La designer Patricia Urquiola | "La durabilité n'est pas un obstacle"

Patricia Urquiola est la designer de premier plan. Pour Kvadrat, elle a conçu un tissu entièrement fabriqué à partir de déchets de plastique. Rencontre avec une femme engagée.

Dans le monde du design, on la surnomme "la tornade". Oui, Patricia Urquiola est flamboyante, assurée, mais aussi incroyablement ouverte, chaleureuse et passionnée. Elle investit tout son être dans son flux verbal. Je l'ai rencontrée dans son studio milanais pour évoquer son dernier projet, un tissu fabriqué à partir de "seabound waste", soit des déchets de plastique repêchés dans les cours d'eau avant qu'ils n'atteignent les océans. "Notre mission, c'est de faire comprendre aux gens ce qu"est le recyclage."

Patricia Urquiola, la grande dame du design, a conçu pour le fabricant de textiles d'ameublement danois Kvadrat un tissu qui est, pour la première fois, entièrement fabriqué à partir de déchets plastiques. Je suis à Milan pour la présentation de cette nouveauté, ainsi que pour un tête-à-tête avec sa créatrice. Son atelier se trouve dans la cour arrière d'un imposant immeuble à appartements classique du quartier de la Porta Venezia, loin de l'agitation du centre. Ici, le temps s'écoule tranquillement, au fil des jours du calendrier.

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C'est un matin frais qui sent bon la nouveauté et les rencontres passionnantes – ou, pour l'instant, le cappuccino servi par un jeune et galant Lombard. Je découvre le nouveau tissu Kvadrat, qui repose en larges échantillons sur les tables du studio. La collection s'appelle "Sport" et ce nom n'est pas anodin. De petits objets, des morceaux de corde d'escalade et des livres révèlent les inspirations d'Urquiola. En dépit de leur origine, les échantillons de tissu présentent une certaine noblesse. Les couleurs sont insaisissables, indéterminées peut-être. La structure tactile est étonnante. La designer a manifestement utilisé trois fils de trame de couleurs différentes en superposition afin de créer une profondeur visuelle dans le tissu.

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On m'escorte jusqu'aux quartiers privés en haut de l'escalier. Au premier étage de l'appartement, les volets sont fermés. Dans la pénombre, je distingue le contour des meubles, livres, souvenirs, trouvailles et autres jouets. Style contemporain italien, atmosphère chaleureuse. Chaos et structure. Sur un présentoir, je discerne une série de poupées russes à l'effigie des présidents américains. Des poupées fluorescentes. Des objets indéfinis à la texture particulièrement tactile. Et encore d'autres livres.

Nous montons à l'étage supérieur, vers la lumière. Là-haut, la créatrice nous attend sur le toit-terrasse. Au cours de l'heure qui va suivre, "Uragano Urquiola" ou "Urquiola la tornade", comme on l'appelle parfois dans le monde du design, va pleinement justifier son surnom. Elle est flamboyante, assurée, mais aussi incroyablement ouverte, chaleureuse et passionnée dans ses paroles et ses gestes. Elle investit tout son être dans son flot de paroles. À 61 ans, elle reste remarquablement magnétique, aspirant la lumière.

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De B&B Italia à Louis Vuitton, des champagnes Ruinart aux hôtels Mandarin Oriental: Patricia Urquiola est la designer de premier plan.
©Mattia Balsamini / Reuters

Cuillère à espresso

Patricia Urquiola a grandi dans le nord de l'Espagne, à Oviedo, sur la côte atlantique. Elle est née dans une famille comptant plusieurs architectes (dont sa grand-mère) et a donc, logiquement, choisi d'étudier l'architecture à Madrid. Cependant, elle s'est installée à Milan par amour (ah, la passion!) où elle a poursuivi ses études au Politecnico di Milano. Elle se sent à la fois espagnole et italienne: "J'aime l'attitude critique sans détour des Espagnols, mais j'aime aussi l'attitude 'can-do' des Italiens. Si si! Je suis les deux."

Elle décroche son diplôme en 1989, sous la houlette d'un des géants qui ont fait l'histoire du design, Achille Castiglioni. Celui qui est resté son mentor tout au long de son doctorat a eu un impact considérable sur sa pensée comme sur le reste de sa carrière, notamment en la persuadant d'opter pour le design et le développement de produits plutôt que pour l'architecture.

