Elle a transformé une grotte de cinq millions d'années en une maison de rêve

Francesca Amfitheatrof, ne saurait être plus éloignée de la vie moderne que dans cette grotte, au creux d’une falaise formée il y a cinq millions d'années.

"Troglodyte" est bien la dernière chose à laquelle on associerait Francesca Amfitheatrof. La directrice artistique des lignes de joaillerie et d’horlogerie de la maison de luxe Louis Vuitton est toujours impeccable. Sauf dans sa grotte, où elle vit pieds nus -et s’en amuse. Ici? Nous sommes dans le sud-ouest peu peuplé de Ventotene, une des îles Pontines au large de la côte italienne. Ponza, à une quarantaine de kilomètres au nord-ouest, est la plus connue. Avec 2,8 kilomètres de long sur 880 mètres de large, Ventotene est minuscule. La directrice artistique, qui mesure 1m77 sans ses Birkenstock, se promène dans sa grotte creusée dans le flanc d’une haute paroi rocheuse. Elle parle avec enthousiasme de chaque recoin, cavité et aspérité.

Quand Francesca Amfitheatrof a revu sur une île de la Méditerranée la grotte dans laquelle, enfant, elle jouait, elle a décidé d'en faire sa maison.
©Stefan Giftthaler
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Il est vrai que ce n’est pas une grotte comme les autres. Le plafond de pierre, qui s’étend en une demi-voûte inégale au-dessus de la pièce, est peint en blanc. Au fond, il s’incurve jusqu’à une ouverture naturelle par laquelle pénètre la lumière du soleil, obturée par un écran de verre. Deux parois serpentent en courbes irrégulières de part et d’autre de la pièce: d’un côté, un canapé est intégré dans le mur et, de l’autre, un feu ouvert dont l’intérieur en briques aux nuances de gris et rose clair apporte une touche de douceur.

Tout autour, un espace de vie surbaissé est englobé par une étreinte semi-circulaire. Au centre de la grotte, la cuisine ouverte en forme de fer à cheval a un comptoir revêtu du même terrazzo couleur ciment que le sol. Celui-ci offre sous les pieds une sensation subtile et agréable qui, avec les murs et le plafond, évoque la rugosité. Lorsqu’on se tient au centre de la pièce, on ne repère aucun angle droit.

Dans la grotte, un canapé est intégré dans le mur.
©Stefan Giftthaler

Plio-pléistocène

L’intérêt d’une maison de vacances est de s’éloigner des tâches quotidiennes. On ne saurait être plus éloigné de la vie d’une designer du XXIe siècle que dans cette grotte, au creux d’une falaise formée au plio-pléistocène. Cependant, elle offre un aspect très contemporain et la personnalité de sa propriétaire transparaît dans les moindres recoins. Pendant les années qu’a duré la restauration, Amfitheatrof a exercé son sens aigu des formes et des proportions pour chaque centimètre de cet espace de 150 mètres carrés. Elle a adouci les surfaces, apporté de la texture et essayé de créer de la sérénité avec les bonnes teintes.

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On pourrait tout à fait comparer la grotte à un diamant judicieusement taillé ou aux bijoux parfois déconcertants conçus par ses soins: des interventions minimalistes qui renforcent le caractère élémentaire de ce qu’elle touche. "En fin de compte, je n’ai pas fait grand-chose", déclare-t-elle. "Ce n’était pas réellement nécessaire."

L'espace de la grotte mesure 150 mètres carrés, et est décoré dans un style remarquablement sobre et minimaliste.
©Stefan Giftthaler

Campement pour hippies

Au départ, Amphitheatrof ne songeait sans doute pas à une grotte comme maison de vacances, mais Ventotene a toujours figuré sur sa liste de lieux idéaux. En effet, c’est ici qu’elle a passé ses étés de l’enfance à l’adolescence, synonymes d’errance: sa mère est italienne et son père américain travaillait alternativement au Japon, en Russie, à Rome et à Londres pour Time Magazine. Mais l’été, toute la famille venait ici, et elle jouait avec ses cousins et cousines.

Aujourd’hui, ceux-ci sont à la tête de l’Agave e Ginestra, un charmant hôtel dans son jardin. "Autrefois, il n’y avait pas d’hôtel", explique-t-elle. "Pendant des années, c’était une sorte de campement pour hippies. Ensuite, je n’y suis plus revenue jusqu’à ce que j’y emmènec mon mari (le top manager américain Ben Curwin, NDLR) il y a une dizaine d’années et nous avons été fascinés par cette grotte."

