portrait

Laura Laune: "Le politiquement correct, c'est s'interdire des choses parce qu'un petit groupe risque de se cabrer face au second degré"

Laura Laune, humoriste caustique belge et désormais actrice dans le dernier film de Olivier Van Hoofstadt (réalisateur de Dikkenek), se refuse à formater son humour noir dans les nouveaux canons du politiquement correct, dont les réseaux sociaux se font les chiens de garde bêtes et méchants.

Parvis Saint-Gilles. À l’origine, c’était déjà un bar, puis une banque, ensuite une mutuelle et selon la serveuse ce midi, les lieux auraient même accueilli une salle de jeu avant de n’être plus rien du tout et de revivre enfin aujourd’hui. "Mais à l’arrière l’Aegidium, lui, a toujours été là!" conclut-elle en rejoignant le bar. Bref, ce midi à l’avant-plan de l’Aegidium c’est "le Café Flora", un bel endroit acidulé, le genre éclectique où se mélangent des moulures de style fin XIXe, du mobilier sixties et des tas de référents aux années 1980. Pour peu, on s’imaginerait bien des hommes en slip plongeant dans des piscines Hockneysienne. "Le style Memphis" selon son concepteur - Lionel Jadot - mais dont le décor s’apparente à celui des "cafés milanais" et ce pour un esprit général des lieux qui lui se veut "mille-feuilles" pour "rassembler les humains". Tout ça.

5 dates clés de l’humoriste et actrice

1986: "Ma naissance à Saint-Ghislain en Belgique."

2009: "Mon master en Architecture à l’ULB, un choix par élimination mais le deal avec mes parents."

2012: "Je décroche un rôle dans ‘Couscous aux lardons’ et je pars vivre à Paris."

2015: "Je démarre avec mon spectacle ‘Le Diable est une gentille petite fille’."

2017: "Je remporte la 12e édition de ‘La France a un incroyable talent’, un grand tournant dans ma carrière." 

 

Mais c’est réussi. C’est beau et la population est bigarrée, on a de tout, du Saint-Gillois traditionnel, des faux indépendants, des copines du midi, une mère qui allaite et même deux instagrameurs qui tentent de saisir la lumière du soleil à travers les bulles de leur bière. Vaste programme. 

C’est ici aussi que nous attendons Laura Laune, humoriste caustique belge et désormais actrice dans le dernier film de Olivier Van Hoofstadt (réalisateur de Dikkenek), revenue donc à cette occasion sur ses terres d’origine pour la promo du film "Lucky". Perçue comme une tueuse sur scène, en live, elle nous fait plus l’effet d’un petit chat. Douce, frêle, sa main nous glisse entre les doigts lorsque nous la serrons pour la saluer.

On rêvait de lui demander son avis sur le Carnaval d’Alost, sur la sempiternelle question du sexisme dans le folklore, hélas elle ne s’attendait pas du tout à ce genre d’interviews, elle aurait souhaité en parler, mais échaudée par une certaine presse, elle ne parlera pas de ces sujets sans avoir pu au préalable les préparer. "Trop souvent, on isole une phrase de son contexte et cela ne correspond plus à ma pensée. Donc je suis prudente". Déception partagée des deux côtés de la table, oui c’est vraiment dommage. D’autant que Laura Laune fait plutôt partie de la famille des Blanche Gardin, des Gaspard Proust et autres francs-tireurs, en plus jeune certes, mais néanmoins, il semble que ce soit le même sang qui coule dans leurs veines.

 

Sinon, ben oui Metoo c’est bien, la condamnation de Weinstein, pareil.

Laura Laune - Déclaration d'amour à la France

Des Metoo, c’est pas qu’elle en ait affronté mais il est vrai que, comme beaucoup de comédiennes, il lui est arrivé de se retrouver face à un directeur de casting un peu lourd qui la bombardait d’allusions et de remarques déplacées sur son physique durant les castings: "Ce qui est difficile, c’est qu’on vous balance toujours ça sur le ton de la blague. Du coup, si tu le prends mal c’est que tu n’es pas bon public et que tu n’as pas d’humour. C’est pas facile de réagir face à une ambiguïté, surtout quand on est jeune et qu’on vient de débarquer à Paris. Et puis finalement, j’ai appris à retourner la situation en me servant de l’humour pour me moquer de ces types. Mais ce n’est pas propre à ce milieu, ça arrive partout, l’important c’est surtout de ne pas se laisser faire".

 Autre machisme du quotidien, les remarques condescendantes et tous ces gens qui pensent qu’avec son physique, il est impensable qu’elle écrive elle-même ses sketchs. "Parce qu’avec ma tête de petite fille innocente, beaucoup pensaient que ce n’était pas possible que je pratique l’humour noir, pour eux, c’est un humour masculin avant tout. Donc forcément pour eux, j’ai un auteur et forcément, si je suis sur scène c’est parce que j’ai couché avec mon producteur, Jeremy Ferrari".