Nous sommes assises à sa table ronde, à l'ombre de grands arbustes et de luxuriantes plantes. La terrasse est une île surélevée où la vie germe et s'épanouit. En bas, la vie suit son cours à un autre rythme. Je lui raconte qu'en 1990, alors jeune journaliste, j'ai interviewé le grand Achille Castiglioni. J'ai toujours gardé en mémoire la façon dont il m'avait expliqué pourquoi il n'avait pas doté ses cuillères à espresso d'un manche plat, mais carré, pour la faire tourner entre le pouce et l'index: "So you can spin it!" s'était-il exclamé avec enthousiasme de sa voix rauque de fumeur. Elle rit. "Savez-vous ce qu'il y avait de si incroyable chez lui?" Avec une certaine nostalgie, elle témoigne: "Achille Castiglioni était un professeur fantastique. C'était un des derniers rationalistes, un designer qui simplifiait tout et faisait les choses de la manière la plus logique qui soit. Pourtant, il y avait une sorte de magie dans ce qu'il développait. Sa pensée était très fonctionnelle, mais il avait aussi une vision irrationnelle et instinctive, issue de son adolescence ou de son enfance, qui émergeait en même temps que sa logique. Et ça, c'était incroyable."

"Sport", la nouvelle collection de textile Kvadrat, est composé à cent pour cent de déchets de plastique repêchés dans les cours d'eau en Asie du Sud-Est.

La Tornade

De Castiglioni, Urquiola a hérité l'idée de "fondamentalité", autrement dit: "Le design doit pouvoir accepter des compromis, mais jamais lorsqu'il s'agit de l'essence, de l'idée fondamentale du produit ou du projet, car c'est ce qui guide l'ensemble du processus. Il ne faut jamais perdre de vue le concept d'origine par lequel tout a commencé."

C'est pour cette idée d'origine qu'elle s'est battue tout au long de sa carrière. Littéralement ou presque. Elle n'a pas facilité la tâche des fabricants et des labels de design, d'où son surnom de tornade, en raison de son tempérament et de son intensité.

En même temps, les frictions avec les clients et les fabricants ont fait sa grandeur, car elle est capable de mener à bien les projets les plus difficiles. Urquiola ne s'est jamais laissé faire: en tant que femme, elle a dû faire face à de nombreux préjugés, en particulier de la part des hommes, mais elle a su se défendre.

Malgré sa détermination, ou peut-être justement grâce à elle, elle est devenue l'une des designers les plus sollicitées par les grands fabricants italiens. C'est dire à quel point elle est polyvalente! Elle veille juste à ce que ses créations soient parfaitement adaptées à l'ADN de chacun de ses clients. La liste est longue: de B&B Italia à Louis Vuitton, des champagnes Ruinart aux hôtels Mandarin Oriental. Pour eux, elle développe des projets d'architecture, des intérieurs, des designs de mobilier et de produit, des installations et des concepts précis.

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Bien entendu, elle ne fait pas tout cela toute seule. Depuis 2001, elle dirige le studio de design qu'elle a fondé avec son époux, Alberto Zontone. Elle est responsable de la partie créative, tandis que lui gère les aspects commerciaux. Son équipe se compose de collaborateurs du studio de design ainsi que d'architectes, afin de réaliser des projets globaux.

Urquiola qualifie son approche d'incorporative, voire holistique. Elle pense de manière globale lorsqu'il s'agit de la transformation complète d'hôtels, de restaurants, de bâtiments commerciaux et de résidences privées. Parallèlement, elle est directrice artistique de la marque de design Cassina depuis plusieurs années, où elle est responsable du renouvèlement de l'entreprise, du choix des designers engagés et de la réédition des classiques. Elle se définit elle-même comme la "curatrice" du processus de conception.

Cette année, elle a présenté au Salone del Mobile de Milan une nouvelle collection de dalles de moquette "circulaires" pour Desso, pour laquelle elle s'est inspirée de la texture des pulls tricotés. Et ces dalles sont entièrement recyclables.

