"Si le voile est encore un problème en 2023, on n'avancera pas"

Le belgo-marocain Mous Lamrabat inaugure "A(r)mour", une exposition solo au MAD à Bruxelles. Entretien avec un photographe qui mêle traditions et modernité pour rassembler.

Avec ses photographies, Mous Lamrabat (40 ans) lève de nombreuses barrières entre les personnes.Avec audace, il jongle avec les contradictions sur la même image en mêlant traditions et nouveaux symboles, bousculant ainsi les préjugés. Il pimente ses images d’une pincée d’ironie contagieuse. Cette stimulante juxtaposition d’apparentes contradictions fait de ce Belgo-Marocain un pur surréaliste. Pour lui, il n’y a pas de frontière: "C’est un seul et même monde", déclare-t-il.

Lamrabat a étudié le design. Mais, après ses études, il s’est consacré à son projet parallèle, la photographie. Il est allé aider un ami photographe pour savoir "comment ça se passait réellement" et a rapidement rencontré le succès dans des magazines avec son propre travail.

Publicité

En 2019, il a exposé dans sa ville natale de Saint-Nicolas avec "Mousganistan", une expérience totale dans le cadre de laquelle il a dévoilé son univers. La même année, il a fait l’objet d’une exposition solo à la galerie Manarat al Saadiyat à Abu Dhabi. Dans "East to East", il présentait notamment des personnes portant des niqabs aux couleurs vives avec de grands logos de basket-ball américain.

L'exposition "Blessings from Mousganistan", une exposition solo de Lamrabat l'année dernière au Foam, le musée de la photographie d'Amsterdam.
©Mous Lamrabat

Le monde de la mode est également fou de Lamrabat. Il est apparu dans Vogue Arabia, GQ Middle East et Vanity Fair. Parallèlement, il réalise des campagnes pour YSL Beauty, Burberry et Chanel. Il a photographié Pharrell Williams, Stromae et Joey Bada$$, mais il est tout aussi heureux de prendre en photo Bernard Arnault, le président de LVMH. L’année dernière, il a remporté le Belgian Fashion Award dans la catégorie "professional of the year" et il a eu une expo solo au musée de la photographie Foam d’Amsterdam, "Blessings from Mousganistan". Le mois dernier, "There’s No One Like Us" a été inaugurée à Londres, une exposition qu’il a réalisée sur commande pour WhatsApp.

"Bruxelles est une ville bouillonnante et captivante pour faire des photos."
Mous Lamrabat
Publicité
Publicité

Cet été, Lamrabat investit le MAD, la plateforme bruxelloise de la mode et du design. "Bruxelles est une ville bouillonnante et captivante pour faire des photos", explique-t-il. "Mon travail est toujours placé sous le signe de la même thématique: montrer le Mousganistan, le monde de Mous. De plus, l’exposition au MAD est une ode aux jeunes créateurs de mode bruxellois dont nous avons sélectionné les vêtements. En tant que photographe, travailler avec leurs réalisations est gratifiant. Comme ils se battent encore pour être reconnus, ce qu’ils font est toujours un petit peu plus osé."

En tant que photographe, vous êtes autodidacte. Préférez-vous travailler en numérique ou en argentique?

Publicité
Mous Lamrabat aime travailler avec la couleur.
©Mous Lamrabat

Mous Lamrabat | "Je sais que l’argentique est tendance, mais j’ai commencé à travailler en argentique avant de passer au numérique. Mon premier appareil photo était un vieux Nikon argentique chiné aux puces. Quand j’ai finalement eu un appareil photo numérique, le charme de l’argentique m’a manqué et je me suis mis à photographier en numérique et en argentique. Comme j’aime travailler avec les couleurs dans mes images, l’argentique est légèrement meilleur. Avec le numérique, tout est trop parfait. Je pense qu’une photo argentique suscite beaucoup plus d’émotion. De plus, je suis quelqu’un qui ose encore bricoler avec les images. Mes photos les plus populaires ont été prises à la lumière du soir, avec une lampe frontale de chez A.S.Adventure. Parfois, j’utilise un filtre bleu pour cette lampe."

Votre exposition à Bruxelles s’intitule A(r)mour. Qu’est-ce que cela signifie?

