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Julien De Smedt: "Je suis un opportuniste positif"

Iceberg, Aarhus, Danemark. ©Julien Lanoo

Quand on s'entretient avec l'architecte bruxellois Julien De Smedt sur son nouveau livre, 'Built/Unbuilt', on dévie de sujet en cours de route, en passant par la critique de blogs d'architecture, des objets décoratifs en marbre et des starchitectes. "C'est la société qui m'intéresse, pas l'esthétique."

L'architecte bruxellois Julien De Smedt (41 ans) a publié un nouvel ouvrage, 'Built/Unbuilt' qu'il n'a curieusement pas vu avant à la première mondiale. "Ce lundi-là, j'étais à Copenhague. Je l'ai donc fait envoyer de Bruxelles, mais il est arrivé avec un jour de retard: j'étais déjà rentré à Stockholm, où je vis et travaille la moitié du temps. Je ne l'ai feuilleté qu'une semaine plus tard, à Bruxelles."

Le photographe Julien Lanoo et l'architecte Julien De Smedt. ©Fabio Liberati

Pourtant, cela valait la peine d'attendre: le Bruxellois est satisfait de la publication. Sur la couverture, son nom figure en aussi grands caractères que celui de Julien Lanoo, le plus célèbre des photographes belges spécialisés en architecture. Il aura d'ailleurs fallu trois ans à ce dernier pour photographier toutes les réalisations de l'architecte, sous tous leurs angles. Ce qui est frappant, c'est que ces clichés ne sont pas aussi lisses qu'on le pense: ce n'est point de la pornographie architecturale, ni des bâtiments glossy 'prêt-à-instagrammer'. On y voit les réalisations de l'architecte telles qu'elles sont -en cours d'utilisation, en action, intégrées dans leur environnement.

Du moins, dans la première partie du livre. La deuxième, qui représente tout de même 130 des 328 pages, porte, quant à elle, sur les projets non réalisés. Du remplissage, pourrait-on penser à première vue. En effet, De Smedt a certainement suffisamment de réalisations à son actif pour remplir un pavé fait de pages en papier glacé. "J'appelle ça de la fiction architecturale. Les projets non réalisés m'ont donné une mise en lumière essentielle pour concevoir les projets concrets qui ont été réalisés par la suite. Ces projets de fiction permettent de voir plus clairement le fil conducteur de mon oeuvre. C'était mon but pour ce livre. C'est cette histoire que je voulais raconter avec 'Built/Unbuilt'."

Le projet le plus spectaculaire -et non réalisé- est également le plus ambitieux: une tour résidentielle de 1.111 mètres de hauteur pour la ville de Shenzhen. Qu'est-ce qui a tourné court?
Julien De Smedt: "En Chine, la construction est très complexe. C'est d'ailleurs pour cette raison que nous venons de fermer notre bureau à Shanghai. Nous venions d'achever un projet quand la bureaucratie chinoise nous a demandé: "Pas mal, mais pouvez-vous redessiner le même bâtiment dans le style colonial?" La réponse a été non. Je me suis cassé les dents sur cette tour de Shenzhen. Ce n'est que quand j'ai réalisé -au milieu de la nuit, comme toujours- qu'il fallait imaginer une ville verticale au lieu d'un empilement de boîtes à vivre avec ascenseur que, eurêka!, j'ai eu le déclic: cette tour serait l'équivalent d'un ensemble de quartiers, mais à la verticale. J'ai donc dû réfléchir à de nouvelles fonctions, au transport entre les "rues", à la qualité de la vie à plusieurs centaines de mètres de haut."

La tour de Shenzhen Logistic City aurait mesuré 1.111 mètres de haut si le projet avait abouti.

Comment avez-vous rendu habitable cette forme extrême de logement ?
"Le vent qui se forme et souffle autour d'une tour est extrêmement puissant, à partir de 200 mètres de haut. En le filtrant trois fois et en le faisant passer à travers une turbine, nous avons pu produire suffisamment d'énergie pour alimenter l'ensemble de la tour résidentielle. Nous avons réduit le vent à une brise, qui souffle aussi à l'intérieur. On peut ainsi profiter de l'air frais à l'intérieur, à plusieurs centaines de mètres de haut. Nous avons créé un espace extérieur, mais à l'intérieur. Dans notre projet, on peut fumer, faire un barbecue ou sortir son chien à l'intérieur. Tous les avantages de l'extérieur, mais sans la pluie."

