Benoît Remiche, administrateur délégué de Tempora "Le privé devrait apporter la mise initiale au Musée de l'Armée"

Le projet de War Heritage Institute prévoit d'articuler le Musée autour de l'idée "La Belgique, champ de bataille de l'Europe". ©© Clément Philippe

Dans quelle mesure le secteur privé pourra-t-il s'impliquer dans la réforme du Musée royal de l'Armée (MRA), qui va se fondre au sein d'un nouvel organisme transversal dédié à la gestion du patrimoine militaire, le War Heritage Institute (WHI)? L'Echo a interrogé une figure incontournable de l'organisation d'espaces muséaux et d'expositions temporaires, Benoît Remiche, fondateur et administrateur délégué de Tempora.

LES PHRASES CLÉS

"Il faudrait prévoir un financement qui permettrait de faire les choses en une seule fois au Musée."

"L'équation économique peut être rentable à la fois pour l'État et le partenaire privé."

"Grâce aux collections de ce Musée, on peut en faire une référence mondiale."

Quelle évaluation faites-vous du projet de War Heritage Institute?

Je précise que je n'ai pas participé à la réforme et que je n'en ai pas les détails techniques. Le Musée de l'Armée, bien localisé, est d'une richesse exceptionnelle au niveau des collections. Cela a donc du sens d'avoir un Musée de l'Armée moderne et contemporain au sein de la capitale de l'Europe. L'Europe a beaucoup de vertus et une des premières de celles-ci, c'est d'avoir tenté d'éliminer la guerre, en mettant les vaincus à la table des vainqueurs autour d'un projet commun. Un des concepts auquel j'adhère, c'est "La Belgique champ de bataille de l'Europe". Il permettrait de faire, au départ des collections, un parcours exceptionnel.

Mais la Belgique est institutionnellement ce qu'elle est, et les contraintes budgétaires sont ce qu'elles sont. Donc, au mieux - mais je ne pense même pas qu'on y arrivera -, on pourrait, à l'image de la rénovation du Palais de Justice, faire une petite partie, puis une autre. Et quand on aura rénové le tout, la première partie sera déjà obsolète...

Cela veut dire que vous plaidez pour une grande refonte?

Je pense qu'il faudrait prévoir un financement qui permettrait de faire les choses en une seule fois, pour que le Musée puisse redevenir ce qu'il a été, mais avec la modernité d'aujourd'hui. Et cela ne peut se faire par petites tranches. Sinon, il n'y aura ni effet de nouveauté ni d'entraînement. Il faut aussi un nouveau concept. Aujourd'hui, avec toute la nostalgie que l'on peut avoir, il s'agit plus de réserves visitables que d'un Musée. Il n'y a pas un projet scientifique ou intellectuel contemporain. Je ne critique pas les gens qui y travaillent ou qui en ont assuré la direction. La Belgique ne s'est pas donné les moyens. Mais je ne vois pas l'État avancer les sommes pour refaire un Musée de cette ampleur.

Mais l'idée d'un grand musée d'histoire militaire analogue à celui qui a été créé aux Pays-Bas à Soesterberg n'est-elle pas hors de prix, même avec l'aide du privé?

Aux Pays-Bas, on parle de 120 millions d'euros. Cela s'est fait grâce à un partenariat public-privé. L'essentiel de l'investissement a été privé, mais il y a une redevance payée par l'État pendant un certain temps. Pour la Belgique, il serait possible de trouver des partenaires prêts à financer un projet à long terme. Aujourd'hui, il y a une dotation annuelle pour le Musée. À terme, elle pourrait même être réduite. Je n'ai pas fait l'équation économique, mais elle peut être rentable à la fois pour l'État, qui payera moins pour sa dotation, et le partenaire privé. Et cela permettrait aussi de renforcer le tourisme culturel à Bruxelles et d'avoir des retombées économiques. Mais la mise initiale, c'est le privé qui devrait l'apporter.

Quelles expériences pouvez-vous faire valoir?

