consulté des astronomes, dont Edwin Krupp, le directeur de l'Observatoire Griffith à Los Angeles. Ensemble, ils ont calculé avec précision où devaient être creusés les tunnels et les ouvertures pour faire de ce complexe un observatoire permettant d'observer à l'oeil nu les astres et les événements célestes, comme les solstices d'hiver et d'été.

James Turrell a dû contracter un prêt pour acheter le cratère Roden et les 587 kilomètres carrés de terres environnantes.

L'artiste américain a construit un tunnel de plus de 200 mètres de long qui relie la chambre circulaire 'Sun Moon' avec le 'Portail Oriental'. Tous les 6.797 jours, la lune apparaît au milieu de ce tunnel, lorsqu'elle se trouve au point le plus méridional de son cycle. Grâce au jeu du tunnel et des deux pièces avec ouverture sur le ciel, qui font office d'ingénieuse camera obscura, la lumière se reflète sur un cercle de marbre blanc. La prochaine fois qu'il sera possible d'admirer ce spectacle, ce sera en 2025. "Je voulais créer des pièces qui fassent le lien entre les événements célestes et la lumière pour qu'elles fassent une "musique de sphères", mais avec la lumière", explique James Turrell.

Oui, cet artiste aime le ciel et la lumière. Précurseur du mouvement artistique 'Light and Space' dans les années soixante, il est devenu l'un des plus importants artistes contemporains vivants: ses installations grandioses plongent le spectateur dans une expérience lumineuse et chromatique. En Belgique, il est notamment représenté par la galerie Almine Rech à Bruxelles. "Je préfère travailler avec de la lumière plutôt qu'avec de la peinture", explique Turrell. Ses réalisations les plus connues sont les 'skyspaces', des pièces fermées dont le plafond est percé d'une ouverture qui permet d'observer l'atmosphère et la lumière comme s'ils étaient encadrés.

Dans ce qui fut une chambre magmatique et dans le ventre du volcan, Turrell creuse des pièces, des tunnels et des ouvertures qui correspondent exactement aux trajectoires du soleil, de la lune et des étoiles. ©Florian Holzherr

Zéro pollution lumineuse
Dans son volcan, l'Américain fait ce qu'il fait le mieux, orchestrer l'expérience lumineuse. Comme la petite ville de Flagstaff se trouve à 60 kilomètres de là et que des grandes villes comme Las Vegas ou Albuquerque sont à cinq heures de route du volcan au moins, il y a peu de pollution lumineuse, ce qui lui laisse toute latitude pour imaginer et mettre en scène des émotions originales.

Du reste, l'artiste est propriétaire des terres environnantes, soit un domaine de 587 kilomètres carrés où il fait paître des Angus, une race de bovins très répandue. Il y a quarante ans, il était impossible d'acheter le volcan uniquement, ce qui a obligé l'artiste à contracter un prêt pour acheter les 587 kilomètres carrés de terres environnantes. Pour son épouse, ce fut la goutte d'eau qui fait déborder le vase: furieuse, elle l'a quitté sur-le-champ.

©Courtesy James Turrell

Pour l'instant, il n'invite qu'un public trié sur le volet à visiter son volcan et admirer son troupeau de vaches: des directeurs de musées, des amis artistes comme le peintre et photographe Chuck Close, des grands mécènes des arts et des sponsors. Ces derniers doivent débourser la coquette somme de 5.000 dollars par voyage. Pour ses hôtes, l'artiste a construit sur le flanc du volcan une petite auberge de quatre chambres qu'il espère agrandir pour accueillir encore plus de visiteurs et, ensuite, de faire venir aussi le grand public qui sera alors, lui aussi, autorisé à descendre dans le volcan.

Pub de rappeur
La réalisation de ces projets est tributaire des fonds qui pourront être levés, déclare la Skystone Foundation, l'organisation sans but lucratif (!) qui se trouve derrière le projet. Peut-être que la participation du célèbre rappeur canadien Drake a pu lui donner un petit coup de boost: dans son clip 'Hotline Bling', le rappeur danse dans un série de pièces lumineuses qui font furieusement penser aux oeuvres lumineuses de James Turrell. Le nom de Turrell n'est mentionné nulle part, mais Drake a cependant reconnu dans une interview que l'artiste était une de ses sources d'inspiration. Ou, comme il le dit avec toute la délicatesse du rappeur lambda: "I fuck with Turrell".

Le clip était-il un hommage ou tout simplement du plagiat? L'artiste ne s'en est pas formalisé et s'est contenté d'une déclaration laconique: "Je suis flatté d'entendre que Drake 'fucks with me', mais je veux qu'il soit clair que ni moi-même, ni mon équipe ne sommes impliqués dans la réalisation de ce clip."

Avec ses installations lumineuses, James Turrell (72 ans) inspire, toutes générations confondues. Même le rappeur populaire Drake est un fan. "I fuck with Turrell." ©Courtesy Almine Rech

James Turrell doit sa notoriété à un public tout à fait inattendu, ce qui d'ailleurs correspond pile-poil à la stratégie de relations publiques menée par la nouvelle directrice de la Skystone Foundation, Yvette Lee, qui a travaillé au Guggenheim et au Whitney Museum. Elle a déclaré vouloir intensifier le buzz autour du volcan, notamment par le biais d'un nouveau site web et des médias sociaux, ce qui est nécessaire pour lever les fonds dont la fondation a besoin pour mener le projet à bien.

De 100 à 50.000 dollars en passant par un montant au choix, tout le monde est invité à verser son obole via le site. Et c'est nécessaire: le projet a déjà coûté plus de 15 millions de dollars et il n'est achevé qu'à 35% alors qu'il était prévu que le volcan-oeuvre d'art soit complètement terminé en 2000 avant d'être reporté à 2011. Aujourd'hui, on ne communique même plus de date. "Je suis un peu gêné", déclarait l'artiste au New York Times. "Certains jours, je suis totalement découragé, d'autres, super enthousiaste.et parfois, je me dis que ça en restera peut-être là et que je n'irai pas plus loin."

Cependant, l'artiste mégalo ne se laisse pas abattre pour si peu: il y a deux ans, il a monté une exposition et fait imprimer des T-shirts affichant ironiquement 'Sooner than later, Roden Crater'. En effet... www.rodencrater.com

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