Carlos Ramos (ARAU): "L’Hôtel Solvay, c’est une œuvre d’art totale"

©Saskia Vanderstichele

Alors que le monde culturel souffre, un grand geste symbolique vient illuminer ce début 2021: l’Hôtel Solvay, chef-d’œuvre de Victor Horta, ouvre ses portes à tous les publics dès ce samedi. Pour l’occasion, rencontre avec Carlos Ramos, responsable des visites auprès de l’ARAU.

Cela fait des années que ce temple de l’Art Nouveau est visitable, mais c’était jusqu’ici plutôt sur rendez-vous, ou pour des visites guidées programmées à l’avance. L’idée d’Alexandre Wittamer, propriétaire des lieux, est d’ouvrir les portes de sa maison (à condition de réserver sur le site). Une fois accueilli, vous recevrez un plan des lieux et, par un système de QR code ou de notices explicatives, vous voyagerez dans les étages. Chacun pourra alors suivre son propre rythme, et succomber au charme hypnotisant de ce "Gesamtkunstwerk" (comme disaient alors les Autrichiens de la Sécession viennoise), cette œuvre d’art total, dont le raffinement donne le tournis.

Pour nous guider dans ce lieu unique au monde, nous avons rencontré Carlos Ramos, responsable des visites auprès de l’ARAU (Atelier de Recherche et d’Action Urbaine)

Qu’est-ce qui fait la particularité de l’endroit?

C’est un lieu pratiquement unique. Plus qu’un hôtel particulier, c’est une "œuvre d’art totale", c’est à dire que tout est conçu, de A à Z. Victor Horta signe les plans, les façades, mais aussi tout le mobilier intégré à la maison, jusqu’au moindre détail. Pour certaines maisons, il va aller jusqu’aux broderies des serviettes. Ici, le commanditaire est un bourgeois bruxellois très prospère, Armand Solvay, fils d’Ernest. Ce qui veut dire que l’architecte a carte blanche. Ce type d’architecture est connoté très progressiste, voire avant-gardiste. Les époux Solvay sont très impliqués, il y a une vraie collaboration, on va dans le détail, voire l’extrême détail.

Le mobilier de l'hôtel, également conçu par Victor Horta ©Fonds Mercator S.A.

Il s’agit d’un très gros projet dans la carrière d’Horta, sur l’avenue Louise. À l’époque, pour schématiser, si vous étiez libéral et progressiste, vous faisiez construire avenue Louise, si vous étiez plutôt catholique et conservateur, c’était au Quartier Léopold. C’est ici la meilleure période d’Horta: 1895 pour la conception.

Ce qui est merveilleux, c’est que l’hôtel a gardé absolument tout son mobilier. Aucune autre maison n’a ce privilège. Le musée Horta a récupéré quelques éléments personnels, certes. La seule comparaison, dans un autre style, c’est le Palais Stoclet. Sinon, il faut aller voir du côté de l’Écossais Charles Rennie Mackintosh… et encore! Non, personne n’a été aussi loin qu’Horta en terme de programme, il va jusqu’à dessiner le piano, les plinthes, le cache-radiateur. Seul son contemporain Henry Van de Velde ira plus loin… jusqu’à dessiner les robes de sa femme!

"Historiquement, il faut se souvenir qu’il a créé un langage particulier. C’est une révolution dans l’histoire de l’architecture."

Horta reste connu pour avoir collaboré avec d’autres artistes, peintres, sculpteurs…

… qui étaient souvent ses amis! Il était très entouré, partageur. Il a conçu quantité de socles pour des statues connues à Bruxelles. Pour le fameux Éverard t’Serclaes de la Grand-Place, toute l’installation autour de la statue est de lui. À l’Hôtel Solvay, il y a cet incroyable tableau pointilliste de Théo Van Rysselberghe, sur le palier entre le rez et le premier, une perspective sur la nature.

Sur le palier, le tableau pointilliste de Théo Van Rysselberghe ©BELGA

Comment résumer le génie d’Horta?

