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BC Materials transforme des terres de déblai en tabourets design

BC Materials: "Nous nous rendons tous compte que nous devrons construire de manière plus durable dans le futur."

Comme il est urgent de remédier aux flux de déchets issus des chantiers, Sabato a pris les devants et a fait fabriquer une centaine de tabourets design en terre à pisé récupérée sur le plus grand chantier immobilier de Knokke.

“Pouvez-vous mettre un casque avant d’entrer sur le chantier, s’il vous plaît?” La directive du responsable de chantier du projet Duinenwater est formelle: le projet immobilier derrière la gare de Knokke est un ballet incessant de bulldozers et de camions. “Une partie de Duinenwater est déjà terminée, mais cette partie de la zone résidentielle ne sera pas achevée avant 2023. Chaque jour, 1.000 mètres cubes de terre sablonneuse sont excavés et évacués. En tout,  nous déplacerons 55.000 mètres cubes de terre, soit 4.000 camions”, estime-t-il.

Jasper Van der Linden, architecte-designer dans l’entreprise bruxelloise BC materials, est effrayé par l’impact écologique de ce projet. “J’avais un peu sous-estimé son ampleur”, reconnaît-il. Armé d’un seau et d’une pelle, il ne fait pas le poids au milieu des énormes excavatrices. “Je viens prélever un échantillon de sol. En effet, avec BC materials, nous voulons tester si nous pouvons fabriquer pour Sabato un objet design en terre compressée, avec cette terre de Knokke.

Cette terre sablonneuse me semble adéquate, sauf si elle contient de la tourbe, une matière organique qui peut pourrir”, explique-t-il. “Les grains de sable sont épais et ronds, mais le sable contient aussi des coquillages, qui apporteront une structure supplémentaire à notre mélange. Et vous verrez peut-être des traces de ces coquillages quand nous poncerons le dessus de ce meuble. Vous aurez alors un vrai fossile de Knokke!”

Tabouret design

Ce tabouret Sabato est réalisé en "rammed earth" ou terre à piser massive, provenant du projet Duinenwater. ©Alexander D'Hiet

Si nous nous trouvons sur ce chantier, c’est parce que Sabato commercialise pour la troisième année consécutive un objet design fabriqué à partir d’une matière première de Knokke. Après des verres réalisés avec du sable de Knokke et un plat en terrazzo à base de coquillages de Knokke, nous réalisons cette année un tabouret design/table d’appoint (selon la taille choisie) en terre à pisé de Knokke.

“La terre compressée ou terre à pisé est composée de sable, d’argile, d’eau et de gravier”, explique Van der Linden. “On verse une couche de ce mélange dans un coffrage et on exerce une forte pression en damant ce mélange au fouloir manuel ou pneumatique. La grande différence avec le béton? La terre à pisé ne durcit pas dans le coffrage, mais sèche à l’air. Lorsque vous construisez, vous devez donc décoffrer chaque couche directement. La construction d’un mur peut parfois prendre des semaines, mais on voit alors la structure en strates, ce qui fait le succès de ce matériau.”

La technique de la terre à pisé semble difficile à mettre en œuvre, ce qui s’avère être le cas lorsque, quelques semaines plus tard, nous visitons le site de production de BC materials près de Tour & Taxis, à Bruxelles. Le collaborateur Bregt Hoppenbrouwers s’active à damer un tabouret Sabato, tandis que Van der Linden extrait un prototype du coffrage. Un travail délicat, car une forme pointue a été évidée dans le tabouret rond.

Un détail épuré qui crée un jeu d’ombre dans la masse, mais qui fait aussi du décoffrage une opération délicate. “À deux, nous travaillons facilement quelques heures sur un tabouret comme celui-ci. Et comme nous le ponçons sur le dessus, chaque exemplaire est unique. Ne vous méprenez pas: ce tabouret pèse 40 kilos. On ne les déplace pas comme ça. Si je peux vous donner un conseil, ne le mettez pas dehors: la pluie emporterait trop de matière.”

Jasper Van der Linden: "Vous verrez peut-être des traces de ces coquillages dans le tabouret" ©Alexander D'Hiet

Matériaux de chantier recyclés

Sabato présente une double première: c’est le premier objet design de BC materials à entrer en production et la première fois que l’entreprise bruxelloise travaille avec des matières premières de Knokke. Normalement, elle produit des matériaux de construction à partir de terre excavée sur les grands chantiers de la capitale.