Petites choses du quotidien

Récemment encore, invitée sur une télé, Laura Laune nous confie avoir été accueillie par le présentateur par un "La jolie Laura Laune" là où l’artiste masculin était annoncé par un "Et le talentueux ….". Voilà, toutes ces petites choses du quotidien à propos desquelles ceux qui les prononcent ne pensent pas nécessairement à mal. Néanmoins, nous semblons: "Plus proches du préjugé - les filles sont jolies et les hommes eux ont du talent – que de l’égalité entre les sexes".

Souvent, on me dit – j’adore ce que tu fais – mais je ne te programme pas dans mon émission, car on ne peut pas assumer les critiques négatives ensuite.
Laura Laune

Si Laura Laune débarquait à Paris en 2012 pour jouer dans une pièce de Boulevard, elle nous explique avoir été très rapidement frustrée de n’interpréter que les textes des autres, alors elle s’est mise à écrire les siens, histoire de se faire connaître du public pour découvrir ensuite que son truc à elle, c’est surtout les sketchs et l’humour noir. Des seuls en scène dans lesquels – soyons clair - elle ne se refuse rien. Tout et tout le monde y passe, pas de tabou donc, et un certain courage. Quant à savoir si la scène reste aujourd’hui l’un des derniers espaces de liberté, elle serait plutôt d’accord.

D’ailleurs, l’humoriste balançait il y a peu sur les réseaux sociaux une chanson qu’elle avait enregistrée pour la télé et qui finalement sera coupée au montage, sans qu’elle le sache. "Souvent, on me dit – j’adore ce que tu fais - mais je ne te programme pas dans mon émission, car on ne peut pas assumer les critiques négatives ensuite. C’est le revers des réseaux sociaux, ils permettent aux gens qui n’aiment pas – ce que je respecte tout à fait – de s’exprimer plus fort qu’avant et ça, ça fait reculer les médias. D’autres par contre m’invitent mais en me demandant de ne pas aborder telle ou telle chose, alors je refuse. Soit on me prend à 100% soit on ne me prend pas, mais accepter de retirer des vannes pour passer sur une télé, c’est cautionner la censure. Ce n’est pas facile, encore moins quand on débute mais au final, on y arrive quand même, cela prend juste plus de temps".

Apéro préféré: "Toujours une bière en Belgique et un vin blanc à Paris."

À table: "Je bois très peu, deux fois par mois maximum sinon je ne tiens pas, j’ai même arrêté le coca."

Dernière cuite: "J’ai fait mon baptême et mes études à l’ULB, j’en ai bien profité." 

À qui payer un verre: "À Frank Turner, un chanteur que j’adore et que j’écoute en boucle."  

 

Et puis il y a eu M6, une chaîne au public familial qui lui donnait carte blanche. Faut dire qu’elle avait gagné "La France a un incroyable talent" en 2017 en empochant par la même occasion les 100.000 euros, une somme que – mis à part des cadeaux pour les proches, elle n’a à ce jour toujours pas dépensée.

Derrière sa bière fruitée, une bière locale où flottent quatre glaçons, nous l’interrogeons sur le politiquement correct et la dictature que dénoncent certains. Elle, ce qui la chipote plus encore, c’est le réflexe d’aucuns de penser aujourd’hui que le public est bête et qu’il ne va pas comprendre et par conséquent "de reculer ou de s’interdire des choses parce qu’un petit groupe risque de se cabrer face au second degré.

Et si on écrit en pensant à ce que les gens vont penser, on est plus dans la sincérité. L’important ce n’est pas ce qu’on dit mais la façon dont on le dit, il faut trouver la bonne manière et la finesse pour le faire, c’est tout l’enjeu de l’humour noir". D’autant, conclut-elle alors, qu’il est courant que des spectateurs s’adressent à elle en la remerciant "d’avoir utilisé le même humour qu’eux", le "noir" qu’ils pratiquent en privé ou en famille mais jamais sur Facebook ou en public "alors que le rire dédramatise les situations que l’on vit et c’est très libérateur".

Belges toujours autant appréciés à Paris

L’important ce n’est pas ce qu’on dit, mais la façon dont on le dit. Il faut trouver la bonne manière et la finesse pour le faire, c’est tout l’enjeu de l’humour noir.
Laura Laune

Sinon pour finir, nous lui demandons si la cote des Belges est toujours aussi haute à Paris, ce qu’elle confirme, une liberté de ton toujours très appréciée et une réputation qui, selon elle, ne se dément pas depuis son arrivée. Elle se souvient d’ailleurs avoir été frappée à l’époque par la manif pour tous: "Tous ces gens qui mettaient tellement d’énergie et de haine à se battre ‘contre’ le mariage gay alors qu’il y a tellement de causes pour lesquelles ils pourraient se battre ‘pour’". L’Apéro était et se termine tôt, c’est le jeu des promos. Laura Laune, elle, nous quitte, une autre interview l’attend avant qu’elle ne reprenne enfin le Thalys et, du train, répondent encore à des questions d’autres journalistes.

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