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Erling Astrup, le banquier devenu vigneron

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"Comment avons-nous pu céder ce domaine à des étrangers?", soupire un vigneron de Barolo (Piémont). "Mail il faut reconnaître que ces Norvégiens font un super boulot: finalement, le domaine Nervi est en bonnes mains!"

C’est dans le nord du Piémont, au pied du Cervin et du Mont Rose, que se trouve une des appellations italiennes les plus méconnues, la Denominazione di Origine Controllata e Garantita  Gattinara. Il est vrai que, quand on arrive du sud, Gattinara n’est pas une très jolie petite ville, entourée de rizières dans les plaines et de vignes sur les coteaux. Mais, dès le portail du domaine Nervi franchi, je suis frappé par la majestueuse grandeur qui émane des lieux. Son actuel propriétaire, le Norvégien Erling Astrup, m’accueille chaleureusement. Nous ne sommes pas arrivés depuis dix minutes qu’il me raconte déjà, et en détail, l’histoire familiale du domaine dans un mélange d’anglais et d’italien. Il sort d’anciens inventaires manuscrits de l’armoire et, par un petit escalier, m’emmène au sous-sol, dans une salle du trésor recelant quantité de vieux millésimes de Nervi ainsi qu’un grand nombre de bouteilles spéciales. 

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Fondée en 1906 par Luigi Nervi, l’Azienda Vitivinicola est le plus ancien domaine de l’appellation Gattinara. Pendant 85 ans, il est resté entre les mains familiales, mais, après le succès des premières années, l’entreprise s’est mise à décliner jusqu’à ce que Bocciolone, le magnat de l’acier  la rachète, en 1991, en vue d’y réaliser des investissements. Las, il décède dans un accident de voiture et c’est son fils Massimo qui en hérite.

400.000 litres non embouteillés

"Je suis parti suivre un MBA à Milan peu de temps après et c’est alors que j’ai fait la connaissance de Massimo Bocciolone: en faisant du ski  sur le Mont Rose. Nous nous sommes liés d’amitié et avons dégusté un vin de Nervi ensemble. J’ai été impressionné!

"Les années passent, jusqu’à ce jour de 2009. "Nous étions retournés skier. Comme la météo prévoyait du mauvais temps pour le lendemain, nous avons décidé de prendre notre déjeuner ensemble et de l’accompagner d’une bouteille de Nervi 1996. Comme il n’y en avait plus, nous avons pensé que nous pourrions aller en chercher une au domaine. C’est alors que Massimo m’a appris que son entreprise viticole était au bord de la faillite. Alors, avec mon épouse, Kathrine, je suis allé au domaine de Nervi le 31 décembre 2009 et nous avons dégusté les vins qui se trouvaient encore en fût: dans le chai, il y avait 400.000 litres de vin non embouteillés!

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"Le Norvégien a commencé par demander conseil à son ami Roberto Conterno, un des vignerons les plus réputés du Barolo. "Il m’a dit que personne n’attendait un grand vin de Gattinara. Un Barolo, oui. Ou un Brunello. Mais un Gattinara...? Quand j’ai entendu ça de la bouche d’un homme qui faisait des Barolo à 500 euros la bouteille, je n’ai pas hésité une seconde: let’s do it!"

Quitte ou double

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En tant que banquier, Erling Astrup est bien conscient de la difficulté du métier de vigneron, œnologue et viticulteur. "Dans une banque, si on commet une erreur, on peut toujours rectifier le tir car on traite des milliers de transactions par jour. Un vigneron n’a qu’une seule et unique chance par an: c’est quitte ou double!"Depuis l’achat du domaine, en 2011, Astrup a formé une nouvelle équipe. Cependant, certains anciens sont restés. "Enrico Fileppo travaille ici comme vigneron depuis 1984. À l’université du vin d’Alba, il a rédigé une thèse sur la culture de la levure chez Nervi. Cet homme n’a eu qu’un seul employeur dans sa vie, il n’est jamais parti d’ici. En plus, je ne voulais pas changer le style du vin: c’est le même depuis des temps immémoriaux.

Dans une banque, si on commet une erreur, on peut toujours rectifier le tir car on traite des milliers de transactions par jour. un vigneron n’a qu’une seule et unique chance par an.

"Par contre, il a innové au sein du vignoble. "Il existe environ 6.000 hectares de nebbiolo dans le monde, dont les vins Barolo et Barbaresco représentent à eux seuls environ la moitié. Dans les années 90, on a planté des clones de ce cépage, pour augmenter le rendement, avec une moyenne de 300 à 350 grammes par grappe. Ici, à Gattinara, nous avons des vignes qui produisent des grappes de 250 grammes en moyenne, une fameuse différence! Nous avons sélectionné 14 vieilles vignes et les avons envoyées à l’Université de Turin pour faire des recherches: à partir de ces 14 pieds-mère, nous avons planté 6.000 petits plants dans un vignoble de deux hectares, sur la base desquels nous pouvons continuer à travailler. Parce que le vin, ça commence dans le vignoble! Nous voulons ainsi protéger notre propre nebbiolo. Attention, je ne veux pas dire qu’il est meilleur que le clone du Barolo, mais, ici, il s’agit de notre propre cépage, lié à notre terroir."

"Allez, en voiture, nous partons au sommet du vignoble de Molsino!" Nous nous rendons à l’un des endroits les plus remarquables que j’aie jamais vus: le vignoble de Molsino est situé dans une impressionnante vallée en auge, exposée plein sud. Le bouchon saute, le silence se fait. À part la douce brise, personne ne soupire.

De gauche à droite. Nervi Molsino Gattinara 2012, couleur: rouge, cépage: nebbiolo, prix: 49,95 euros. Nervi Gattinara 2012, couleur: rouge, cépage: nebbiolo, prix: 26,20 euros. Nervi Valferana Gattinara 2011, couleur: rouge, cépage: nebbiolo, prix: 40,95 euros. ©rv

 

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