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Nous ne considérons pas la terre comme un déchet, mais comme un matériau de construction. Nous en faisons de la terre à pisé, mais aussi des blocs de terre compressée, des enduits ou du granito. Chaque jour, d’énormes quantités de terre sont évacuées. Elles se retrouvent souvent dans des carrières wallonnes abandonnées. Ou elles sont déversées dans des décharges aux Pays-Bas ou en Allemagne, où de nouvelles ‘montagnes’ sont créées. Beaucoup d’architectes oublient ce flux de déchets”, explique Wes Degreef, architecte chez BC architects, le bureau d’architectes qui a fondé la spin-off BC materials en 2016.

“La moitié des camions qui circulent dans Bruxelles viennent d’un chantier de construction. Et avec toute la terre qui a été excavée pour réaliser le métro de Paris, on pourrait reconstruire la capitale française. En construisant de manière plus circulaire, c’est-à-dire avec des matériaux de chantier recyclés, nous pouvons réduire ce trafic, ces émissions de CO2 et ce flux de déchets.”

Bregt Hoppenbrouwers, Nicolas Coeckelberghs et Jasper Van der Linden de BC architects et BC materials.

Construction circulaire

Les ambitions de BC architects sont magnifiques et la spin-off BC materials effectue un travail de pionnier qui fait des émules au niveau international. En Europe, ils sont le premier producteur opérationnel de matériaux de construction à base de terre de chantier. L’origine de cette philosophie de construction circulaire n’est pas à Tour & Taxis, mais au Burundi, où Nicolas Coeckelberghs, cofondateur de BC materials, et Jasper Van der Linden ont conçu et construit une bibliothèque en collaboration avec l’équipe de BC architects en 2012.

“Nous avons principalement utilisé des matériaux locaux et naturels: terre, sisal et bois. Ce projet a généré un changement de mentalité: il a transformé notre vision de la construction. Nous avons réalisé à quel point notre monde pourrait être plus durable et plus résistant. Une fois de retour en Europe, nous avons essayé de la traduire en architecture de qualité. L’univers de la construction contemporaine est souvent très éloigné de ce que nous avons réalisé au Burundi”, explique Van der Linden.

Les différentes strates sont bien visibles.

L’idée de considérer la terre comme une matière première pour faire des matériaux de construction est noble. Pourtant, ces matières premières circulaires restent, pour l’instant, une goutte dans l’océan. Tout comme la collab’ Sabato, dans le cadre de laquelle 4 à 5 tonnes de terre de Knokke seront transformées en une centaine d’objets design. On pourrait la qualifier de "design circulaire", mais le sable utilisé ne remplit même pas un camion. L’impact de ces objets design sur le flux de déchets du projet Duinenwater (un projet de construction de Triple Living) est donc limité.

“Nous voulons montrer qu’il est possible de faire autrement. Parce que, dans le futur, on pourrait réaliser la finition intérieure de ce genre de bâtiments avec de l’enduit de terre à base de sable de Knokke. Ou construire les murs en terre à pisé ou en blocs de terre compressée à base de sable local”, explique Coeckelberghs. Il a étudié chez CRATerre à l’Université de Grenoble, seul endroit au monde à organiser un master en architecture en terre.

À Bruxelles, terrain de travail de BC materials, leur impact sur le flux de déchets reste également symbolique. “Nous en avons produit et vendu plus de cent tonnes l’année dernière. Alors qu’à Bruxelles, 2 millions de tonnes de terre sont excavées chaque année. En Belgique, c’est même 37 millions! Sans même compter les projets exceptionnels, comme la liaison Oosterweel (14 millions de tonnes) ou les Nieuwe dokken à Anvers (20 millions de tonnes). Et 70% de cette terre de chantier est jetée.”

Terre locale

"La terre de chantier est parfaitement utilisable. Cependant, chaque jour, d’énormes quantités de terre sont évacuées."
Nicolas Coeckelberghs
BC Materials

Pourtant, un revirement est en cours, ce que BC materials voit à la fréquentation de ses ateliers, auxquels architectes, entrepreneurs, constructeurs, autorités et étudiants s’inscrivent avec enthousiasme. “Nous nous rendons tous compte que nous devrons construire de manière plus durable dans le futur et remédier au flux de déchets générés par les chantiers de construction. Ce tabouret a d’ailleurs été conçu par les étudiants de notre atelier d’été de l’année dernière”, ajoute Coeckelberghs.

“Pour l’instant, nos matériaux de construction sont encore des produits de niche, mais nous constatons que des cabinets d’architectes de premier plan, comme Nicolas Schuybroek et anversa, travaillent actuellement avec nous sur des réalisations en terre à pisé. La Fondation Luma, à Arles, a également manifesté son intérêt, et le bureau d’architectes 51N4e étudie la possibilité de réaliser la finition intérieure de la tour du WTC à Bruxelles en enduit de terre locale.”