Premièrement, je dirais la mise en scène. La circulation est toujours bluffante. Il a conçu non seulement les espaces, mais le passage entre les espaces. Les ambiances sont très travaillées: les couleurs, les matières, la lumière. On passe d’un espace personnel à un espace plus public, avec toujours beaucoup de subtilité. Historiquement, il faut se souvenir qu’il a créé un langage particulier. C’est une révolution dans l’histoire de l’architecture. Il utilise le fer et le verre pour nourrir ce langage. On reconnaît tout de suite son style formel.

Deuxièmement, il va beaucoup travailler sur l’espace. Il va ouvrir l’espace, grâce à la structure métallique du bâtiment. Il conçoit des squelettes de fer dans lesquels il installe des espaces ouverts. Et ensuite, miracle!, l’espace lui permet de travailler sur la lumière. Il la fait entrer très profondément dans la maison. Comme par ce puits de lumière au-dessus de l’escalier qui fait entrer une lumière colorée grâce à la grande verrière récemment restaurée. Le "plan ouvert", c’est-à-dire la suppression des murs, l’ouverture des espaces, c’est vraiment une invention de Victor Horta, bien avant Le Corbusier.

La grande verrière au-dessus de l'escalier fait office de puits de lumière. ©Saskia Vanderstichele

Votre endroit préféré dans l’Hôtel Solvay?

Personnellement, j’adore la petite salle de bains. Elle est très moderne, avec à nouveau ce sens absolu du détail. Sinon, c’est la cage d’escalier évidemment, qui donne sur les différents salons, le raffinement des lumières, les grandes portes vitrées, il y a une volupté qui s’installe quand vous montez cet escalier. L’espace d’un instant, vous êtes le roi du monde.

L'Art Nouveau à Bruxelles

L’Art Nouveau, c’est bien sûr parfois de l’architecture d’intérieur très élaborée, comme à l’Hôtel Solvay. Mais l’essentiel est souvent à l’extérieur. De l’avis des spécialistes, Bruxelles propose un ensemble de façades spectaculaires unique au monde. Suivez le guide…

Musée Horta

Rue Américaine 25, 1060 Saint-Gilles, hortamuseum.be

C'était la maison privée de Victor Horta, construite entre 1898 et 1901. L'atelier personnel de l'artiste en fait tout le prix, ainsi qu'un patrimoine assez complet en termes de sculptures, peintures, mobilier.

Hôtel Tassel

Il s'agit ici de l'acte de naissance de l'Art Nouveau: 1893. Tout comme l'Hôtel Solvay, l'Hôtel Tassel est classé au Patrimoine Mondial de l'UNESCO.

Musée des Instruments de Musique

Rue Montagne de la Cour 2, 1000 Bruxelles, mim.be

L’ancien magasin Old England date de 1899 et est l’œuvre de l’architecte Paul Saintenoy. Depuis 2008, il est occupé par le MIM.

Centre belge de la bande dessinée

Rue des Sables 20, 1000 Bruxelles, cbbd.be

 Inauguré en 1906, l’édifice abritait autrefois les magasins du grossiste en textile, Charles Waucquez.

Maison Autrique

Chaussée de Haecht 266, 1030 Schaerbeek, autrique.be

Étroitement liée à l'œuvre des auteurs de bandes dessinées Schuiten et Peeters, qui s'engagèrent pour sauver la maison de la démolition dans les années 90.

Maison Hankar

Parce qu'il n'y a pas que Victor Horta pour régner sur l'Art Nouveau bruxellois...

Maison de Saint-Cyr

Après des années à l'abandon, la maison a trouvé acquéreur, lequel a entrepris une campagne de restauration très réussie. Une façade à redécouvrir, avec notamment ses mythiques balustrades.

Maison Ciamberlani

Albert Ciamberlani était un peintre symboliste qui conçut lui-même les célèbres sgraffites dorés de la façade.

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