Il Professore

Francesca Amfitheatrof a passé son enfance à jouer dans cette grotte avant d'en faire sa maison de vacances.
©Stefan Giftthaler

Du coup de foudre à l’occupation d’un espace habitable, le chemin a été semé d’embûches techniques. "Avant de pouvoir commencer les travaux proprement dits, nous avons dû commencer par rendre l’espace géologiquement adapté", explique Amfitheatrof. "Là-haut, nous avons dû effectuer de gros travaux", ajoute-t-elle en montrant les pierres blanchies à la chaux au-dessus de nos têtes. "Seulement, comme toute l’île est classée au patrimoine européen, nous ne pouvions pas apporter de modifications majeures."

"Comme toute l’île est classée au patrimoine européen, nous ne pouvions pas apporter de modifications majeures."
Francesca Amfitheatrof

Pour mener à bien ce projet difficile, Amfitheatrof a fait appel à Francesca Capitani et Marco Lanzetta, de l’agence d’architecture romaine LaCap. "Ils avaient déjà construit quelques maisons à Ponza, mais n’avaient pas encore aménagé de grotte. Ils ont tout de suite compris ce que je voulais: une entrée spacieuse et très peu de matériaux."

Capitani et Lanzetta n’ont pas assuré le projet seuls. L’ingénieur-architecte Francesco Mancini ainsi qu’une deuxième architecte, Monica Fasano, étaient de la partie. Cette dernière s’est chargée des permis, l’aspect le plus difficile d’un projet de restauration en Italie. "Je voulais que tout soit fait dans les règles de l’art", explique Amfitheatrof en riant. Elle ajoute que le génie du projet a été l’entrepreneur Giulio Sensi, surnommé Il Professore. Avec une sorte d’entêtement touchant, il a exécuté toutes les idées avec une précision maniaque, allant jusqu’à s’installer sur le chantier pendant quelques mois."

Un système sophistiqué de chauffage, de climatisation et de ventilation a été mis en place.
©Stefan Giftthaler

Les deux premières années ont été consacrées à l’installation de poutres d’acier en H et de filets structurels. "Afin d’installer cette structure de soutien, nous avons percé des trous dans la roche comme s’il s’agissait d’un gros morceau de fromage". Ensuite, un système sophistiqué de chauffage, de climatisation et de ventilation a été mis en place. L’ouverture naturelle dans le plafond est devenue un puits de lumière, avec des écrans vitrés électroniques parés de stores sur mesure.

Tout cela s’est déroulé en l’absence de Francesca, qui se rend régullièrement à Paris pour Louis Vuitton et, l’année dernière, elle a lancé Pauer, une ligne de bracelets unisexes en or et en argent sur mesure. L’acheminement des matériaux et des engins nécessaires depuis Rome a été un véritable défi, mais le résultat est une réalisation solide, chaude en hiver et fraîche en été, sans problème d’humidité -ce qui est remarquable pour une habitation troglodyte.

"Je voulais que tout soit fait dans les règles de l’art."
Francesca Amfitheatrof

Échos

Les trois chambres ont été creusées dans la paroi rocheuse.
©Stefan Giftthaler

La grotte est un lieu magique. Les trois chambres sont creusées dans la paroi rocheuse, chacune avec une plateforme de couchage surélevée habillée de draps Tessitura Calabrese, une entreprise des Pouilles, et de couvertures en cachemire fabriquées sur mesure par la marque de luxe italienne Loro Piana. Les deux plus petites chambres sont destinées aux enfants, Niko et Stella May. La chambre principale se trouve derrière la cuisine. Les armoires encastrées sont de Tree, un artisan menuisier de Rome. Sur les placards et les portes d’un blanc éclatant, Amfitheatrof a dessiné un motif circulaire blanc sur blanc qu’elle a appliqué avec une laque ultra brillante. "En fonction de la lumière, il est quasi invisible ou plus prononcé", explique-t-elle.

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La salle de bain a été la partie la plus difficile du projet.
©Stefan Giftthaler

Sous le puits de lumière se trouve la salle de bain, dont les murs ne s’élèvent qu’à mi-hauteur. La courbe irrégulière des murs de la salle de bain arrête les échos. "Cette salle de bain a été la partie la plus difficile du projet", confie-t-elle. "Nous avons passé beaucoup de temps à trouver un moyen de faire quelque chose qui ne donne pas l’impression d’avoir simplement ajouté une structure étrange." Dans cette salle de bain, les commodités se trouvent à gauche, la salle de douche est à droite et au milieu est installé un large lavabo sur lequel la lumière afflue.

