François Fornieri, CEO de Mithra "Mithra pourrait très bien devenir le Bayer du futur"

©Dries Luyten

À l'issue de plusieurs mois de progression constante de son titre, la société liégeoise Mithra Pharmaceuticals, spécialisée dans la santé féminine, est devenue la première "Licorne" wallonne dans le secteur biopharmaceutique en franchissant le milliard d'euros de valorisation boursière.

LES PHRASES CLÉS

"Cela change complètement la vision qu'ont les investisseurs de l'entreprise."

"Mithra est la plus grosse participation de Meusinvest et sa plus grosse valorisation."

"Marc Coucke est stupéfait. Il n'avait jamais vu cela."

"Je ne suis pas contre une sortie de l'entreprise, en tout ou en partie, à la seule et unique condition que Mithra reste ancrée localement et se développe ici."

François Fornieri savoure l'instant, concédant "un peu de fierté, même si l'important est ailleurs". Ce jeudi, Mithra Pharmaceuticals, l'entreprise qu'il a fondée en 1999 avec le professeur Jean-Michel Foidart, a vu sa capitalisation boursière dépasser le seuil symbolique du milliard d'euros. Soit trois fois plus qu'au moment de son introduction en Bourse. Une première dans le secteur biopharmaceutique du sud du pays, qui connaît depuis quelques années un bouillonnement inédit.

Pourtant, même si ces derniers mois ont été intenses pour Mithra avec un enchaînement de bonnes nouvelles, l'histoire de la société pharmaceutique liégeoise a parfois été jalonnée de moments délicats et le titre a végété pendant plusieurs années, admet le CEO-fondateur. Qui estime néanmoins sans aucun état d'âme que le meilleur reste à venir.

Comment s'est déroulée l'assemblée générale de jeudi, quelques heures après l'annonce que Mithra pouvait désormais prétendre au titre de "Licorne"?

Les actionnaires présents se sont réjouis de la montée du cours, mais surtout de la bonne santé financière de l'entreprise, des perspectives, du cash, des deals réalisés ou ceux à venir dans les prochains mois. Car toutes les portes s'ouvrent pour l'entreprise.

On a eu l'occasion d'expliquer les études, ce qui restait à faire... Tout cela est de bon augure, même si, bien sûr, il faut être prudent car tout peut encore arriver.

Quelles ont été les réactions au sein de l'entreprise?

Nous sommes tous quand même un peu fiers. C'est bien pour le groupe et pour les équipes. Être une Licorne semble rare en Belgique et unique en pharma. C'est évidemment une reconnaissance et même une distinction. Mais surtout, que ce soit pour les investisseurs et par rapport aux entreprises, c'est un paramètre important. Se distinguer attire les regards. Et moi, c'est surtout le regard des majors qui m'intéresse, au moment où je suis en train de négocier des contrats pour la distribution de la pilule contraceptive Estelle en Europe, aux USA et sur de très grands territoires.

Quand un distributeur discute avec un fournisseur qui est solide, cela le rassure. Les grands groupes aiment bien être certains d'être livrés en marchandise. Signer les contrats, c'est une chose, mais après il faut fournir. Et pour cela, il faut une assise financière solide et une crédibilité internationale. C'est le cas de Mithra. Cela vient donc à point.

Et par rapport aux investisseurs, cela change quoi?

Les choses ont évolué. Quand on est rentré en Bourse, la capitalisation était quand même sérieuse, avec 360 millions d'euros. Lors des "road show", on rencontrait alors les seconds couteaux; on n'avait pas les patrons. Quand on est passé en mid-cap, à 500 millions d'euros, là, on a commencé à rencontrer de temps en temps les patrons. Pas toujours. Mais on voyait quand même la différence. On percevait notre crédibilité.