Je participe activement à deux projets. Au Bastogne War Museum, la Région wallonne, qui a investi quelques millions d'euros pour rénover l'ancien Historical Center, avait mis comme condition qu'il y ait un gestionnaire privé pour l'exploitation du site. Nous avons remporté l'appel d'offres. Nous avons surveillé les travaux de modernisation et d'extension du Memorial, que nous gérons depuis 3 ans. La réalisation a été - très bien - faite par d'autres. Nous sommes contrôlés en permanence par la Ville et Idelux. Les bénéfices sont divisés en deux et les pertes sont à notre charge. Pour un investissement des pouvoirs publics de 7 à 7,5 millions, on a déjà remis à peu près 1,5 million aux pouvoirs publics. Et on ne peut pas dire que cela se fait au détriment d'une programmation culturelle de haut niveau. Suite à cela, quatre investissements sont tombés dans le Luxembourg. Et la fréquentation des commerces de Bastogne a augmenté de 40%.

Deuxième exemple: le Memorial de Caen. Nous sommes rentrés dans leur capital et eux sont rentrés dans le nôtre. Les murs, les collections, appartiennent à la Ville, mais ils ont confié la gestion à une société d'économie mixte qui a un bilan exceptionnel: 4 millions en trésorerie, 130 collaborateurs, 700.000 visiteurs sur 4 sites...

Ces modèles seraient transposables pour le Musée de l'Armée?

Sous le contrôle du WHI, qui gérera le patrimoine de la Défense et en serait le garant sur le plan scientifique, le secteur privé serait associé sur le modèle de ce qui s'est fait aux Pays-Bas. Le privé peut concevoir les parcours du Musée - non pas les projets culturels ou scientifiques -, y compris tous les éléments comme les boutiques, les cafétérias, les sources de revenus et tout ce qui fait que l'on se sent bien dans un musée.

La gestion de tout cela relève plus du secteur privé s'agissant des techniques du management. Non pas que le secteur privé soit meilleur que le public, mais il n'a pas les carcans du public. Mais ce n'est pas une privatisation. La délégation du service public est un mode d'exercice du service public. C'est vieux comme le monde.

Mais le site du Cinquantenaire, c'est autre chose que Bastogne...

Aucun cahier de charge n'est sorti. On n'en est pas là. Mais si un jour il devait y avoir un appel d'offres, nous n'aurions pas la taille seuls. Il y aurait des alliances à trouver et des financements à trouver. Mais on vient de terminer le plus grand musée au monde consacré à la Seconde Guerre mondiale, à Gdansk: 28.000 m2 sur un terrain compliqué. Nous avons été sélectionnés comme auteur de projet pour assister le maître d'ouvrage. Un projet de 125 millions d'euros. Huit ans de travail, avec beaucoup d'exigences. Avec le même montant, on peut faire un bijou du Cinquantenaire.

Pour l'instant, la dotation du Musée sert à mettre des rustines. Cet argent serait mieux utilisé pour aider une équipe à amener de l'argent, qui ferait un effet de levier. Grâce aux collections de ce Musée, on peut en faire une référence mondiale.

Vous comprenez les craintes sur la dispersion des collections?

Une clarification préalable des rôles est importante. Les collections resteront la propriété de l'Institut. Il n'est pas question de procéder à des démantèlements. Cela n'aurait pas de sens. Rien ne l'indique dans les textes. Ne faisons pas de procès d'intention, examinons les faits sans être naïfs, sinon aucune réforme n'est possible.

Il faut être vigilant, mais il faut aussi voir le WHI comme une opportunité d'irradier une série de sites, y compris en Wallonie. Soyons entreprenants côté wallon. Voyons les opportunités. Si on vient avec des projets et un dynamisme, on fera de cette réforme quelque chose de positif pour Bruxelles et la Wallonie. Le danger, c'est de se figer et de dire non. Peut-on laisser le Musée dans cet état-là? C'est à mon avis scandaleux. C'est indigne de notre capitale et de la capitale de l'Europe. Prenons le pari de la réforme.

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