"Je pense que mon travail rassemble les gens. Au sens propre, dans le même espace d’exposition, et au sens figuré: des gens qui ne se rencontreraient jamais sont fascinées par la même image. L’apparence est une "armure", une protection pour qu’on vous laisse tranquille. On juge presque toujours quelqu’un sur son apparence, mais une fois qu’on commence à se parler, ça devient vraiment intéressant. D’où le deuxième mot contenu dans A(r)mour, "amour". L’amour et l’attention pour donner des opportunités aux gens. Donnez-leur une chance de se débarrasser de leur "armour"! Quoi qu’il en soit, nous continuons toujours à ranger les gens dans des cases. Je préfère les placer dans des sous-ensembles. Chacun voit quelque chose de différent dans mon image, qui contient en même temps différentes cultures et différents intérêts, comme certains éléments de mon passé, des années 90, un âge d’or pour la pop culture, le hip-hop et la street culture."

Qu’est-ce qui vous fascine tant dans cette pop culture, et même dans la société de consommation?

"Beaucoup de choses des années 90 étaient esthétiquement très belles et cool. Elles évoquent une sorte de nostalgie, un des plus beaux sentiments que l’on puisse éprouver en tant qu’être humain. Pourtant, elle est difficile à décrire. Vous voyez quelque chose et ça vous transporte dans le passé. Une sensation chaleureuse. La nostalgie, c’est comme rentrer à la maison, sous une couverture bien chaude."

Mous Lamrabat expose au MAD à Bruxelles.
©Mous Lamrabat
"La mode fait partie de ma photographie, mais n’est pas une fin en soi."
Mous Lamrabat

Dans vos photographies, la pop culture est souvent opposée à la tradition. Est-ce intentionnel?

"Ressentir une tension est pour moi un sentiment intrigant. Pourtant, il s’agit d’un seul et même monde: ces choses existent ensemble. D’un point de vue visuel également, il est intéressant de mélanger des éléments vestimentaires très traditionnels avec quelque chose de très moderne sur une même image, pour leur donner une dimension futuriste. Il suffit de penser aux films de science-fiction des années 80 et 90: les personnages portaient des vêtements très traditionnels, associés à des pièces ultramodernes. Je trouve ça très séduisant, car une image apparemment futuriste renvoie toujours à la tradition. Et c’est logique: les vêtements traditionnels sont souvent les plus intemporels, car on peut mieux y ‘lire’ la personne qui les porte, qu’il n’y a pas d’éléments superflus, comme c’est le cas aujourd’hui. Les tenues traditionnelles offrent une sorte d’égalité."

Dans votre travail, la mode joue un rôle important, mais vous refusez de vous considérer comme un photographe de mode.

"En effet, je photographie les vêtements en combinaison avec des éléments qui n’ont rien à voir avec la mode. La mode fait partie de ma photographie, mais n’est pas une fin en soi."

Mous Lamrabat détourne les grandes marques avec une pointe d'ironie.
©Mous Lamrabat

Vous utilisez souvent la logomanie qui prévaut dans la mode. Pourquoi cette fascination?

"Le monde de la mode connaît actuellement une sorte d’apogée. Tout le monde veut travailler dans la mode. Et la jeune génération est très attachée aux marques, aux noms et aux logos. Prenez par exemple ma photo d’un homme en djellaba avec un sac en plastique affichant le logo de Balenciaga. Si cet homme n’avait porté que la djellaba, vous n’auriez pas regardé cette image plus de quelques secondes. Mais, parce qu’il y a ce logo, on trouve que c’est une image cool, alors qu’il s’agit d’un simple sac en plastique. C’est peut-être sarcastique, c’est vrai. Parfois, j’utilise des logos uniquement comme repère visuel occidental, pour attirer l’attention."

Êtes-vous un grand amateur de mode et de style?

"J’aime voir de beaux vêtements, mais ça ne m’intéresse plus de ne porter que certains vêtements ou certaines marques, alors que c’était le cas quand j’étais plus jeune. À l’époque, il y avait pour moi une sorte de magie quand je portais un maillot de Russell Athletic ou que mettais les bonnes sneakers Jordan. Maintenant, lorsque j’utilise un logo dans une image où il n’a pas sa place, je le fais parce que ça crée un sentiment d’étrangeté. Ça provoque une tension, et les gens s’attardent à nouveau sur des choses du quotidien. C’est très important pour moi, surtout en raison de mes origines."

Qu’entendez-vous exactement par là? Quel rôle vos origines jouent-elles dans votre photographie et dans la perception de vos images?