Ici, on a encore fait un road show en début de semaine, aux Pays-Bas. Ce sont les patrons qui venaient directement. On est passé dans une catégorie supérieure. Celle où les pontes commencent à s'intéresser à l'action. Et puis il y a aussi le flux d'échanges. On est maintenant en moyenne, dans les jours un peu faibles, à 60.000. Mais jeudi, on était à 253.000 actions. Plus de 7 millions d'euros d'échanges! Les grands fonds, quand ils investissent, c'est 20 ou 30 millions. Ils doivent pouvoir récupérer leurs sous dans le mois s'ils le voulaient. Quand il y a du flux et qu'un titre est attractif, on a évidemment l'attention des grands fonds. Cela change complètement la vision qu'ont les investisseurs de l'entreprise.

Est-ce que cette progression de votre valeur en Bourse peut aussi avoir une influence sur le reste de l'actionnariat? Je pense à Meusinvest, votre partenaire historique...

Bon, je suis un peu mal placé et un peu en conflit d'intérêt puisque je suis aussi administrateur, bien que cette année j'aie fait un pas de côté pour pouvoir me concentrer à fond sur Mithra et sur Nethys. Je ne suis donc plus qu'observateur. Mais je sais que Meusinvest est très fière de sa participation dans Mithra. C'est d'ailleurs la plus grosse participation du groupe et sa plus grosse valorisation. Meusinvest a près de 17%. Cela veut dire aujourd'hui plus de 160 millions de valorisation chez Mithra. Ils avaient investi de l'ordre de 15 millions d'euros si je me rappelle. C'est dix à onze fois leur investissement.

Pour Meusinvest, c'est donc plutôt de bon augure car j'imagine que le jour où ils sortiront de la structure, ils assureront quand même une certaine pérennité financière du groupe. Meusinvest m'a toujours fait confiance et ils ont toujours été là. Ils ont gardé l'ancrage local et m'ont aidé à le conserver. Meusinvest a complètement rempli son rôle et continue à le jouer.

Jusqu'à quand?

Je n'en sais rien, parce qu'à un moment il faut dérisquer et prendre une plus-value. Je ne sais pas s'ils resteront encore très longtemps ou s'ils sortiront en partie ou en tout. Jusqu'à présent, ils n'ont pas émis le souhait de vendre des actions.

Et quelle a été la réaction de Marc Coucke, qui a investi 50 millions dans Mithra?

Il est stupéfait. Il n'avait jamais vu cela. On essayait depuis deux ans de rejoindre le cours initial et puis on pensait qu'on allait stagner à 12 ou 13 euros pendant quelques mois. Jusqu'à l'arrivée de bonnes nouvelles comme Donesta, le traitement contre la ménopause. Et puis le cours est monté jusqu'à 20. C'était déjà une bonne surprise et quelque chose d'assez rare. Et puis d'autres bonnes nouvelles sont arrivées également sur le CDMO, notre plateforme technologique intégrée située à Flémalle. Dans les congrès où on informait sur Donesta, on donnait des informations complémentaires. Et le cours s'est remis à repartir...

Avant d'en arriver là, il y a eu des moments parfois difficiles. Quels ont été les pires épisodes en 19 ans?

Le pire souvenir, c'est quand nous avons été un peu en guerre avec nos partenaires sud-américains, qui voulaient racheter la société. Et Meusinvest et moi, nous ne voulions absolument pas. On est passé tout près. Ils voulaient vraiment reprendre le groupe. Ils ont essayé de déstabiliser le conseil d'administration; ils ont tenté avec des moyens colossaux de nous mettre par terre. Mais aujourd'hui, on est sorti, on a racheté, on travaille ensemble sur certains territoires et on se respecte. C'était juste une guerre de pouvoir.

Après il y a eu aussi les rumeurs suite à un article, mais je n'ai pas envie de revenir là-dessus... C'était juste lourd à titre personnel et parce que c'était juste au moment où on allait rentrer en Bourse. Cela a été compliqué, avec des fonds qui disaient qu'ils voulaient attendre, l'agence des médicaments qui se posait des questions... Cela a aussi été un peu pénible pour les employés, dont certains ont été convoqués. On sait aujourd'hui que c'était un montage crapuleux et tout cela s'est terminé en non-lieu.