Malgré toutes ces missions, la designer continue à explorer le monde avec une curiosité intacte. Elle est connue pour ses expérimentations, tant au niveau de la forme que des matériaux. Ses réalisations lui ont apporté une crédibilité croissante au fil des ans. Comme elle n'a plus besoin de faire ses preuves, les choses sont devenues plus faciles. Pourtant, elle ne choisit jamais la voie de la facilité. "Même pour Kvadrat, la recherche n'était pas évidente", confie-t-elle.

Comme la durabilité est un critère essentiel pour Patricia Urquiola, elle était la personne idéale pour concevoir un tissu recyclé pour Kvadrat.

Renaissance

Pour fabriquer un tissu de belle qualité à partir de déchets de plastique, il faut un designer qui ne se laisse pas décourager et ose emprunter des chemins moins évidents. Selon Urquiola, la durabilité ajoute une complexité au processus, mais c'est une valeur dont il faut tenir compte, car quand nos valeurs de vie changent, tout ce qui nous entoure change également: vêtements, meubles, objets utilitaires, maisons.

C'est pour cette raison qu'elle essaie de repousser les limites de la technologie, du marché et de notre culture. Elle précise: "La vision écologique nous oblige à comprendre les choses à la lumière de notre passé et de notre avenir. Il faut avoir un esprit très ouvert pour aborder le monde de différentes manières. Nous devons chérir tous les produits neufs que nous produisons, et cela vaut particulièrement pour les matériaux biologiques."

"Pour les matériaux recyclés, en revanche, nous devons tout réapprendre", poursuit-elle. "Il nous incombe également d'expliquer aux gens ce qu'est le recyclage, ce que signifie ce cycle, cette boucle. Il doit s'agir d'une régénération ludique, d'une renaissance plutôt que d'un simple recyclage. Cela fait partie de la complexité dans laquelle nous vivons."

La complexité de la durabilité ne rend-elle pas sa tâche plus compliquée et plus décourageante? Elle secoue la tête. "La durabilité est une sensibilité de l'esprit", explique-t-elle. "Il faut l'intégrer au processus de conception. Pour commencer, nous devons partager davantage de connaissances. Vous savez, nous vivons une époque de pionniers, mais nous avons besoin de tout le monde, et pas seulement de ces pionniers, sinon nous ne serons pas en mesure d'apporter de changements, même minimes. Nous avons besoin des entreprises, des designers et des consommateurs. La technologie joue un rôle important à cet égard, en donnant à chacun des informations simples sur les matériaux, sur ce qu'on mange, sur tout ce qui nous entoure. Nous avons besoin de ces connaissances pour vivre de manière éclairée."

Le nouveau tissu "Sport" de Kvadrat, c'est qu'il a été fabriqué à partir de "seabound waste", c'est-à-dire de déchets de plastique repêchés dans les cours d'eau avant qu'ils n'atteignent les océans.

L'avenir de la liberté

Comment voit-elle l'avenir? Patricia Urquiola n'a pas peur d'un avenir dans des réalités parallèles, qui se déroule en ligne et hors ligne. Elle trouve les évolutions technologiques enrichissantes: "C'est une bonne chose qu'il y ait de plus en plus d'applications basées sur la recherche scientifique, ne serait-ce que pour savoir ce qu'il y a dans nos aliments, pour prendre soin de nos plantes, etc. C'est positif. Cela nous permet, en tant qu'êtres humains, d'interagir avec tout ce qui nous entoure de manière plus informée. J'ai une application qui me dit exactement ce dont mes plantes ont besoin. Bientôt, nous comprendrons peut-être le langage des dauphins et des baleines grâce à une application. Vous voyez, la technologie, c'est génial!"

Elle me montre l'abondance de plantes et d'arbres qui l'entourent. C'est un endroit qu'elle affectionne. Un beau jour, elle a décidé de déménager son studio dans ce bâtiment, où elle pouvait également vivre et aménager un jardin, m'explique-t-elle. Travail et vie privée s'y entremêlent de manière organique. Elle déplace les meubles sans effort d'un endroit à un autre.