Cette réflexion urbaine est fil conducteur de vos projets, des grands projets résidentiels au design pour votre propre label, Makers with Agendas. Un héritage de votre passage à l'agence OMA de Rem Koolhaas?
"Sans aucun doute. Chez Koolhaas, on apprend trois choses: travailler dur, avoir de l'ambition et voir l'architecture dans un contexte politique, économique, sociologique, urbanistique et historique. Un projet devient plus intelligent si l'on élargit les horizons. L'architecture est sociologique: elle a un réel impact sur les gens. Un mauvais bâtiment ne ruine pas seulement l'espace public, mais aussi la société. Dans notre bureau, je ne parle jamais de la composition, de la beauté ou de l'impact visuel d'un bâtiment. C'est la société qui m'intéresse, pas l'esthétique."

Pourtant, des blogs comme Dezeen et ArchDaily jouent pleinement la carte de l'architecture "plaisir des yeux".
"En tant que professeur, je dois souvent faire comprendre à mes élèves qu'il y a plus que ce genre de blog. Sur ces derniers, je frôle l'indigestion au bout d'une heure: presque aucun projet n'est abordé en profondeur. Et la plupart sont inintéressants. Il est terrifiant de constater à quel point le champ de vision des étudiants en architecture peut être limité. Dans ma classe, je leur interdis d'utiliser leur smartphone ou leur ordinateur portable: je leur demande d'aller chercher leur documentation à la bibliothèque. Je tiens à ce que les élèves réfléchissent, étudient les références historiques, prennent du temps et regardent au-delà du style branché dans lequel ils veulent concevoir quelque chose. La seule chose qui compte pour moi, c'est le contenu."

H-Gate, Hangzhou, Chine. ©Julien lanoo

Comment une architecture vide peut-elle détruire une société?
"Ce n'est pas pour rien que j'ai dédicacé le livre à toutes les villes qui s'y trouvent. La façon dont les villes ont été construites, c'est aussi de l'architecture. Regardez Bruxelles: le Bruxellois est déprimé par la mobilité. Les embouteillages sont quotidiens, le vélo ne résiste pas aux mauvais état des routes, les stations de métro sont désagréables, les trains sont en retard... Le flux n'est manifestement pas bon dans la ville. Ce qui a été mal pensé affecte notre vie quotidienne. Malheureusement, peu d'architectes traitent cette dynamique urbaine et il ne faut pas compter non plus sur les starchitectes qui pondent des bâtiments qui explosent le budget!"

Aujourd'hui, l'architecte Santiago Calatrava doit faire face à une action en justice suite à la "gueule de bois financière" que subit Valence, suite au budget, quatre fois plus élevé que prévu, des bâtiments qu'il a conçus pour la Cité des Arts et des Sciences.
"L'architecture avec un grand A ne doit pas forcément être chère. C'est un malentendu. Le job d'un architecte, c'est de trouver des solutions intelligentes, sans gaspiller. Son ambition doit être de tirer le meilleur parti d'un budget, aussi petit soit-il. Celui qui ne respecte pas le budget gaspille de l'argent, mais aussi des matériaux. Il faut tenir compte de l'impact sur l'environnement! En tant qu'architecte, il est de notre devoir de réduire notre empreinte environnementale. Cela signifie aussi qu'il ne faut pas occuper plus d'espace que nécessaire. Ne remplissez pas vos bâtiments de gigantesques halls inutilisables, comme Frank Gehry. Un bâtiment doit tirer le meilleur parti de son rôle sociologique. À cet égard, je suis opportuniste positif: je saisis toutes les occasions d'améliorer la société par l'architecture. Pour moi, l'opportunisme est une forme d'ambition."

A grandi à Bruxelles (Evere).
A étudié l'architecture à Bruxelles et à Paris; a effectué un stage à l'agence OMA de Rem Koolhaas (Rotterdam).
A rencontré Bjarke Ingels chez OMA et ils ont fondé Plot (2001).
A rompu avec Ingels et lancement de JDS Architects en 2006 à Bruxelles et à Copenhague.
A obtenu le Lion d'Or à la Biennale de Venise (2004) et le Prix Maaskant à Rotterdam (2009).
A fondé le label de design et de recherche Makers With Agendas avec William Ravn en 2013.
A fermé ses bureaux à Shanghai et au Brésil et en ouvrira bientôt à Stockholm et à New York.
A publié 'PIXL to XL' (2007) et 'Agenda' (2009). ' Built/Unbuilt' est sa 3ème publication en 10 ans.

