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L'architecte Frank Lloyd Wright a séduit une Belge à Chicago

La Belge Anne-Marie Malfait vit dans la 'Mary Greenlees Yerkes House'. ©James Caulfield

Le grand architecte américain Frank Lloyd Wright n'a jamais rien construit en Belgique, mais une de nos compatriotes, Anne-Marie Malfait, vit dans une maison d'Oak Park dessinée par un des ses disciples. Visite guidée.

L'entrepreneur de mode Michael Arts a construit à Kapellen une villa qui est aurait pu faire office de copie du chef d'oeuvre de Frank Lloyd Wright, la célèbre Fallingwater House (1935). En Belgique, la personne la plus proche du maître est Anne-Marie Malfait. Cette professeure de rhumatologie réside à Oak Park, une banlieue de Chicago où, à partir de 1889, l'architecte a vécu et travaillé pendant vingt ans. C'est aussi là qu'il a dessiné plus de 150 projets dans son studio, fondé en 1893. Aujourd'hui, Oak Park compte la plus forte concentration d'oeuvres de l'Américain au monde: pas moins de 80 bâtiments sont de sa main. On peut qualifier, sans trop prendre de risques, que cet endroit constitue le berceau historique du 'prairie style', premier mouvement indigène de l'histoire de l'architecture américaine.

L'architecte américain Fank Lloyd Wright ©2017 Pedro E. Guerrero Archives

En effet, avant Frank Lloyd Wright (1867-1959), l'architecture américaine n'était qu'un mélange de 'néo-styles' européens, inspiré par différentes périodes: Moyen Âge, Renaissance italienne et Antiquité classique. Il suffit d'observer la Maison-Blanche et son style palladien pour se dire qu'on aurait pu inventer quelque chose de nouveau. C'est ainsi que le 'prairie style', inventé par l'architecte, a fait sa renommée. "Dans le Midwest, nous vivons dans un environnement de grandes prairies. Nous nous devions de souligner le calme de ces étendues: toits en pente douce, bâtiments bas, silhouettes paisibles, cheminées massives et compactes, avant-toits comme des abris, terrasses basses et murs étendus pour délimiter les jardins", déclarait-il en 1908.

Dans ses intérieurs également, il a rompu avec la division en espaces fermés qui était d'usage dans les villas néo-classiques ou coloniales de l'époque. Son agencement consistait en une 'grille ouverte', comme un flux intuitif qui passe à travers les pièces sans portes ni cloisons. Les matériaux chaleureux étaient quant à eux inspirés par ses deux grandes passions: l'architecture et l'art du Japon et le mouvement anglais Arts & Crafts.

La Robie House est probablement la plus aboutie des "maisons de la Prairie" construites par l'architecte américain Frank Lloyd Wright. ©Getty Images/Lonely Planet Images

3.000 curieux

"Je vis dans une maison du Frank Lloyd Wright Preservation Trust", explique Anne-Marie Malfait depuis Oak Park. "Elle n'a pas été dessinée par l'architecte même: elle est de John S. Van Bergen, étudiant et collaborateur de Wright en 1912. En 2016, lors de l'événement Frank Lloyd Wright Plus House Tour, nous avons accueilli 3.000 visiteurs! La maison présente un intérêt architectural car elle est exceptionnellement bien conservée", explique la Belge, qui a étudié à Gand et travaillé comme chercheuse dans l'industrie pharmaceutique. En 2009, elle renoue avec le monde universitaire et fonde un laboratoire dédié à la recherche rhumatologique au Rush University Medical Center de Chicago.

"La maison présente un intérêt architectural car elle est exceptionnellement bien conservée."
Anne-Marie Malfait

"Nous vivons à Oak Park depuis 2009", ajoute-t-elle. "Notre maison a été restaurée par l'architecte John Thorpe, son propriétaire précédent, à qui nous l'avons achetée. Il était aussi le fondateur du Frank Lloyd Wright Preservation Trust et nous sommes devenus amis. Hélas, il est décédé l'an dernier." La petite famille formée par la professeure, son époux Marcus et leur fils Sebastian a été surprise de pouvoir s'offrir cette maison historique. Depuis, Sebastian se passionne pour l'architecture qu'il étudie en Pennsylvanie parallèlement à son bénévolat pour le Frank Lloyd Wright Preservation Trust.

Fireproof tank-stations

Devant à la maison, on jurerait qu'elle est de Wright. Stylistiquement, le lien est évident: la 'Mary Greenlees Yerkes House' de John S. Van Bergen (1885-1969) a été construite dans le plus pur 'prairie style'. Elle est aussi une réinterprétation de la 'Fireproof House' de Wright, un de ses projets les plus contemporains. Le maître voulait construire une sorte de maison préfabriquée en béton armé pour 5.000 dollars. Le dessin de sa 'maison budget' compacte avec ventilation et isolation, produite à l'échelle industrielle, a été publié en 1907. Cependant, aucune maison n'a jamais été construite fidèlement à ce projet: celles qui l'ont été sont en effet des versions moins résistantes au feu. La maison de John Van Bergen est l'une d'elles. "Mary Greenlees Yerkes avait une fille, Mary Agnes (17 ans en 1912), qui était artiste peintre. Dans la maison se trouvent deux panneaux impressionnistes qu'elle a peints pour sa mère."

Avant d'être connu, Frank Lloyd Wright essuyait les critiques de ses concurrents: ils qualifiaient ses maisons de stations-service.