"Ma fille Sofia était encore toute petite et je voulais l'avoir près de moi: je devais donc rapprocher travail et vie privée. Aussi, je voulais un jardin. Mon mari, par contre, avait ses réserves. À l'époque, c'était un terrain vague, et à côté, il n'y avait qu'un arbre chétif et solitaire. Je lui ai dit: 'Alberto, prenons cet endroit.' Il m'a répondu: 'Tu es sûre? Ces maisons sont si proches.' J'ai rétorqué: 'Oui! Avec cet arbre comme point de départ, nous allons créer un jardin.' Et c'est ce que nous avons fait. Regardez! Vous savez ce que les voisins d'en face me disent? 'Vous êtes le poumon de ce quartier. Nous vous aimons parce que, maintenant, nous voyons des animaux, des oiseaux, des insectes: vous avez tellement de plantes! Nous ouvrons les fenêtres à l'arrière, dans la cuisine, parce que vous êtes notre jardin.' C'est tellement génial ici! C'est mon endroit préféré."

La reine du design est aussi une femme engagée en faveur de l'écologie. Pour elle, la durabilité n'est pas un obstacle.
©Mattia Balsamini / Contrasto

D'Ibiza au Japon

Pourtant, c'est ailleurs qu'elle puise son inspiration. Elle voyage souvent et avec plaisir, affirme-t-elle: "Quand je voyage, je regarde les choses d'un point de vue différent, avec un œil nouveau, car, ce que je ne connais pas, ce qui se trouve en dehors de moi et de ma zone de confort, c'est ce que je trouve de plus fascinant. Et c'est toujours le cas. Je conseille aux jeunes d'être ouverts à l'inconnu. L'inconnu est une source de liberté, partout et tout le temps."

C'est précisément pour cette raison qu'elle prévoit de travailler davantage "en déplacement" au cours des prochaines années. Tout simplement parce que c'est possible. Elle souhaite le faire avec son mari: "Maintenant que la petite dernière, Sofia, a quitté la maison, je peux en principe travailler de n'importe où. C'est ce que nous voulons faire. Voyager à un endroit, puis travailler à partir de là."

"Nous avons une maison à Ibiza, où je vais depuis que je suis toute petite. Pendant la pandémie, je travaillais là-bas et j'ai vu que c'était tout à fait possible. Mais je peux aussi aller travailler en Floride, chez ma mère et ma sœur. Ou au Japon, où un de mes bons amis a un projet pour moi là-bas. Je pourrais aussi y travailler sur d'autres missions et y vivre pendant un moment. Vous savez, il y a tellement d'endroits intéressants! Nous avons une vingtaine d'amis vraiment proches qui vivent un peu partout dans le monde et chez lesquels nous pourrions facilement séjourner un certain temps. Tant de choses sont encore possibles. J'ai vraiment hâte!"

Poussière de déchets plastiques

Ce qui intrigue dans le nouveau tissu "Sport" de Kvadrat, c'est qu'il a été fabriqué à partir de "seabound waste", c'est-à-dire de déchets de plastique repêchés dans les cours d'eau avant qu'ils n'atteignent les océans. Ces déchets, collectés en Asie du Sud-Est par des ouvriers locaux sont ensuite transformés en matière première filée pour Kvadrat. Le fabricant danois de textile s'engage ainsi dans un troisième pilier de la production respectueuse de l'environnement, après le traitement de la laine (une ressource renouvelable) et le recyclage des polyesters.

Il a fallu de longues recherches pour arriver à réutiliser ces déchets et, surtout, savoir à quel moment les repêcher. En effet, une fois dans la mer, il est quasiment impossible de filer ce plastique, car il est fragmenté et altéré par le sel et le soleil.

Pour être utilisé pour le revêtement haut de gamme de mobilier, le nouveau tissu devait refléter le style Kvadrat. Patricia Urquiola était la designer idéale pour le concevoir, car elle avait déjà créé des textiles pour Kvadrat et la durabilité figure parmi ses exigences en matière de design.

Stine Find Osther, directrice adjointe de l'équipe de design chez Kvadrat: "Lorsque Patricia a vu le nouveau fil que nous avions réussi à développer à partir de plastique 'seabound waste', elle l'a trouvé très technique, mais a aussi vu un lien avec des vêtements de sport, des éléments en mouvement porteurs d'énergie. Et c'est précisément à partir de cette idée qu'elle a créé quelque chose de nouveau. Patricia ne se laisse jamais décourager par des contraintes."

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