“Connaissez-vous le centre Ricola des architectes suisses Herzog & de Meuron?”, demande Coeckelberghs. “Ce bâtiment est entièrement construit en blocs de terre à pisé préfabriqués. C’est une icône contemporaine de cette technique de construction, qui est, en fait, séculaire. Autrefois, les gens construisaient exclusivement avec les matières premières qu’ils trouvaient dans les environs. Il suffit de penser aux casbahs en pisé du Maroc, aux temples du Népal ou aux granges traditionnelles d’Autriche."

"Plus de la moitié du patrimoine de l’UNESCO est construit en terre. Pour les grands projets patrimoniaux, comme à Bokrijk, notre savoir-faire en matière de construction circulaire avec de la terre locale vient à point nommé”, poursuit Coeckelberghs.“Construire avec de la terre, c’est comme cuisiner: en mélangeant les bons ingrédients, on peut faire de la terre à pisé, des blocs de terre compressée, des enduits de terre ou même du granito."

"Chez BC materials, nous continuerons à nous consacrer aux matériaux de construction. Nous n’avons pas l’intention de créer notre propre ligne de design. Le tabouret en terre de Knokke est un projet ponctuel. Même si des galeries, la Triennale d’architecture d’Oslo et la Biennale de Venise ont déjà manifesté leur intérêt pour exposer les prototypes.”

Alternatives durables

"Nous nous rendons tous compte que nous devrons remédier au flux de déchets générés par les chantiers de construction."
Nicolas Coeckelberghs
BC Materials

Le siège de BC architects et BC materials est situé à Bruxelles-Nord, à un jet de pierre des principaux flux de déchets des chantiers de la capitale. Mais aussi, ironie du sort, en face de la centrale d’Interbeton, dont la philosophie est à l’opposé ou presque de la leur.

“Depuis le modernisme, le béton, l’acier et le plâtre sont omniprésents. L’acier est ultra solide, certes, mais sa production est très énergivore. Le béton est particulièrement bon marché, parce que le secteur est subventionné. Et le plâtre n’est pratiquement pas recyclable. Une nouvelle génération d’architectes et de constructeurs est consciente du fait que le coût écologique de la construction moderniste n’est jamais pris en compte. Elle cherche donc des alternatives plus durables."

Créer un objet en terre à piser est un processus long, mais le résultat est superbe.

"Nous en produisons quelques-unes: le plus grand défi pour BC materials, c’est de devenir compétitif en termes de prix et de nous généraliser. Nous devons d’abord sensibiliser pour que la demande de matériaux de construction circulaires plus durables augmente. Nous disposons d’un stock de blocs de terre compressée non cuits et nous produisons de l’enduit de terre et de la terre à pisé sur commande. Construire avec de la terre régule l’humidité, rend le bâtiment plus sain et le maintient frais pendant plus longtemps. De plus, l’acoustique est quatre fois meilleure qu’avec du plâtre. La terre de 50 ans d’âge peut être grattée et réutilisée. Il n’y a donc ni perte ni gaspillage.”

Démocratisation

Les avantages de la construction en terre sont nombreux, mais le véritable problème est le prix. L’enduit de terre coûte entre 30 et 45 euros le mètre carré, soit 20% de plus que le plâtre. Les blocs de terre compressée ont le potentiel des éléments de construction rapides, mais sont actuellement encore 60% plus chers.

"En mélangeant les bons ingrédients, on peut faire des blocs de terre compressée."

Et la terre à pisé coûte même 600 euros le mètre cube. “Bien que la matière première soit gratuite, le processus est très long. Nous développons actuellement des blocs carrés préfabriqués, deux fois moins chers, qui ressemblent en tous points à de la terre à pisé.”

Peut-on éliminer cette différence de prix grâce à des économies d’échelle? “Si nous empruntions 10 millions d’euros et que nous construisions une grande usine, le prix baisserait. J’ai aussi un dépôt avec des centaines de milliers de blocs de terre compressée, alors que la demande n’est pas si importante actuellement. Je ne veux pas être la référence des blocs de terre compressée,  mais, à long terme, j’aimerais travailler avec de grands producteurs de pierre."

"C’est pourquoi nous commençons par sensibiliser les gens, pour que la demande augmente afin que le prix puisse baisser. Notre objectif n’est pas nécessairement de faire des bénéfices, mais de créer un impact. Nous ne protégeons pas nos méthodes innovantes. Au contraire, nous les démocratisons. Ça paraît idéaliste? Peut-être, mais c’est justement ce qui est nécessaire pour apporter un changement durable dans le secteur de la construction.”

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