Cuisiner en plein air

La cuisine intégrée ressemble davantage à un bar. "Tout est électrique afin répondre aux normes de sécurité incendie", poursuit Francesca. "Nous avions donc besoin de la technologie la plus récente. Pour être honnête, je ne voulais pas de cuisine intérieure, mais on a réussi à me convaincre que j’en aurais besoin en hiver." Elle nous emmène ensuite à l’extérieur, où se trouve également une cuisine avec plaque de cuisson, barbecue, évier et réfrigérateurs cachés par des rideaux en tissu de la ligne bateau de Loro Piana. D’ailleurs, tous les tissus résistent aux intempéries sont de Loro Piana. Dans le jardin, la grande table ovale en béton est également revêtue du même terrazzo, tandis que le banc à l’arrière est agrémenté de joyeux coussins, tous bleus et blancs.

La cuisine intérieure a des allures de bar.
©Stefan Giftthaler

À l’intérieur comme à l’extérieur, tout est remarquablement sobre, mais le panachage d’époques, de styles et de matériaux donne du caractère à l’ensemble. "À Turin, j’ai trouvé une femme extraordinaire, Ortensia Compansa, qui m’a déniché de superbes objets au marché vintage de la ville", explique Francesca en montrant un lampadaire des années 70 en raphia de palmier de l’artiste mexicain Mario Lopez Torres. On découvre aussi un ensemble de lampes de table de 1977 du fabricant japonais Yamagiwa. Les chaises vintage en rotin et bambou installées dans le jardin sont des créations de Rohé Noordwolde qu’Amfitheatrof a chinées sur la plateforme d’enchères Catawiki.

Aussi bien dans la grotte qu’à l’extérieur, on peut voir des tables d’appoint de Soho Home en finition "crème au beurre". Les confortables fauteuils "Garret", la suspension en rotin au-dessus de la cuisine ainsi que la jolie petite desserte à boissons en cuivre sont également de chez Soho Home.

La cuisine extérieure pour cuisiner en plein air à la belle saison.
©Stefan Giftthaler

Empereur Auguste

En fin d’après-midi, cette petite desserte est déplacée jusqu’au patio avant, un endroit idéal pour admirer le travail de l’architecte de jardins romain Luca Catalano. Le jardin arbore des espèces indigènes allant du chêne vert aux palmiers dattiers, en passant par des arbustes à fleurs et des graminées. Amfitheatrof nous explique que Catalano a été chargé de s’occuper de Santo Stefano, une île pontine encore plus petite, située à environ deux kilomètres de la côte et clairement visible à l’horizon depuis l’endroit où nous sommes assis. Santa Stefano était autrefois utilisée comme prison par la Maison de Bourbon. Aujourd’hui, c’est un parc national protégé.

Le jardin a été pensé par l'architecte de jardins romain Luca Catalano.
©Stefan Giftthaler

Amfitheatrof nous parle ensuite du réseau de citernes de récupération d’eau que les Romains ont construit sur Ventotene il y a deux mille ans, ainsi que de l’héritage de Giulia Maggiore, l’unique enfant biologique de l’empereur Auguste, qui fut exilée sur l’île et y resta jusqu’à sa mort. Elle fait ensuite l’éloge de la cuisine du petit restaurant Un Mare di Sapori, situé dans l’ancien port romain, et rit en racontant qu’elle va parfois piller le potager bio de son cousin, situé un peu plus loin.

Pendant ce temps, le soleil s’enfonce dans la mer Tyrrhénienne rose, au seul son du vent. Derrière nous, la large entrée de la grotte nous invite à entrer pour profiter une dernière fois de ce joyau qui n’a pas été trop poli afin de conserver une rugosité parfaite. Unique et différent de tout ce qui existe sur cette île, ou partout ailleurs.

La grotte offre une vue splendide sur la mer Tyrrhénienne.
©Stefan Giftthaler

Maria Shollenbarger, 2022, “Francesca Amfitheatrof’s 21st-century cave”.
© Financial Times / ft.com. Tous droits réservés. Mediafin est responsable pour la traduction.
Le Financial Times Limited n’accepte aucune responsabilité quant à l’exactitude ou à la qualité de la traduction.

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