La maison a été conçue pour une artiste, et ça se voit. À l'étage, il y a un studio, une pièce baignée de lumière naturelle. Et partout, des placards pour ranger livres et oeuvres d'art. Curieusement, l'architecte a conçu, tant à Oak Park que dans les environs, de nombreuses maisons pour des femmes, artistes et écrivaines. Frank Lloyd Wright travaillait plutôt, lui, pour des professions libérales ou des self-made entrepreneurs. À ce moment-là, il est encore loin d'être l'architecte le plus connu de Chicago et des environs. Ses concurrents, qui dessinaient des résidences traditionnelles pour des clients fortunés, qualifiaient ses maisons de 'stations-service'.

Dès l'enfance, John Van Bergen est exposé aux 'stations-service' de Frank Lloyd Wright. Juste en face de la maison familiale, Wright a construit en 1897 la 'Rollin Furbeck House', une résidence qui marquera en réalité le début de ce qui sera son oeuvre. Les Van Bergen et les Wright étaient très proches: leurs mères étaient amies et la soeur de Wright, Maginel, a donné des cours à Van Bergen à Oak Park. Après deux stages, il travaille comme dessinateur chez Frank Lloyd Wright à partir de 1909. Il est le dernier collaborateur engagé par le bureau de Oak Park. En 1911, Van Bergen fonde le sien, mais continuera à travailler en freelance pour Wright jusqu'en 1914, année où il s'installe dans sa maison d'été de Taliesin.

Adultère

Van Bergen a oeuvré pour Wright à un moment historique, quand celui-ci a conçu quelques projets emblématiques, pour lesquels Van Bergen a réalisé les plans: la 'Laura Gale House' notamment (que Wright considère comme précurseur à la 'Fallingwater House') et la 'Robie House'. Celle-ci est d'ailleurs est respectée pour incarner l'une des maisons américaines les plus importantes, exécutée pour Frederick C. Robie, un ingénieur qui souhaitait 'une maison résistant au feu et fonctionnant comme une machine bien huilée'. Les chaises de la salle à manger et les tables d'appoint ont écrit l'histoire du design et sont toujours produites par le label italien Cassina. Les créateurs du groupe De Stijl et Ludwig Mies van der Rohe furent influencés par le travail de l'Oak Park Studio grâce à une monographie de l'Allemand Ernst Wasmuth. Ce livre, édité de 1910, impressionne les professeurs et les étudiants du Bauhaus et marqua l'influence de l'Américain en Europe, au point que l'architecte quitte l'Amérique pour passer un an en Europe en 1909 pour travailler sur cet ouvrage. À son retour, en 1910, il quitte son studio d'Oak Park pour s'installer dans son Wisconsin natal.

La Fallingwater House ou encore Edgar J. Kaufmann Sr. Residence (1939) représente un manifeste de l'architecture épousant un site naturel. ©ullstein bild via Getty Images

Ce déménagement était inévitable: Frank Lloyd Wright avait quitté son épouse, Catherine Lee Tobin, pour une de ses clientes, déjà mariée, Mamah Cheney. Tobin refuse le divorce et continua à vivre à Oak Park jusqu'en 1918 avec quatre de leurs cinq enfants. Wright ne peut cependant plus s'y rendre: suite à son divorce, les habitants du quartier lui avaient tourné le dos. L'architecte s'installe donc dans le complexe résidentiel avec studio, Taliesin West, en Arizona. Il continue à y travailler jusqu'en 1925.

En 1914, la vie de Frank Lloyd Wright connaît un épisode dramatique. Julian Carlton, un ancien membre de son personnel de maison, est pris d'un accès de folie pendant que l'architecte est sur un chantier à Chicago: il met le feu à toutes les sorties de la maison et assassine à coups de hache toutes les personnes qui sont présentes, dont Mamah Cheney, deux de ses enfants et quatre domestiques. Des années plus tard, quand la maison est détruite par un nouvel incendie, les bigots diront à l'architecte que c'était 'la punition divine' pour son mauvais comportement.

150e anniversaire

Après cet épisode douloureux, Wright se met à travailler avec un nombre croissant d'étudiants et de stagiaires venus de l'étranger. Ce groupe 'd'enfants de substitution' se développe dans les années 1930 pour former le 'Taliesin Fellowship', auquel appartenaient également Rudolph Schindler et Richard Neutra. Les deux architectes autrichiens, qui avaient également travaillé pour Otto Wagner et Adolf Loos, formaient le trait d'union avec le continent européen: c'est grâce à la monographie consacrée à l'architecte qu'ils étaient tous deux venus à Chicago, alors considérée comme la capitale américaine de l'architecture d'avant-garde.

Le musée Solomon R. Guggenheim, icône architecturale de New-York, inauguré en 1959. ©Getty Images/age fotostock RM

L'exposition au Musée d'Art Moderne de New York (MoMA), qui sera inaugurée cette semaine à l'occasion du 150ème anniversaire de sa naissance, est une plongée dans les vastes archives de Frank Lloyd Wright. La raison pour laquelle l'exposition a lieu dans ce musée new-yorkais plutôt que dans 'son' Guggenheim, qui a ouvert ses portes juste après son décès en 1959, est simple: le MoMA a acquis les archives de Wright avec l'Avery Architectural & Fine Arts Library. Un ensemble précieux de 55.000 dessins, 300.000 pages de correspondance, 125.000 photos et 2.700 manuscrits ainsi que des maquettes, des films et des échantillons de construction. Une manne, d'autant plus quand l'on sait que beaucoup avait été perdu lors des deux incendies de son studio de Taliesin West. Dieu aurait-il accordé son pardon?

'Frank Lloyd Wright at 150, Unpacking the Archive', du 12 juin au 1er octobre au MoMA à New York. www.moma.org

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