Qu'est-ce que vous retenez de toutes les critiques et des moments compliqués?

Je me dis que cela fait partie des aléas du développement d'une entreprise. Quand on démarre une société, qui y croit? Son fondateur et son partenaire direct. Après, c'est le parcours du combattant. Il faut y aller à quelques-uns, étape par étape et gagner en crédibilité. C'est normal. Nous avons démarré l'entreprise il y a 19 ans avec 14 millions de francs belges. Ce n'est pas grand-chose. Aujourd'hui, elle vaut l'équivalent de plus de 40 milliards de francs. Et elle est crédible.

Et quel est votre meilleur so

uvenir?

Après la création de Mithra, quand j'ai vu les premières boîtes. J'allais en pharmacie pour les regarder! Quand on voit le pharmacien qui sort une de ses boîtes pour la donner à un client: merveilleux. L'aboutissement de tout un travail. Un autre bon souvenir, c'est quand on est rentrés en Bourse. Car on se donnait vraiment les moyens pour aller au bout du développement de Donesta et d'Estelle. Mais il y a d'autres bons moments: la fin de phase 2 de l'étude Donesta, avec des résultats vraiment très positifs, ainsi que l'étude européenne sur Estelle.

Mithra a désormais une valeur importante. Mais elle est donc aussi attractive. Vous avez rappelé que vous n'avez pas voulu vendre en 2009. Maintenant, tout le monde sait qu'il est difficile de résister à un chèque de plusieurs milliards d'euros...

Je l'ai déjà dit: je ne suis pas contre une sortie de l'entreprise, en tout ou en partie, à la seule et unique condition que Mithra reste ancrée localement et se développe ici. Et si c'est pour en faire le numéro un mondial plus vite que prévu... C'est cela mon objectif aujourd'hui. C'est de faire de cette structure quelque chose de très solide. Le GSK du futur. J'ai toujours pris UCB comme modèle pour Mithra. Mais je pense que l'on pourrait très bien être GSK ou Bayer!

Ce qui a fait Bayer, c'est l'aspirine. Mithra pourrait très bien devenir avec l'Estétrol (l'oestrogène à la base de Donesta et d'Estelle, NDLR) le Bayer du futur. Mais si cela peut se faire plus vite et avec d'autres, pourquoi pas? Moi, j'ai un temps limité, ne fût-ce qu'à cause de mon âge et de mes moyens. Si quelqu'un d'autre vient avec 2 milliards sur la table pour tout développer, parce qu'il trouve que Mithra est effectivement le plus gros portefeuille au monde dans le domaine de la santé féminine, alors tant mieux. Parce que l'Estétrol, c'est une plateforme applicable dans pas mal d'autres indications, comme le cancer du sein, les migraines, l'endométriose... Si quelqu'un explique donc qu'il veut développer tout cela à partir d'ici, et très vite, parce qu'il estime qu'il y a plusieurs blockbusters potentiels, je penserai à l'entreprise d'abord.

Quelles sont les particularités du modèle de Mithra?

On est finalement assez classique, mais la différence avec une autre entreprise pharma ou biotech, c'est la rapidité d'exécution. On est malins et on va vite. Les autres ont aussi des idées, mais nous allons beaucoup plus vite.

La conception de base de Mithra, c'est de dégager du cash, de gagner en crédibilité et de grandir progressivement. Certains trouvaient que je me dispersais. Mais tout cela m'a permis de rester majoritaire. Car toutes les autres petites biotechs, elles, doivent aller chercher beaucoup de cash. Et quand on regarde la participation du fondateur, c'est souvent moins de 10%, parfois même moins.

Si j'ai créé ma boîte, ce n'est pas pour quelqu'un d'autre. J'ai toujours voulu avoir mon mot à dire. J'ai toujours voulu garder la majorité. Je n'ai jamais pris de dividende chez Mithra: j'ai tout réinjecté dans la société ou racheté des parts des autres. À un moment, j'avais même 82% de l'actionnariat, avant d'entrer en Bourse. J'ai toujours voulu la contrôler.

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