"J’ai été élevé de manière traditionnelle par des parents qui ont quitté le Maroc pour venir vivre en Belgique. Ils nous disaient toujours: ne vous faites pas trop remarquer et ne répondez pas aux remarques. Leur sentiment d’infériorité était élevé et ils ont également projeté ce fardeau sur leurs enfants. Ce sentiment joue encore un rôle dans ma vie. En tant que Marocain, je peux tout simplement me permettre moins de choses. Les gens sont moins tolérants à l’égard d’un Marocain qu’à l’égard d’une personne qui semble purement belge. Je l’ai accepté, je sais comment y faire face. Mais à travers ce que je fais, j’ai créé une scène. Aujourd’hui, les gens prennent plus de temps pour regarder mes images que ce qu’ils voient au journal télévisé. Mes photos suscitent plus de discussions que les images du JT, qui ne nous touchent manifestement plus."

Mous Lamrabat détourne traditions et modernité pour créer des photographies uniques.
©Mous Lamrabat

Les gens ne se contentent pas de parler de vos photos, car celles-ci apparaissent parfois même dans les journaux télévisés. Il y a quelque temps, trois de vos œuvres ont été retirées de la cage d’escalier de l’Arenbergschouwburg à Anvers. Cela vous a-t-il empêché de dormir?

"Honnêtement? À ce moment-là, j’étais déjà pleinement engagé dans un autre projet. Mon téléphone n’arrêtait pas de sonner, mais je n’avais pas grand-chose à dire à ce sujet. Selon moi, ce n’était que la confirmation d’un problème. Si le voile est encore un problème en 2023, on n’avancera pas. Il faut peut-être simplement braquer les projecteurs sur quelque chose d’autre de beaucoup plus important et en faire une priorité. Je n’ai pas vraiment envie d’investir de l’énergie dans cette discussion. Je suis là pour trouver des solutions, pas pour accentuer des problèmes. Nous pouvons nous concentrer sur les 23, 30 ou 40 différences qui nous opposent, mais je préfère me concentrer sur les mille choses que nous avons en commun. Je cherche des points de connexion."

"Si le hidjab est encore un problème en 2023, on n’avancera pas."
Mous Lamrabat

Ces dernières années, vous montrez très peu de photos sur les réseaux sociaux. Pourquoi?

"J’ai pris mes distances par rapport à ça. Sur les réseaux sociaux, la pression est beaucoup trop forte. Rien ne semble jamais suffisant, comme si l’on était en compétition avec le monde entier. Cela vous empêche d’apprécier votre travail et de réfléchir à votre propre vision. Je trouve également que les réseaux sociaux rendent mon travail trop fragmentaire, alors qu’il fait partie d’un ensemble. En abandonnant les réseaux sociaux, il m’est rapidement apparu qu’il existait un autre monde en dehors de l’univers en ligne. Comme tout ce que vous voyez sur les réseaux sociaux a une influence sur vous, cela devient votre monde, littéralement. Que vous le vouliez ou non, si vous êtes créatif, ça vous inspire. En fait, il s’agit d’un réservoir dans lequel nous allons tous pêcher pour trouver de l’inspiration. Aujourd’hui, au lieu de scroller sur internet, je retourne à la bibliothèque. Les livres sont pour moi une source d’inspiration inépuisable, pas seulement les livres d’art, mais aussi les livres historiques. Il y a eu tellement de périodes dans l’histoire où l’homme avait l’air intéressant. Ce qui est très fascinant à travers l’histoire, c’est l’obsession de l’homme pour ce qu’il porte sur la tête, par exemple. Il y a tant de formes différentes, tant de significations différentes aussi."

Quels sont vos projets futurs? De quoi rêve Mous?

"J’aimerais avant tout continuer à avancer à mon rythme. Courir après la gloire n’est pas mon truc. Avec ce que je fais, j’ouvre la voie à une nouvelle génération. Je dis souvent aux jeunes que la patience est la qualité la plus importante pour réussir. Je leur recommande de se fixer un objectif qu’ils pourront atteindre dans 30 ans, pas dans 3 ans. En outre, je crois que c’est lorsqu’ils sont le plus affamés que les artistes donnent le meilleur d’eux-mêmes. Ma plus grande crainte est de ne plus avoir faim un jour. C’est cette sensation essentielle de faim que je veux continuer à nourrir."

"A(r)mour", Mous Lamrabat

  • Jusqu’au 2 septembre.
  • Au MAD, Place du Nouveau Marché aux Grains 10 à Bruxelles.
  • www.mad.brussels
Publicité