La couverture de votre livre présente votre toute première habitation, une grande villa indépendante dans les bois de la périphérie bruxelloise, ce qui n'est pas vraiment un point de départ écologiquement responsable. Calculez donc l'impact écologique!
"La demande de permis de bâtir a été introduite avant l'entrée en vigueur de la norme passive en matière de construction. Pourtant, nous avons rendu cette maison passive: elle est en partie enfouie dans le terrain en pente et profite ainsi de l'isolation de la terre. Nous n'avons coupé aucun arbre de valeur sur le terrain: la maison slalome autour des arbres. L'habitation est conçue comme une rivière sinueuse qui épouse la topographie du paysage. Au fur et à mesure que le jardin poussera, elle se fondra dans le paysage. À première vue, la maison fait plutôt James Bond, mais nous voulions prouver que l'on peut également construire de manière passive avec ce type d'architecture. Attention, je suis le plus grand critique de la norme passive, car trop d'isolation étouffe un bâtiment -et les gens qui y vivent. Pourtant, je voudrais prouver qu'une architecture de qualité peut être passive. C'est pourquoi ce projet a une fonction exemplaire: les personnes qui ont les moyens de se faire construire une villa peuvent également atteindre les normes énergétiques, même avec ce type de projet."

Les flats Iceberg à Aarhus, le tremplin de ski à Oslo, la H-Gate à Hangzhou: c'est grâce à ces projets emblématiques que les gens connaissent JDS Architects, moins grâce à votre discours idéologique. Quelle est votre position à ce sujet?
"Quand les gens parlent de nos 'landmark buildings' ou de nos 'projets iconiques', je les interrompt: de quoi parlent-ils exactement? Nous, on ne parle jamais de ça entre nous. À quoi sert un bâtiment remarquable, visuellement fort, s'il n'a pas de raison d'être? Oui, notre tremplin de ski à Oslo a le plus grand porte-à-faux du monde. Cependant, ce n'est pas pour essayer d'en faire une icône, mais pour rester dans les limites du budget, car, grâce à cela, nous avons utilisé un tiers de métal en moins. C'est ce dont nous parlons dans le livre."

Makers with Agendas (MWA), votre label de design depuis 2013, est également repris dans l'ouvrage. Avez-vous des vélos, des supports et des systèmes de rangement qui ont le même programme que vos bâtiments?
"Vous n'avez pas vu notre campagne d'affichage? Sur une affiche, il est inscrit 'Design is Evil', avec en tête l'histoire du coltan, un minerai utilisé dans les smartphones. Son extraction est l'une des causes du génocide congolais. Personne dans le monde du design ou de la téléphonie n'ose soulever cette question. Ou bien l'affiche 'Design is Flat', avec la photo d'un navire porte-conteneurs XL. Quinze de ces navires génèrent autant de pollution que toutes les voitures de la planète réunies. Quel est le rapport avec le design? Nous plaidons en faveur du flatpack. Cette attitude est un leitmotiv. Il s'agit d'une attitude pro-contenu et non pro-esthétique ou pro-tendance."

"Le design est devenu purement esthétique; le contenu est secondaire. Aujourd'hui, les gens sont heureux avec un triangle en marbre ou un cercle en cuivre: un objet sans la moindre fonction, mais sculptural. Quel gaspillage!"
Julien De Smedt

Qu'avez-vous pu changer dans le monde du design, concrètement?
"Nous avons lancé MWA naïvement, car nous voulions être des producteurs afin de pouvoir contrôler à la fois la conception et la production. Nous avions beaucoup d'idées, mais comme nous nous chargions aussi du marketing, de la communication et de la fabrication, nous n'avons pas concrétisé grand-chose. Nous étions bloqués jusqu'à ce que nous réalisions que nous devions devenir un studio de design qui propose des produits à d'autres marques. Quelle libération! Maintenant, nous pouvons déployer notre agenda à d'autres marques -réaliser des projets sur des questions comme la mobilité, la santé, l'obésité, l'éducation, parce qu'elles peuvent avoir besoin de ce genre d'idées."

Qu'est-ce qui vous dérange tant dans les labels de design?
"Le design est devenu purement esthétique; le contenu est secondaire. Aujourd'hui, les gens sont heureux avec un triangle en marbre ou un cercle en cuivre: un objet sans la moindre fonction, mais sculptural. Quel gaspillage de ressources naturelles, d'énergie, de temps et d'argent! Les marques de design lancent énormément de futilités inutiles. Ces gadgets, c'est de la pure pollution. Nous voulons lutter contre cela avec des produits chargés d'intentions. Et ces projets, nous pouvons théoriquement les proposer à toutes les marques dans le monde, comme à peu près tous les studios de design. Et nous essayons de contribuer à façonner la société du futur. Plutôt que de produire en petite quantité nous-mêmes, imaginez les bénéfices pour la société que serait de travailler avec des marques comme Hay ou Ikea!" À bon entendeur. www.jdsa.eu

'Built/Unbuilt', 34 euros, aux éditions Frame Publishers, store.frameweb.com

Kalvebod Waves, Copenhague, Danemark. ©Julien lanoo

 

 


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